Qui suis-je ?

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Le type sur la photo, oui  c’est moi. Jean François Dortier.

Je vis à Auxerre dans une belle maison, avec la femme de ma vie (elle apparaît sous le nom de MC dans le blog). Ensemble, on a fait deux enfants très réussis : Romain et Marie. Romain est développeur informatique. Marie est graphic designer. Ensemble ils ont formé un groupe musical homemade pie.

- Je dirige la revue  Sciences humaines (que j’ai créé il y a plus de vingt ans). Depuis, le magazine a fait des petits : les éditions Sciences Humaines, le site scienceshumaines.com, le cercle psy.

- j’écris des livres, des articles et je mène à titre privé, une grande enquête l’anthropologie philosophique autour de la question : Qui sont les humains ? C’est l’objet de la Quatrième question.

A part cela : j’ai cinq soeurs, un frère. Papa et maman sont morts tous les deux. J’ai de très bons amis;  je cours à pieds; je joue (mal) du piano, compose et chante  (pour le plus grand malheur de mes proches : « Arrête, Jean-François, tu n’es pas doué pour ça. Je t’en prie, arrête ! », me dit souvent Mc en se bouchant les oreilles).

Pour ma bio « officielle ». voir sur Wikipédia

Pour l’histoire de la création de sciences humaines : « La réussite singulière de la revue sciences humaines.

Dernière précision: je souffre d’un mal incurable : la dysorthographie (je l’ai bien écrit?). J’essaie de me soigner, mais les correcteurs orthographiques eux-même n’arrivent pas toujours à compenser mon handicap. Vous le verrez en lisant ce blog.

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7 commentaires »

  1. Delaporte dit :

    Je ne suis pas daccord quand vous dites, en guise de conclusion, que l’entreprise de Husserl est un échec pour être restée inachevée.
    Pour n’avoir lu pour l’instant que les  » Méditations Cartésiennes » et le manifeste  » La Crise des Sciences européennes  » d’une très grande acuité plus que jamais d’actualité, je vois plutôt une assise solide contenant une levure philosophique qui ne demande qu’à être levée et exploitée par les générations successives.
    En tout cas, cet homme était d’une intégrité intellectuelle que n’ont pas les scientistes murés dans leur matérialisme dogmatique sans saveur.
    Et surtout, qui du Maître Husserl ou de l’élève Heidegger était le plus lucide quand on sait que ce dernier, – sans sourciller, a abondonné toute attitude critique husserlienne en pensant que le  » National Socialisme Nazi  » représentait l’Archétype de la Citoyenneté Universel et Salvatrice, – comme n’importe quel quidam n’ayant pas un Certificat d’Etudes?
    ça- pour un philosophe- c’est plus qu’une gaffe !! – ça, – oui – c’est un vrai échec de la Pensée!!

  2. BAUDOUY MAGALIE dit :

    Bonjour, je suis une étudiante à l’université de Montréal, et dans le cadre de mon cours Éléments d’anthropologie, notre lecture est : «L’homme, cet étrange animal»

    Je vous écris pour vous dire que je trouve que le titre de ce livre fait preuve d’androcentrisme. Même si la plupart des gens admettent qu’on entend par là les hommes ET les femmes, je ne suis pas d’accord. Il y a un terme pour désigner les hommes et les femmes. C’est le mot : humains, et je pense que c’est «L’Humaain cet étrange animal» qui serait un titre beaucoup plus juste et approprié.

    En vous remerciant.

    Magalie Baudouy

  3. BAUDOUY MAGALIE dit :

    J’ai fais une erreur de frappe dans le mot Humain

  4. H dit :

    J’adore ce que vous faîtes et je reste depuis des années une fidèle lectrice de SH. Alors pardonnez-moi … mais ce serait mieux sans le « s » « Arrête, Jean-François, tu n’es pas doué pour ça. Je t’en prie, arrête ! », me dit souvent Mc en se bouchant les oreilles).

  5. jane dit :

    Bravo pour cette revue et la décontraction de votre « encart » auto-biographique ! Montrer ce qui nous rapproche, de l’humain au ras du quotidien et de la banalité d’un parcours de vie, parmi tant de parcours possibles, dans ce qu’ils ont de réussi et de râté, voilà qui me plaît beaucoup, même si je ne réagis pas à tous vos e-mails, même si je les ouvre tardivement… Donc très bonne santé physique, intellectuelle et morale pour 2012 !

  6. bisou-danger dit :

    Bonjour,

    Après avoir parcouru votre site, j’ai pensé que cela pourrait vous intéresser:
    –> http://cargocollective.com/edwaxed

    il s’agit d’un livre que j’ai réalisé et qui propose, via une approche médiologique modifiée, une lecture du phénomène de domestication. Domestication des animaux par les humains, domestication des humains par d’autres humains, par des idées…

    Avis aux amateurs ;)
    Peace out.

  7. Jacques Légaré, né 1948, ph.d. en philosophie politique dit :

    Bonjour monsieur Dortier

    Merci pour vos nombreux écrits que j’espère lire bientôt. En remerciement devancé, voici un tout petit écrit qui pourra vous faire plaisir. Je vous souhaite un lectorat aussi gratifiant que possible.
    Bonne journée,

    Jacques Légaré, né 1948
    Professeur (retraité) d’Histoire, d’Économique et de Philosophie
    ————————————————————–

    «L’homme, cette fusée existentielle»
    par Jacques Légaré
    ——————————————

    L’homme cause de lui-même, de sa condition et de son destin sans trop distinguer si son propos désigne son être individuel ou son espèce tout entière. Ainsi métonymies et synecdoques chevaucheront dans ce texte puisque l’homme, en ses propres pensées et discours, se voit dans un constant aller-retour : de son espèce à son individualité personnelle. Souvent même il les présente fusionnées. L’humanité n’est qu’une quantité, et seul l’être individuel peut la penser et l’image qu’on en a est filtrée et colorée par lui. L’homme est une personne unique dans un groupe composite, mélangé, bigarré dont pourtant il tient tout ce qu’il est, voire tout ce qu’il pense tant sur lui-même que sur les autres. Individualité unique et humanité, deux entités fusionnelles, inextricables. Le genre féminin est souvent exclu de la réflexion, caricaturé, rendant l’humanité borgne d’elle-même. Les grands ensembles (cultures, nations, races, régions, religions, régimes) à la fois illustrent et déforment ce qu’il sait et dit de lui-même.

    Il prend, pour mesure et définition de sa nature, tout ce qu’il trouve, perçoit ou imagine. Il est incapable de se fixer sur une connaissance définitive de lui-même. Il se regarde en tous sens et tourne autour de lui tel un chat courant après sa queue. II peut même fixement s’arrêter pour l’adorer.

    Voici autant de noms et de surnoms que l’homme s’est donné de lui-même.

    Une créature de Dieu à son image; un néant qui ne possède qu’un souffle; un dieu pensant; la mesure de toute chose; une idée historique; un morceau de glaise; abeilles de l’univers; un roseau pensant; un projet; un mortel; un animal raisonnable, social ou politique, tour à tour méchant et très fort, un animal comme les autres mais inadapté; un être aux instincts mauvais, haineux, avide, agressif, le plus vilain animal qui soit sur terre; un bateau ivre; un bipède sans plume; un corps mortel enrobant une âme immortelle; un primate; une machine; un prodige; incarnation de ses actes et fils de son temps; un tout indivisible et d’une extrême complexité; un composé monstrueux de choses incompatibles; une énigme inexplicable; un caméléon; un sujet totalement vain, mais divers et ondoyant; un être de raison, de passion, de désirs et de démesure; la plus grande des merveilles; une liberté; un disque programmé; un triomphe de la divergence et de la sélection naturelle; un agglomérat de discontinuités isolées dans leur subjectivité; une vie unique toute rayée de traits spirituels, tel un graffiti désordonné; un dieu déchu qui se souvient des cieux; une corde tendue au dessus d’un abîme, entre homme et Surhomme, tour à tour ce qu’il voit ou ce qu’il sent; une conscience; une inconscience; un travailleur assidu ou oisif, stakhanoviste ou dilettante; créateur et maître de la Cité; esclave ou dictateur ; un sommet de la création; une poussière qui retournera en poussière; un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur; un néant à l’égard de l’infini ; une poussière d’étoile; un tout à l’égard du néant ; un milieu entre rien et tout ; vapeur, fleur, torrent, songe, ombre, et un rien qui se compare à tout; condamné à s’inventer sans cesse; une espèce parmi d’autres qui, en certaines facultés, lui sont supérieures; le seul être qui ne sait pas ce qu’il est mais qui se donne des définitions toutes diverses, à la fois cumulatives, changeantes, contradictoires; un paquet de cellules promises à la mort — avant ses 115 ans! – en résumé, une espèce fonçant à vive allure sur un Soleil mourant hypothétiquement d’ici environ 5 milliards d’années.
    Et tous les disparus, ayant par le passé tenté de définir l’homme, n’ont jamais su s’ils avaient eu raison.

    Chercheur de sens et de vérité tout autant que d’or et de jouissances, il est créateur de philosophies cyclothymiques; il alterne de l’exaltation à la déprime. Ses auto-appellations vont du divin à l’ange déchu, jusqu’au moins que rien. En s’injuriant lui-même avec des métaphores en nombre quasi infini, il s’est autoproclamé mi-dieu, mais il se dit aussi légume, cochon, rat, enfant de chienne, âne, vache, poulet, coq dément, petit ver !

    Sado-maso envers lui-même, apprenti qui a la douleur pour maître, il utilise même sa propre condition ou des parties de son corps comme insulte vulgaire et ordurière. Dans un doute inquiet, il dit de lui-même qu’il est paradis ou enfer, révolté colérique ou fataliste serein; mâle brutal et insupportable femelle. Le plus cruel de tous les animaux, mais à demi apprivoisé; en groupe il lui arrive de se comporter comme une bête; s’il est chef d’État, la bête ne sera pas attachée; il n’est pas certain si la souffrance l’aigrit ou le purifie, ni si les plaisirs le bonifient ou le pourrissent. Son désir est tellement immense qu’il ne sait plus trop s’il n’est en soi que la création du désir. Seul grand parleur de la zoo-sphère, il est le seul aussi dans ce jeu de la séduction à l’exprimer par des mots, mais disant souvent tout autre chose que ce à quoi il pense. Il dit aussi de lui-même qu’il est ce qu’il mange, ce qu’il porte comme vêtements, ce qu’il lit, ce qu’il fréquente, ce qu’il fait ou croit, dans une quête plombée d’une déception perpétuelle puisque son semblable ne pense que peu ou jamais comme lui. Il s’acharne à briser cette résistance dans un désir fusionnel, dont il divorce dès qu’il l’a réussi. Il lutte pour l’égalité, mais cherche sans cesse à la rompre pour se distinguer et sortir de l’anonymat ou l’indifférence d’autrui.

    Homo à la cervelle avantageuse, produit par le climat dont il finit par se moquer, créatif extravagant, c’est un grand singe nu, modifié, invasif et prédateur, bipolaire dont la bonté tiendrait du bonobo, mais sa cruauté du chimpanzé. Il partage 95% de ses gènes avec le cochon, et tout son esprit est tendu pour ne pas lui ressembler. Mais dans la colère, il ne se gène pas à utiliser ce mot pour qualifier son semblable. …. Le seul tueur d’enfants, car à l’instar du roi lion — qu’il admire, mais qui tue aussi ses lionceaux, mâles ou femelles indifféremment, parce qu’il est affamé ou désire les lionnes mères — l’homme infanticide les sacrifie à ses rêves de gloire ou tout simplement pour sauvegarder sa liberté, et pour d’autres obscures raisons.

    L’homme est aussi le seul animal à transmettre des informations sous forme de représentations formées de mots ou d’images. Il s’est reconnu ce don unique en son genre, bel orgueil mais qui ne lui apporte que peu, car simplement représenter ne modifie rien de sa nature, sauf qu’elles embellissent et facilitent sa vie. Renaissance perpétuelle de lui-même ou juxtaposition de ses contraires, il continue à croire à sa bonté, innée, tout en hurlant son plus noir désespoir.

    Un être qui sans cesse veut plus qu’il ne peut, et peut plus qu’il ne doit, un vrai délire à paroles qui construit son histoire et réussit à l’écrire. Il se sert d’un des plus anciens véhicules pour asseoir une vérité, dont le latin, et il se dit : homo sapiens, artifex, intellectus, mythologicus, faber maximus, ruralis, urbanus, belligerens, royalis, dictatorius, lupus, artis, democraticus, loquens et loquax, ludens et demens… Demain, ce sera ecologicus s’il réussit à juguler son avidité destructrice de son propre lieu de vie.

    Définir l’homme par ses caractéristiques multiples se termine en description, et c’est une litanie, non une signification, ni une identité, car le nombre rend flou sa singularité, dissimule l’axe de son unicité. L’homme se mire pourtant dans les mots et les objets, se drape de mille cultures, de millions de vêtements différents. Il s’échappe de toute contrainte, de la nature comme de lui-même, fusée sans autre objectif que sa perpétuelle métamorphose. Il est une conscience entre deux néants, une étincelle historique dont l’unique pérennité astronomique sera une marque sur des objets, eux-mêmes destinés à se dissoudre dans le Soleil en phase terminale.

    Dans l’univers, il est à peine plus que rien, tout au plus un souffle d’atomes vivant, avec chance, plus que cent ans entre deux néants. Dans sa propre recherche d’identité, il est un kaléidoscope inaccessible à lui-même; un faisceau de forces et de convictions aussi provisoires que sa vie; un tissu de limites en quête d’infini; un animal social auto-domestiqué; un démiurge aux comportements si variés, à techniques additives si puissantes, créateur de religions pesantes et de symboles si lumineux qu’il se sait fruit cosmique d’un hasard biologique fabuleux. Il n’y a pas d’objet sur terre qui s’approche de sa ressemblance. S’il s’exhorte : «Hommes, soyez humains», il indique du même coup la fissure, la cassure qu’est son animalité surpassée ou son humanité inachevée.

    Agissant au delà du nécessaire, avec une culture aux masques multiples, à curiosité gratuite, célébrant un idéal inventé, il forme une espèce encore plus mondialisée que les oiseaux et les poissons. Adapté à tous les milieux, né prématuré car sa mère doit le nourrir et l’éduquer pendant presque 10 ans — et hyper-socialisé au point d’en étouffer, pour finalement s’en sortir par des émigrations ou des rébellions — il n’est pourtant qu’un soupir dans la vie sur terre et dans l’Histoire, une chimère génétique, une énorme colonie bactérienne portée par quelques cellules marchantes ou pensantes, un petit écosystème dans un grand, un territoire vivant se déplaçant dans un plus grand sans vie.

    Polylocataire, il se terre dans des grottes, se glace dans des igloos, se plante dans des vallées ou se colimaçonne dans des mégalopoles. Il est capable d’être loup solitaire tout comme thermite agglutinée à d’autres. Pas besoin, dès lors, d’être surpris qu’il soit un acteur capable de sortir mentalement de sa condition, et jouer des vies autres que celles déjà incalculables qu’il a sous les yeux. Il cherche à savoir ce qu’il est mais il fuie si souvent ce qu’il est ou ce qui le définit. Il est problème sans solution et complexité sans clarté.
    Il n’est que 1015 connexions neuronales dans 1300 cm3 de cerveau, à 98.5% génétique chimpanzé qu’il surpasse pourtant de mille manières. Il ne le sait que tout récemment, et avec un cerveau ne pesant que 1300 grammes par rapport à son tout, son comportement et sa physiologie demeurent encore largement ceux du chimpanzé dont le cerveau ne pèse que 400 gr. Menacé en permanence par 13,600 maladies possibles, il sait sa santé le plus grand des biens, sauf qu’il n’en a jamais, ou si peu conscience, surtout quand il en jouit encore.

    Jeune, il est imprudent, prodigue en audaces ruineuses des longues années qu’il a devant lui, il vit à toute allure comme s’il n’allait jamais mourir; et vieux il ralentit dans un temps qui file plus vite; il ménage ses mouvements comme ses derniers sous. Il rêve d’arrêter le temps, son père et fossoyeur. Plus capricieux en nourriture que ses inférieurs carnivores charognards, il est pourtant le seul animal qui a su altérer sa nourriture en malbouffe délétère, transformant celle que la nature lui prodigue si sainement.

    L’homme, cet animal à la fois social et idiosyncrasique, perce avec effort son individualité dans une société à la fois complexe et contraignante. Il est unique à pouvoir se déclarer genre humain, à affirmer des droits, à vivre dans l’Histoire, à concevoir l’articulation du logos et de la cité, par l’imagination créatrice, au-delà de l’immédiat, voire du possible. Il nomme tout ce qui l’entoure. Il invente même des synonymes, des néologismes pas toujours utiles tant il est un nomenclateur compulsif. Mais il ne nomme que ce qu’il voit, que ce qui l’entoure voilà pourquoi des millions de lieux comme les lacs canadiens n’ont pas encore de nom. Quant aux abstractions qu’il est apparemment le seul à imaginer, il les loge dans un capharnaüm qu’aucun logicien ne peut ordonner sans faillir. S’il nomme, dessine et chante, c’est à défaut de comprendre et de savoir la fin des choses; il les cajole à défaut d’en saisir le sens ultime, d’en connaître la nature réelle et de s’en assurer la maîtrise efficace.

    Enfant à triple père (Cosmos, Terre et Vie), noble ascendance, mais insuffisante pour qu’il puisse échapper à sa vie organique et viscérale limitée; il la compense et l’étend, bien illusoirement, par un monde de représentations mentales brillantes et illimitées. Elles n’ont pourtant jamais pu effacer le nom que les anciens Grecs se sont donné, «nous, les mortels». Les plus audacieux en liberté lui proposent de se définir par lui seul, d’outrepasser ce que la géographie, l’histoire, l’éducation ont voulu faire de lui. Il meurt en n’en sachant pas beaucoup plus qu’à sa naissance, tributaire d’un destin dont il n’a dessiné, volontairement, que les détails.

    Animal métaphysique dans un corps de singe, mais bipède et parlant, avec des rêves d’Icare à lui faire pousser des ailes, il est le seul être potentiellement délirant, capable d’un saut hors des contraintes pour prendre des risques et oser de folles découvertes. Si son instinct est indéfinissable, il lui semble aussi indéfini. Nourrisson sans parole et à quatre pattes, adulte bavard, mais sur deux pattes, vieillard, à la voix affaiblie, et affublé de sa canne; sur ces trois âges il ne retient que le plus avantageux à sa fierté et ne s’affiche dans les revues savantes qu’en tant que bipède et parlant. Il est aussi une espèce animale que son intempérance et son intolérance rendent horrible, même à ses propres yeux. Il est aussi la seule espèce accessible au remord et au regret, belle compensation, mais qui n’est nullement une guérison. Ce vorace omnivore est aussi un pyromane invétéré, capable de tout brûler pour planter ses choux et sa canne à sucre. Animal dénaturé, doublé d’un inventeur débridé, il est tout et son contraire. Cœur plein d’amours et de haines alternées, voire superposées, il veut être ce qu’il n’est pas, tout comme, jeune enfant, il se voulait déjà ce qu’il allait devenir. Il ne croit presque plus, philosophiquement et scientifiquement, au concept de liberté et fourre en prison ceux qui en violent les balises.

    Obtenir ce qu’il n’a pas, il le tient de son animalité prédatrice; mais faire de ses biens des doubles, plus encore des artifices et des chimères, c’est bien une manie rien qu’humaine. Animal de culture qui parle de façon sophistiquée et écrit avec boulimie; il ment pour un rien, ou bien lors de graves circonstances, puisque à l’intérieur de son espèce même y fourmillent, et pas toujours distinctement, tous ses amours et tous ses ennemis. Il est malade de ses idéaux qu’il ne peut atteindre, se sent coupable des erreurs et des fautes de toute son espèce, mais dans un sentiment d’impuissance jamais résignée. Inventeur dangereux, porteur de vérités incomplètes et très souvent inefficaces, ce démiurge imprudent et bricoleur est le seul animal qui apprenne continuellement, le seul capable d’esthétique, de techniques, de civilisation cumulative.

    Totalement incapable de se contrôler comme espèce invasive et gloutonne de ressources limitées, il se maîtrise à peine et imparfaitement dans ses sociétés fractionnées et rivales. Il ne sait deviner sous quelle peau conformiste percera le délinquant imprévisible. Il viole ses propres interdits, érige ses folies en gloire, immortalise en statues ses plus grands meurtriers, construit une vingtaine d’éthiques régulièrement violées. Ainsi, est-il le seul à supporter une mémoire honteuse, à enfourner ses déviants malchanceux dans des prisons avec l’aide de ses tribunaux. Il est en équilibre instable entre la loi et le désordre, les deux émanant de sa volonté, puisque aucun instinct ne peut le contraindre mécaniquement. Insatisfait de son sort et inquiet de son avenir, il est balloté entre ses limites, non acceptées, et ses créations insuffisantes.

    Il semble mieux voir hors de lui qu’en lui, car il n’a pas encore atteint son insondable cerveau dont sont sorties tant de merveilles et tant de billevesées. Capable d’appréhender le passé, le présent et même l’avenir par anticipation, il peut les vivre en maladies de regret excessif, de dépression majeure ou d’angoisse irraisonnée. Comme il peut aussi nourrir le présent des richesses du passé et des promesses de l’avenir, son rapport au temps a les deux faces indifférenciées de Janus, mais aussi les deux côtés sombre et ensoleillé de la montagne. Enfermé dans des hiérarchies insurmontables et permanentes, il les gravit lentement, leur obéit servilement ou les casse violemment. Sa totale versatilité le rend capable de toutes les inhumanités même après avoir été éduqué avec humanité ou avoir fait ses humanités. Il n’est contradictoire qu’en apparence, car tout chez lui vise le plus fort, le plus grand, le plus durable et le plus solide. Conquérant lorsqu’il sait qu’on devient l’homme de son uniforme, le plus puissant par le rôle-titre ou par le tout dernier bidule inventé, projeté ou explosé, son ego titanesque se tapit dans sa condition sans lustre, et ne se trahit que devant les projecteurs et les destins fabuleux.

    Seul animal inventeur des notions de bien et du mal, auto-thermomètre de sa propre moralité, il est le juge secret et ultime de tout ce est, ce dit ou se fait. Il en décide souverainement, en même temps qu’il reste indélébilement imprégné de son éducation, sa double nature. Tantôt il se gonfle : tout enfant qui naît, croit-il, est un dieu qui se fait homme. Il se dit absurde par ce qu’il cherche, mais grand par ce qu’il trouve. Tantôt il s’accable : coeur fermé, goût du rien, l’homme n’est que mensonge. Chimère, monstre, chaos, imbécile ver de terre, rebut de l’univers, bricoleur dans l’incurable. Des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue. Cœur creux et plein d’ordures. Il sait mal s’aimer, exagère quand il se blâme et descend trop vite des hauteurs dont il est capable.

    Incernable, l’homme s’échappe de lui-même, telle une anguille visqueuse qui sort de sa propre main défaillante. Son anatomie change très lentement, mais sa culture foisonnante éructe à une vitesse folle. Hormis son physique, il fait de lui-même sa propre métamorphose. Il mue volontairement et en tout sens imprévisible. Il s’accroche aux idées les plus archaïques, mais façonne des nouveautés tendues vers un futurisme idyllique et contradictoirement pérenne, et jamais le même. Il fuit le passé douloureux pour sauter mentalement vers des futurs radieux, à même des progrès sensibles mais sans cesse inachevés. Il lui faut sortir d’un grand danger ou d’une épreuve pour jouir intensément des bienfaits les plus simples. Pour donner sens à sa vie, refuser sa mort inéluctable, il invente même des êtres transcendantaux qu’il n’a jamais vus et qu’il ne verra jamais.

    Pour activer l’effet placebo dont il ne sait rien, il reste accroché en pensée à des grimoires d’un autre âge, témoins de la culture d’époques révolues et fondateurs des grandes religions. Il a donné sa vie pour elles, et tue encore pour elles. Il modèle ses actions sur leurs prescriptions souvent aberrantes ou, au contraire, pleines de bon sens. Jadis, il se disait venu de la terre — car homo vient de humus — ou du Ciel, et aujourd’hui il n’est guère plus avancé de se savoir venu des étoiles. Le croyant pouvait demander à son Créateur de recommencer son travail, ce n’est plus possible avec les étoiles.

    Ce bipède, qui court moins vite que presque tous les quadrupèdes, est doté en extension du cerveau d’une main dont l’usage manipulatoire est exclusif (il ne s’en sert pas pour marcher comme ses cousins les singes). Outil, arme ou caresse, aux millions d’usages. Il avance à reculons vers un avenir qu’il imagine, les yeux fixés sur le passé qui l’effraie et qu’il exorcise en faisant de beaux livres d’histoire. On lit en douceur ce qui fut une horreur. Grégaire, il veut être comme tous; rebelle, il veut que tous soient comme lui. Il a peur des différences d’autrui et affiche les siennes qu’il veut voir reconnaître. Il affirme du même souffle l’universalité de l’homme, une universalité toute abstraite mais viscéralement revendiquée et dont les effets sont concrets et contraignants.

    L’homme est contradictoire et traître à ses propres idéaux, mais tous ses progrès viennent de ces mêmes idéaux, de même que ses dérives. Puisqu’il est contradictoire dans ce qu’il veut et ce qu’il fait, il s’acharne à vouloir la vérité et l’authenticité, lesquelles lui échappent si souvent; et à se vouloir éternel il en oublie qu’il est soumis au temps qui finalement le tue. Sa mort, la manière comme sa date, lui est inconnue. Puisqu’il n’est pas unicellulaire, sa naissance n’est pas de son chef ou de son cru, et il est le seul à s’inventer des lignages imaginaires. Il est rebelle, sans cesse et en toute chose, à sa propre nature. Même le plus conformiste, le plus traditionnaliste s’agrippe contre le temps qui mue tout.

    Puisqu’il n’est rien d’autre que les choses qu’il a faites et qui ont fait ce qu’il est, il les saccage souvent comme un vandale ou en conserve les restes comme un compulsif craignant de perdre la mémoire.

    L’homme a un pied dans la réalité dure, l’autre dans le rêve consolant. Rêve et réalité se prémunissant des failles et des faiblesses de l’autre. Ce vacillant et bancal équilibre stimule ses projets et ses actions. Ultimement sûr de rien, il bouge de lui-même tous ses axes et tous ses points d’ancrage vers des lieux et des espaces dont il connaît rien ni n’en sait davantage. D’une espérance inébranlable, d’une créativité unique et apparemment infinie, il a l’impression que le soleil lui-même n’est qu’une lampe à ses côtés. Il a déjà cru que le Soleil avait la largeur d’un pied; et de cet astre dont il tient tout, il découvre qu’il est des milliards de fois plus petit que l’Univers et dont il vient tout juste d’entrevoir l’immensité. Et plus il grandit en connaissance, plus il devient physiquement petit. Plus il est savant, plus il se sent fort tout en ayant toutes les raisons objectives de penser le contraire.

    Ses sentiments sont pour la plupart sui generis, viennent de son fond intérieur, car souvent il ignore ce qui l’entoure. Pourtant il suit ses sentiments plus servilement que l’environnement même, si rigide et déterminant pour les autres espèces. Il vit dans deux mondes, intérieur et extérieur; et ces deux mondes tissent son malheur ou sa félicité, tous deux en interaction chaotique, imprévisible, dans un équilibre de corde raide. La réalité extérieure et sa conscience intérieure se fusionnent même en son esprit, dans les moments de pure folie, de grandes souffrances ou d’imminent danger. Il dirige sa vie, balloté entre la chance et la volonté, convaincu que la seconde qui est de lui est plus forte que la première qui, au fond, décide ultimement de tout. Il vit davantage dans ses propres créations qu’avec la nature dont il sent qu’elle lui est étrangère, voire hostile. Le cosmos lui est très étranger, défavorable, inhospitalier, quasi inimaginable car il n’est pour lui qu’un gouffre, inatteignable même en pensée tant il est loin de sa sensibilité première. Son habitat cosmique est une sorte de néant physique. Une puce minuscule au fin fond d’une forêt vierge lui semble mieux entourée.

    Doté d’une oralité exceptionnelle et tendu vers sa propre héroïsation et déification, il est en proie aux plus noirs desseins contre lui-même et contre les autres, lesquels desseins voisinent avec les actions et les rêves les plus généreux qu’il fait filer à vive allure vers le bonheur pour lui-même et pour tous. De la nature, il a hérité de toutes les diversités qui le rendent incohérent à lui-même et ignorant de ce qui commande à toute chose au fond de lui. Il est sans unité autre que celle de ses projections qui ont à peine cent ans. Et il vit, heureux ou angoissé, son instabilité émotionnelle et culturelle chronique.

    Il est le seul à philosopher, à écrire et parler avec complexité, à être conscient de son histoire, à fabriquer mythes et religions aussi aisément que des outils à peine plus durables qu’eux. Il n’a aucun scrupule à les rejeter pêle-mêle dans son histoire révolue. Il se regarde dans tous les miroirs (récits, philosophies, sciences, sectes, œuvres d’art, vêtements et habitations). Et même avec l’aide de tous ces miroirs, il ne parvient pas à fixer une image exacte de lui-même — justement parce qu’il n’y en a pas. Tout objet alimente sa quête narcissique, même les étoiles dont il se dit provenir sans même ne jamais y avoir mis les pieds. Il refuse le mot mystère qui pourtant conclut toutes ses quêtes, preuve que sa curiosité n’abandonne jamais. Privé de certitudes, sa quête donquichottesque est sans limite.

    S’il est le seul animal capable de langage conceptuel, de connaissance critique, d’expression artistique, d’organisation politique, d’ubiquité géographique et spatiale, s’il est le seul être enfin capable d’évolution et de remodeler son espèce, il est le seul aussi à savoir que ce qui est de l’espèce ne sera pas son gain personnel. En plus d’une vie animale (Zoa) plus ancienne et plus lente, il est doté d’une vie historique (bios) plus récente et plus rapide. Il se convainc bien facilement, par sa pensée magique et utopique toujours à l’œuvre, qu’il s’échappera de la première par les progrès de la seconde. Il table sur l’idée qu’il n’est lui-même que dans la mesure où il n’est pas encore ce qu’il va être. Il a le sentiment qu’il est lui-même l’avion où il s’est assis et que l’humanité est le projet que l’homme s’est fait de lui-même. C’est à chaque jour qu’il faisait ce qu’il allait devenir. Belle bête au sommet du vivant, il aime et détruit la nature à la fois. Cet animal, post-darwinien et naguère créature de Dieu, se croit toujours un géant au fur et à mesure qu’il connaît mieux l’univers, mais que cet univers, qui le rapetisse de plus en plus, est autrement moins paternel, juste et compatissant que ses dieux d’antan.

    «Tu es poussière et tu retourneras en poussière» lui avait-on jadis répété. S’il sait que la première partie est une contre-vérité que ses récentes découvertes biologiques démentent, il s’ingénie à vouloir faire mentir tout autant la seconde parce qu’il se refuse à se penser hors de la vie. Amoureux velléitaire de ce qu’il détruit et dont la prolifération est exponentielle et incontrôlée, il demeure incertain de la victoire finale de ses progrès, inquiet de ses fautes et de ses incompétences, mais il pousse toujours plus loin le mur de sa finitude. Seul à percevoir l’infiniment grand et l’infiniment petit, il est ce mi-chemin entre les deux, et il ne connaît à fond ni ne maîtrise aucun des trois. Victime de lui-même et seul architecte de sa possible survie, il ne sait même pas s’il est au début ou à la fin proche de son histoire. Initiateur en 1784 (la machine à vapeur de Watt) de l’Anthropocène parce qu’il est le seul capable de modifier le climat et toute la zoosphère, il n’est pas certain si ce titre auto-décerné et métonymique fera de lui un dinosaure qui s’ignore ayant une fin dont il sera la cause, ou un héros qui réalisera finalement sa déification tant rêvée.
    Seul à se fabriquer des autoportraits et des biographies, il ne parvient pas à trouver dans la fin de ses plus illustres représentants si la sienne sera de même et si l’humanité elle-même est promise au même destin. Tout puissant qu’il soit devenu, lui naguère bipède sans plume et singe nu si vulnérable, il imagine sortir de sa condition par des trucs astucieux. Son image de soi, il essaie aussi d’en sortir car elle lui a été plaquée par d’autres, et fort négativement. Un savant n’est qu’une coquette, un politique qu’un ambitieux, un entrepreneur un avide, un policier un tabasseur, un soldat un massacreur. Ce petit jeu dépréciatif, et généralisé, lui fait l’humeur ombrageuse et la conscience inquiète. Il s’en tire en se gonflant d’un cran par rapport à autrui. À cette caricature réciproque se jouxtent l’indifférence des autres ou une célébrité gonflée, souvent mensongère. Objet pour tous, même d’amour, il se plastronne sujet avec un sourire de pur esprit.

    Il a l’angoisse de trouver une sortie heureuse de sa propre histoire, et il n’a que l’artifice de construire des succédanées à sa propre survie : des pyramides et des buildings, bien maigre consolation que la mémoire des autres. Soliloque, ou soliloque de groupe, ni la nature ni l’univers ne lui répondent. Il n’entend que son propre chant, ou celui des autres déformé à travers le sien. Plus il connaît en profondeur et en diversité, plus il augmente ses incertitudes et ses doutes. La joie de découvrir et de connaître lui masque le vertige des immensités qu’il découvre.

    Il est par ses propres forces tour à tour chenille, chrysalide et papillon de lui-même. Il aspire à une trans-, puis à une post-humanité. Il est né sans savoir pourquoi et mourra sans connaître l’essentiel, la tête pleine de connaissances sans qu’il ait pu conclure de sa réalité existentielle. Et même si rien ne lui est assuré, il se permet tous les possibles. Il peut même tenter l’impossible, hors de toute raison, ou se contenter du raisonnable le plus humble, ou survivre au pire qu’il a lui-même cherché. Il est imprudent avec sa propre vie tout autant que prodigue de celle des autres, souvent sans leur demander leur avis. Il tue avec rage ses proches et sans état d’âme les inconnus. Tout autant, ou tour à tour empathique et cruel, super communicatif tant pour aider et soulager que pour piller et saccager, il a toute l’ambivalence des dieux qu’il a créés, toutes les polarités de ses humeurs et de ses convictions. À travers les idéologies qu’il élabore sans trop mesurer sur quelles têtes il les enverra et avec quel effet, il veut les sauver tous par un amour indifférencié, ou en tuer un grand nombre par une haine toute cérébrale. La vie, la sienne ou celle des autres, est donc — selon son humeur ou les circonstances — valeur suprême ou valeur niée.

    Tel un caméléon, il vit ses contradictions comme autant de drapeaux fanfarons ou de fuites sans honneur. Il tue ceux qu’il hait et donne sa vie pour ses amours, que le hasard aurait pu inter-changer sans qu’il le sache. La plupart des membres de son espèce vit de façon raisonnable, mais aucun d’eux ne peut garantir que raisonnable il le sera toujours. Les déraisonnables essaient de se justifier effrontément; les raisonnables ne convainquent souvent qu’eux-mêmes de l’avoir toujours été.

    En son cerveau, raison et passion n’ont toujours pas fait ni la paix ni la vérité entre eux, et l’harmonie leur est toujours provisoire. L’homme cherche son image insaisissable dans une eau torrentielle. Son avidité est au delà de ce que la nature environnementale peut lui donner, et sa physiologie est incompatible avec l’exploration totale du cosmos d’où il croit venir. Ses désirs les plus grands sont donc voués à l’insatisfaction et à l’impossibilité de se réaliser, deux murs qu’il n’a de cesse de frapper de son front. Un pied dans ce qu’il a et l’autre dans ce qu’il désire, ce qui est raisonnable finit par l’ennuyer même si ce qui le renouvelle est pourtant souvent simple et accessible. Il oublie l’expérience du passé, qui lui est si peu utilisable et si peu connue. Il s’est transformé si souvent à coups de témérités, réussies en gloire ou écrasées en catastrophes. Il transforme tour à tour sa propre vie, puis son environnement, de façon consciente ou inconsciente sans que la contradiction ne lui apparaisse évidente. Tout est limité en lui, mais il vise l’illimité pour vaincre l’imprévisible et l’impossible. Le pauvre en écus est milliardaire de désirs de puissance, de richesse et de gloire. La peur d’être pauvre et le désir d’être riche forment les muscles les plus puissants de ses deux jambes. La déraison chez lui ressemble à une ruse de la raison afin d’avoir accès à ce qu’elle n’a pu obtenir directement et facilement. Rarement coïncident, et pas très longtemps, ce qu’il peut faire et ce qu’il doit faire. Il sait procrastiner tout comme il sait devancer, mais moins souvent le second. Il est myope face à des dangers avérés et anxieux des périls imaginaires. Il est en perpétuel déséquilibre dans sa course au meilleur avec le risque du pire.

    C’est un animal culturel prodigieux qui a moins de gènes (22 000) qu’un raisin (30 000). Il a écrit 30 millions de livres qui forment le plus grand et le meilleur de l’homme, mais un grand nombre de ses écrits sont redondants, il se répète régulièrement et trop souvent et assène des faussetés de façon récurrente. De toute façon, dans sa vie individuelle et même s’il vit très vieux, il ne peut en lire que 30 000. Car chaque génération oublie la quasi-totalité des connaissances et des expériences vécues par les générations précédentes. La mémoire de nombreux faits vécus et importants est définitivement effacée avec les disparus. Mais il a su en conserver la crème qui forme le progrès apporté par toutes les générations, et ce petit bout de tremplin le propulse encore plus loin. Mais avec quelle lenteur ! Il est aussi faillible qu’une fourmi qui se cogne mille fois sur ses congénères qui vont en chemin inverse. Au moins celles-ci, dit-on, auraient de bonnes raisons de se toucher.

    Il est un organisme qui oscille entre ses propres molécules et ses différentes cultures, balloté par les climats, les hasards et ses propres actions. Une trentaine de disciplines distinctes l’étudient en autant de facettes, dans un désordre foisonnant qui n’aboutit à aucune synthèse. Autant de départs sans point d’arrivée, car l’homme ne semble pas vouloir s’arrêter. Il est projeté par lui-même vers le futur qui carbure de ses rêves démesurés et de ses appétits à courte vue. Il est doté d’une intériorité qui se projette à l’extérieur, sur son jardin comme sur les planètes. Élargissant le cercle de sa propre nature et de sa condition, il demeure incernable car trop complexe, trop changeant, trop faible encore pour connaître le fond de ce qu’il est. En plus, ce qu’il est et ce qu’il pense ne sont pas tout à fait séparables. Comme un chat qui court après sa queue, chaque génération reprend les grands problèmes existentiels et toujours les mêmes questions qui aboutissent à des réponses à jamais fuyantes. Avec les éléments, il est en continuum par son physique et en exceptionnelle discontinuité par son psychisme; il est bancal à lui-même et à toute la nature. Dans une séquence d’ADN, deux lettres séparent le singe et le coq, et 17 lettres entre eux et l’homme. Prometteuse grammaire à explorer pour comprendre ces deux mangeurs de bananes.

    Petit écosystème ambulant et en perpétuel renouvellement, il est aussi le parangon de l’animalité où se concentrent dans son cerveau des affects qu’il a en plus grand nombre que les autres animaux. Que d’airs de plus n’a-t-il pas chantés rivalisant avec nombre d’oiseaux aux chants les plus variés ! Que de langues n’a-t-il pas inventées! près de 7000 sans même qu’il se sente capable, très souvent en sus de sa langue maternelle, d’en maîtriser une deuxième… De tous les animaux, il est l’animal le plus curieux, le plus connaisseur et le plus relationnel en meute ou en troupeau. Il s’en est cru le chef et il n’en est que parent et descendant. Mais à vrai dire il leur a tourné le dos pour les dominer ou les massacrer. Son avidité est au delà de ce que la nature environnementale peut lui donner, et sa physiologie est incompatible avec l’exploration du cosmos hostile et démesuré qu’il convoite.

    Il se mire dans le regard des autres et cherche le leur comme le juge et la mesure, non seulement de ce qu’il fait, mais aussi de ce qu’il est. Si le jugement d’autrui lui déplaît, il inverse le rôle. L’allégorie «Dieu t’a créé à son image» révèle que même ce qu’il produit hors de lui est une quête de sa propre image. Animal social extrême, il cherche sans cesse sa limite dans ce qu’il crée. Il va jusqu’à voler des biens dans le seul but d’avoir la compagnie des objets d’autrui, et il en donne généreusement pour la même raison. Il est passé de créature glorieuse dans des Édens les plus purs, à créateur prolifique dans des manufactures les plus sales sans avoir la moindre idée de ce qu’il créera d’ultime. Il n’a pas non plus la preuve qu’il a été indubitablement créé. Son imprévisibilité est totale parce que son cerveau lui semble avoir des possibilités infinies. Et plus encore parce que son unicité est radicale, son évolution aléatoire et son destin inconnu. Il s’est lui-même envolé dans les mythes religieux pour finalement atterrir dans les futurismes technologiques, perpétuel anxieux de son propre salut, grossissant toujours plus la noble et rassurante image qu’il se donne de lui-même. Même ses études d’objets les plus bizarres, ou saugrenus, sont chez lui, par effet de différence comparative, une quête de lui-même, Il s’identifie aisément à toute l’Humanité, qu’il n’est pas et qui lui survivra.
    Maître de la nature, mais pas tout à fait de ses actes et nullement de son destin, il fait cohabiter en désordre les conceptions anciennes avec les théories nouvelles dans un perpétuel enfantement de nouvelles visions pour en évincer les anciennes. Théories provisoires et connaissances grandissantes dans un véritable tourbillon de sens perforant la désespérante absurdité nihiliste qui le poursuit, voilà le pain quotidien de sa pensée inquiète. Toutes les métaphores s’appliquent pour expliquer l’homme, mais aucune n’y parvient tout à fait tant son être est insondable et son esprit novateur. Toutes le révèlent hétéroclite, sans direction apparente, kaléidoscope à mille lueurs et dont l’unité proclamée a des identités constamment remplacées par une autre. Il échappe à sa propre pensée, comme celle-ci le sort de lui-même.

    Animal ou machine, il n’en sait trop rien. Il est celui qui n’a pas su être un ange, seulement un héros, et à l’occasion. Il mourra sans savoir qui il est, mais aucun n’est mort à chercher à le savoir tant, au fond, cette question en a intéressé trop peu. Il est meilleur menuisier que philosophe. Sa vulnérabilité et sa fragilité cohabitent avec une volonté de puissance de fer et une déification tout aussi puissante que puérile. Il ne sait rien de l’heure où un virus le renverra au néant d’où il vient, ni s’il a la moindre chance de goûter à son rêve de vivre éternellement, au paradis de préférence. Les certitudes de son cœur en joie alternent avec les illusions de son âme en peine.
    Une créature métaphysique (au-delà de toute nature), un anti-naturel fabriqué par l’évolution, la culture et la technique. Animal parmi d’autres, exceptionnel, mais pas assez fort ou puissant pour sauter hors de sa nature, se définir stablement et se connaître totalement, il a fabriqué les faux passeports afin de berner tous les douaniers de sa propre culture. Sauter hors de l’humain, au delà même de l’humanisme où il s’était planté orgueilleusement au centre de sa propre pensée, aborder enfin une supra humanité pour ne plus avoir besoin de la moindre humanité, c’était déjà dans le mythe d’Hercule aux gros muscles ou dans celui d’Osiris ressuscitant. Il est allé jusqu’à vouloir, dans un mythe atroce, fusionner bourreau et victime dans un amour universel. Même dans ses avancées techniques les plus prometteuses et les plus futuristes, il est constamment travaillé par la volonté d’un au-delà physique où sa nature et sa condition humaines auraient radicalement mué. Il se heurte ici encore au déchirement de l’impossible désiré. Si tout ce qui fut rêvé se réalise, le rêve devient inutile ou s’évanouit et l’esprit, tel un caillou plein de lui-même, n’aura plus de ressort à autre chose. Que serons-nous alors ? Que ferons-nous de tant de puissance, sans désir d’autre chose ? Que voudrons-nous bien faire si le vouloir n’a plus d’envie ?

    L’être humain, fusée propulsée par l’amour de la vie vers un ailleurs imprécisé et vers une autre nature que la sienne, une porte ouverte à tout, à ce tout dont nous ne savons ou ne saurons ultimement rien!

    Jacques Légaré, né 1948, professeur (retraité) d’Histoire, d’Économique et de Philosophie, maître en Histoire et ph.d. en philosophie politique.

    PS. Ce texte a été composé hors norme, avec une méthode singulière. Afin d’en faciliter la lecture, j’ai opté pour l’absence de guillemets des citations et du nom des auteurs qui m’ont inspiré. Prière, si vous le désirez, de vérifier les pensées appartenant à chacun à la référence ci-haut.
    C’est aussi, et bien librement, le résumé, refondu et augmenté, de «Qu’est-ce que l’homme ? 100 scientifiques répondent » tiré de Science et Avenir, Hors-Série no 1669, janvier-février 2012, 114 p, ainsi de diverses autres sources dont le Grand Robert.
    Le texte ci-haut peut être vu aussi comme une composition très personnelle fortement inspirée par l’ouvrage ci-haut mentionné et autres sources diverses.

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