Cognition incarnée : à quoi ressemble l’idée de chien

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23 décembre 2010

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Il faut vous dire que je prépare la nouvelle édition de mon livre Le Cerveau et la pensée (3ème édition paru en 2000). Dans la première partie, je voudrais faire une présentation de quelques théories aujourd’hui dominantes en sciences cognitives et qui ont pris le pas sur les anciens modèles. En gros, dans les années 1990, (quand a été conçu la première version du livre), un débat opposait le modèle « cognitiviste » (qui conçoit le cerveau comme un ordinateur et la pensée comme un programme informatique) et le modèle « connexionniste » (qui conçoit le cerveau comme une  fourmilière).  J’aurais l’occasion d’y revenir. Aujourd’hui, ces modèles ont perdu de leur force et de nouvelles théories ont pris le relais. Elles ont pour nom:  cognition « incarnée », « située » ou « distribuée ». Ce sont des noms barbares, mais les idées sous-jacentes ne sont pas si compliqués que cela. Prenons un exemple

L’idée de « cognition incarnée » part du constat que notre cerveau est un organe vivant relié à un corps (lui aussi vivant) et est plongé dans un environnement sur lequel il agit.  Cette inscription corporelle, vivante et active du cerveau a une incidence majeure sur la pensée (pris dans la sens large de « cognition »). Cela signifie que toutes les idées qui nous passent pas la tête – « citron », « chien », « « année », « maman », « dieu », « liberté » – ont donc une composante corporelle issue à notre système perceptif, émotionnel ou moteur.

Cela est facile à démontrer pour les idées assez concrètes, comme celle de citron. Fermez les yeux et pensez à un citron. Apparaît immédiatement une image mentale dotée des caractéristiques perceptives : le citron est ovale et jaune. De même, l’idée de citron possède une composante gustative : l’image du citron est acide et on peut presque « sentir » son goût en l’imaginant. Enfin, selon que apprécie ou non cette acidité, (certains aiment, d’autres non), l’image mentale associée va susciter une réaction d’attraction ou de répulsion. C’est encore plus vrai pour l’idée de chien. On se le représente mentalement d’abord sous une forme imagée (avec ses pattes, ses oreilles, sa queue et sa gueule), mais sa représentation contient aussi une dimension émotionnelle. Pour qu’elle qu’un qui a la phobie des chiens, sa représentation mentale va être associé une réaction négative. Si, au contraire, on a été habitué à côtoyer de gentils toutous, l’idée de chien évoquera d’autres sentiments : l’affection ou la fidélité.

Pour résumer, les idées sont des formes, des couleurs, des odeurs et des colorations émotionnelles : positives ou négatives, agréables ou désagréables (qui correspondent aux caractéristiques perçues et ressenties). Voilà l’idée centrale de la « cognition incarnée ». L’ouvrage fondateur de la théorie de la cognition incarnée est celui de F.J. Varela, E. Thompson, and E. Rosch. L’inscription corporelle de l’esprit. (édition originale 1991). Ses principaux théoriciens sont F. Varela (aujourd’hui décédé) et Alva Noë. Ajoutons qu’on peut relier la théorie de la cognition incarnée à la phénoménologie, la théorie des métaphores et des prototypes. Je le note ici pour mémoire en espérant pouvoir y revenir bientôt et montrer comment la connexion entre ces théories locales permet d’échafauder une théorie de la connaissance et des idées nouvelles et prometteuses. Mais revenons d’abord à notre cognition située.

L’idée de « cognition incarnée » est assez élémentaire (le jargon scientifique cache souvent des idées assez simples). Elle est même intuitive. C’est évident : l’idée de citron à la forme et la couleur du citron et peut-être même son goût. D’accord, l’idée de chien peut susciter des émotions de peur. OK. Mais qu’en est-il des idées abstraites comme le « bien » et le « mal » la « liberté » ou la « théorie de la relativité » ? La théorie de la cognition incarnée peut-être leur être appliquée ? Autrement dit idées générales qui forment le tissu des pensée philosophiques ou scientifiques ont-elles une forme, une couleur, une odeur ?

Je crois que oui. Ce qui va nous conduire a cette  étonnante constat : les notions si abstraite de « bien » et le « mal » ont en fait des formes, des couleurs et même des odeurs ! C’est ce que nous allons voir dans les deux prochains billets.

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3 commentaires »

  1. Chapouthier dit :

    Si le bien et le mal ont une odeur, comment se manifeste l’odeur de sainteté ?

  2. Louis dit :

    Votre intéressante et pertinente réflexion ne trouve-t-elle, au moins en partie, certaine résonance dans la célèbre formule de Stéphane Mallarmé :

     » Je dis: une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.  » (S. Mallarmé « Crise de vers » 1895)

    Plus extérieurement à votre sujet peut-être, je pose cette question : Le cloisonnement d’une idée sous un mot, ou disons : l’appel d’une idée dans un mot, ne sont-ils sources de questions, de problèmes (et de réponses) dus à l’oubli de ce conditionnement verbal premier, qui les permettent ?
    Permettez-moi, vous, une digression, pour mieux en revenir ensuite au propos initial.

    « Une fleur » dit le Français. No, « a flower » répond l’Anglais. Nein ! Pas du tout, « eine Blume » corrige l’Allemand… (Sans compter l’opinion du Malaisien ou du Chinois…) Heureusement nous Français savons bien qu’il s’agit d’une « fleur » et de rien d’autre ! Ainsi l’étoile Sirius ! Elle est Sirius, et si ses habitants l’ignorent, nous Terriens nous le leur apprendrons !

    « Si son et sens étaient semblables, nous parlerions tous la même langue » note cependant Valéry. Cela vaut d’être approfondi. Plus radicalement, il me semble parfois que si nos langues avaient un sens, nous parlerions tous la même. Mais timide que je suis, cette irrecevable hérésie je n’ose la maintenir telle quelle. Je rectifie pour la rendre plus présentable : Si nos langues avaient un sens, autre que de convention, nous parlerions tous la même.

    Mais c’est encore témoigner une grande confiance dans la nécessité de notre condition verbale, d’abord, et ensuite dans son pouvoir ou sa puissance, dans ses potentialités pour mieux dire… Je ressens quelquefois – naïveté, ingénuité, candeur mienne ! – qu’il doit bien exister, du bruit composé que nous appelons « logos », un usage autre, un usage qui peut-être nous échappe encore. Je fais comme si nulle sorte d’expression verbale humaine ne m’avait échappé, depuis ces cent derniers millénaires…

    Et pourtant. Que ce soit « fleur », « flower », « Blume », « bunga » ou « 花» … nous croyons nos lexiques, qui d’un nom propre ou commun qu’ils lui assignent séparent tout objet de ce qui l’environne, – et par l’isolement disent l’identifier, en dégager l’ « idée ».

    « Chien », « année », « maman », « dieu », « citron »… Citron, car de quel citron parlons-nous ? Dans quel arbre cueilli ? Dans quel coin de Sicile ou autre région du monde ? Il n’existe nulle part de citron qui ne pende à un arbre planté dans quelque terre, ou cueilli, posé dans quelque corbeille sur quelque table dans quelque maison de telle ville etc. Aucun citron n’existe indépendant du reste… Or nous n’hésitons pas à discuter « citron » ! Le goût du citron, sa taille, son poids, son usage, sa production et son commerce…

    Je dis « dromadaire » – je ‘vois’ le dos convexe, le décor sablonneux… mais pour parodier Stéphane, « hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les camélidés sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absent de tout désert ».

    « Bonté » ? « Bêtise » ? Il n’existe nulle part ni bonté ni bêtise, qui se soutienne de soi seule, qui ne ressortisse à quelque moment de quelque être, circonstancié, factuel… Avec contrepartie de méchanceté et d’intelligence.

    Je dis « homme », et musicalement se lève, … l’absent de tout corps.

    Je dis … « dieu », et (je vous laisse imaginer la suite). Lorsque, pour vous citer, il est démontré que « toutes les idées qui nous passent par la tête ont une composante corporelle issue à notre système perceptif, émotionnel ou moteur », cela en dit long sur notre conditionnement verbal, ses limites, ses dangers, sa merveille aussi bien.

    Ô sciences cognitives modernes ! Démontez nos machines ! Plongez-nous dans le vrai ! ^^ Montrez-nous sous quelle condition le bruit du mot « ci-tron », sifflante S, voyelle aiguë I, dentale T, raclement du R et nasale ON, s’attache à ce qu’il représente dans toute tête humaine, et dans quelle mesure ce bruit pourrait faire saliver un Chinois – (un Chinois ignorant de tout mot du français) …

  3. Venescence dit :

    Je vais faire une remarque très bête, ça me va, être bête dispense de beaucoup de responsabilité ^^

    Certes son et sens ne sont pas semblable mais en aucun cas cela n’infirme la théorie de la cognition incarné.
    Je dis citron et le délicieux ovale jaune acidulé apparait dans mon esprit, merveilleux. Je dis citron à un malaisien (qui en a déjà vu bien entendu ^^) mais rien, juste un ensemble de son biarrement accordé. N’étant pas anglais, je jurerais pourtant que « lemon » refais vivr l’acidulé petit ovale jaune (j’aime bien changé le place des adjectif, ça sert à rien mais j’adore ^^).
    Il s’agit peut être d’association, on à associer une suite de sons à des perceptions, et l’apprentissage d’une langue est peut etre recréer un rapport entre les sens (les perceptions qui recréer l’objet dans l’esprit) et d’autre suites de sons (les mots).

    J’ajouterais qu’il serait intéressant d’étudier le lien entre cognition incarnée, apprentissage moteur, et les types de mémoires (déclarative et procédurale notament).
    Je dis ça parce que quelques étude semblent montrer que lorsque l’on apprend un geste (au golf par exemple) et qu’on le décrit alors qu’on à pas les mots pour, on atteint la performance de la dernière fois avec plus de difficulté (nombre d’essais) que lorque qu’on ne dit rien et que le geste et ce que l’on à fait restent des souvenirs perceptifs sans être traduits par des mots.
    Cet effet semble être amoindri par une excellente maitrise des termes permettant une excellente précision de la description de souvenir, là où le novive imprecis, rend la mémorisation du geste moins efficace.
    Je me demande comment ce type d’effet est inclus dans la théorie de la cognition incarnée.

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