(6) L’individu dans le Japon d’autrefois

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Le 15 octobre 2010 par Jean-François Dortier

Vendredi dernier était un bel après midi d’automne, très ensoleillé. J’étais à Paris pour participer à une émission de France Inter, (les Grosses têtes au carré ). J’y ai notamment fait la connaissance de Cédric Villani, Médaille Field de mathématiques. Dans le retour, en RER, je l’ai interrogé sur son l’imagination mathématique. « A quoi ressemblent vos pensées ? Est-ce que vous pensez en mot, en chiffres, en images ? ». Ses réponses seront retranscrites (dans le prochain numéro de Sciences Humaines, consacré à l’imagination créatrice.
Ensuite, j’avais un rendez-vous à Paris au café l’Européen avec Emmanuel Lozerand, professeur de de littérature japonaise à l’INALCO. C’était notre première rencontre. J’étais tombé il y a quelques temps sur un chapitre signé de son nom dans le livre collectif L’individu aujourd’hui, un volume collectif issu d’une colloque Cerisy.
Sa contribution m’a tout de suite attiré par son originalité.
Son papier « la question de l’individu au Japon » prend en effet le total contrepied des discours habituels sur le sujet. Il est communément admis qu’au pays du Soleil levant l’individu n’existe pas. Où plutôt il est englué dans le groupe. Dans le discours savant, cette idée de l’individu noyé dans le groupe correspond à l’image de la société « holiste » chère à Louis Dumont. L’histoire des sociétés seraient divisé en deux: d’un côté les sociétés « holistes », hiérarchique et communautaire, de l’autre, les société individualistes (et égalitaires). Cette opposition holiste/individualiste correspondant grosso modo à l’opposition société traditionnelle et société moderne. Et aussi à l’opposition Orient/Occident. Car c’’est connu : en Inde, en Chine, au Japon, l’idéologie dominante est celle du groupe, et les structures sociales (l’idéologie des castes en Inde, le confucianisme au Japon et en Chine) ont toujours étouffé l’individualité. Cette vision a sa version populaire dans l’opinion commune : on n’est pas loin de l’image d’Epinal des « fourmis » industrieuses au Japon ou des chinois qui se ressemblent tous…
Dans son article, E. Lozerand conteste cette thèse. Selon lui, il y a des formes d’individualité au Japon. Et il va nous le montrer à en commençant par exemple, apparemment anecdotique, mais révélateur. Nous sommes en 1850, au sein d’une école d’Osaka où les étudiants doivent apprendre le hollandais. En temps normal, les étudiants vivent et travaillent ensemble. On imagine qu’ils vivent ensemble, sont tous habillés pareil, que règne l’esprit de camaraderies, qu’il suivent les autorités les préceptes confucéen de l’autorité, qu’il adoptent touts l’idéologie nationale et pense que le « nous » est supérieur à l’individu. Mais les choses changent quand vient le moment des examens, car seuls les meilleurs (ceux qui auront le plus de points accumulés au cours des épreuves) passeront en classe supérieur. Ils se trouvent donc brusquement en compétition. A partir de ce moment-là, c’est chacun pour soi et l’individualisme règne en maître. Ainsi, au sein d’une institution scolaire très holiste d’apparence, on peut découvrir une forme d’individualisme exacerbée.
Après avoir semé ce petit caillou dans la chaussure, E.Lozerand s’emploie à montrer qu’on peut trouver, en cherchant bien, bien d’autres formes d’individualisme au Japon : dans la philosophie classique, chez Ogyū Sorai (1666-1728), le philosophe phare de l’époque d’Edo. A l’époque Edo (1803-1868), la période où s’épanouissent l’art des estampes et le théâtre est aussi, on le sait moins, celui de l’essor de la littérature romanesque (que E. Lozerand connaît très bien). Et dans les romans de l’époque on trouve toutes une faune de personnages singuliers : des aimables retraités qui cultivent la poésie, des excentriques, des amoureux romantiques qui refusent de se soumettre au poids de la famille, des rebelles, des bourgeois égoïstes, etc.
On peut donc trouver à loisir dans cette littérature des traces d’individus très concrets qui ont vécu dans le Japon d’autrefois.
En consultant la bibliographie de son article, j’ai appris qu’E. Lozerand préparait un volume sur le thème Drôles d’individus. De l’individu dans les sociétés « holistes ». Voilà de quoi alimenter le dossier « individu hors d’Occident) et une bonne raison de plus de rencontrer ce monsieur.
Je lui ai donc envoyé un mail, et rendez-vous a été pris.

9782753510838FS• sociologues contre orientalistes ?

Vendredi, on se rencontrait donc pour la première fois. J’ai découvert un type souriant, la cinquantaine juvénile, petites lunettes aux montures noires. L’intello cordial et avenant.
Autour de deux Perrier citron, après les manœuvres d’approches (Vous savez : ces premières minutes de la rencontre où l’on se présente, on remue un peu les plumes, on jauge l’autre, on cherche à faire bonne figure, on lance des pistes et on cherche des ponts), le courant est vite passé.
E Lozerand me raconte qu’il a eu l’idée de monter un séminaire auprès sur l’individu ailleurs dès 2007. Il a alors lancé un appel d’offre auprès de la communauté des collègues orientalistes, africanistes… Et la réponse ont été immédiate et massive. « C’est comme j’avais ouvert levé un tabou, ouvert un espace jusque là interdit. Comme si les gens avaient enfin l’occasion de pouvoir s’exprimer sur un sujet qu’il leur tenait à cœur. Oui, il y avait des individus chez eux : en Afrique, en Inde, ou en Polynésie ».
Puis Emmanuel (ça y est on se tutoie déjà) a été informé du colloque de Cerisy sur l’individu aujourd’hui (d’orientation plutôt sociologique). Ayant contacté les organisateurs P. Corcuff et F de Singly, ces derniers l’ont aimablement invité à venir s’exprimer. Et c’est ainsi qu’il a pu faire sa contribution sur l’individu au Japon : celle qui a attiré mon regard. En retour, il a invité les responsables du colloque Cerisy à son séminaire. Echange d’amabilité donc, entre universitaires. Mais cette civilité de chercheur n’empêche pas une opposition de fond. Ce sont deux cultures scientifiques, deux approches, deux thèses opposées qui s’affrontent. D’un côté, l’approche philosophico-sociologique (celle de Cerisy) s’ancre dans le « grand récit » de l’émergence de l’individu en Occident et adopte le postulat de l’opposition holiste/individualiste (même si, au fil des lectures des contributions de Cerisy, il apparaît que le récit est train de prendre l’eau).
A l’opposé E. Lozerand et ses comparses pensent que l’absence d’individu hors d’Occident est un mythe. Selon eux on peut trouver des traces d’individualité au Japon, en Chine, en Afrique, dans les pays musulman. E. Lozerand m’a donné le programme du séminaire (dont la publication est prévue pour 2011, « ou peut être 2012 »).
S’attaquer au mythe de la singularité occidentale de l’individu ouvre des perspectives nouvelles pour les sciences sociales. Et E. Lozerand place aussi cela sur un autre plan : celui du dialogue entre cultures.
L’opposition entre « sociologues » et « orientalistes » (ceux qu’on appelait ainsi justement pour désigner les spécialistes des civilisations d’Asie et du MO) est une opposition de théories et de champs disciplinaire. Cette opposition est aussi liée à une question de sources. E. Lozerand est un littéraire (bien que féru de sciences sociales, mais aussi de biologie si j’en crois les références qu’il cite. « Quand on lit les écrivains, on découvre toute une pléiade d’individus : des filous, des alcooliques, des cocus, des égoïstes, des roublards, des idéalistes, des trouillards, des ambitieux, des nigauds, des coléreux », me dit Emmanuel, très en verve. « On y trouve des gens qui se faufilent à travers les filet du liens social, des tricheurs et des inquiets, des gens en crise. La littérature est pleine de tels personnages ». Les écrivains ont le sens de l’observation et du singulier. Et on n’a du mal à les faire apparaître dans les modèles anthropologiques ou sociologiques tout occupés à décrire des structures sociales, des formes culturelles, des types d’organisation économique ou de parenté.
Avant de se quitter, j’ai demandé à Emmanuel de reprendre une version allégée de sa contribution pour le site Changer d’ère.
C’est sûr : on va se revoir.

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