Attendre un enfant

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Le 2 décembre 2011 par Jean-François Dortier

Je me souviens exactement de ce que je faisais il y a trente ans à cette heure précise. C’était le 2 décembre 1981, j’étais alors un jeune homme de 25 ans, encore étudiant et en poste comme surveillant dans un lycée. J’étais marié depuis quelques mois. Et ma jeune femme avait à ce moment un ventre rond. Vraiment très rond.

Elle attendait un bébé. La grossesse était arrivée presque à son terme. Et chaque jour, nous espérions que ce serait LE jour. « Je veux mon bébé ! », « je veux mon bébé », chantonnait MC qui n’en pouvait plus d’attendre. « On veut le bébé », « on veut le bébé », on reprenait tous les deux en choeur.

Le week-end précédent, nous avions sillonné les routes chaoteuses dans ma vieille Renault 4L verte, dans l’espoir d’accélérer un peu le processus et déclencher l’accouchement. Mais rien n’y fit.

Puis le lundi matin est arrivé. Au moment de partir au travail, il n’y avait toujours aucun signe. J’ai donc dû me résoudre à prendre la voiture pour partir au travail à 40 kilomètres de là. Comme je surveillais l’internat trois nuits de suite, je ne pouvais pas revenir avant le  milieu de semaine. Sur la route, j’ai pensé à elle. Je priais (façon de parler) pour qu’elle n’accouche pas loin de moi.

Arrivé au lycée, j’ai eu à peine eu le temps de rentrer dans le bâtiment, que le surveillant général m’a fait demander dans son bureau. « Votre femme vient d’appeler, elle a été transportée à la maternité. Il faut que vous la rappeliez ». Mon sang n’a fait qu’un tour.  Mon cœur s’est mis à battre très vite. J’ai senti les larmes monter aux yeux. Le brave homme a vu mon émotion. Il m’a souri et m’a dit : « Allez-y bien sûr, je vais m’arranger pour vous remplacer ». J’ai eu envie de l’embrasser (l’embrasser? un surveillant général, chauve et en costume, ça va pas non? Une bonne poignée de main suffira). J’ai sauté dans la voiture et fait demi tour pour rentrer à la maison. La maternité ? C’est où déjà? Du calme, JF, du calme…

Quelques heures plus tard, Romain était né.

J’étais papa ! Mc était maman. Et nous avions le plus beau des bébés.

Pourquoi faire des enfants ?

Quelque mois auparavant, j’étais persuadé de ne jamais avoir d’enfant. Avec des arguments philosophiques du genre : « Comment peut-on vouloir avoir des enfants dans cette société ? On fait des enfants pour soi. Pas pour eux. C’est égoïste ».

« Faire des enfants, c’est égoïste ! C’est l’argument type du sale égoïste, qui fait le philosophe, se prend pour un grand esprit – lucide, implacable et tragique – mais veut surtout ne pas se laisser emmerder par des bambins. J’étais comme ça.

Puis un soir MC m’a dit d’un ton assez solennel » Viens, il faut que je te parle ». Elle m’a pris par la main, m’a entraîné sur le canapé orange de notre petit salon. Elle s’est assise à côté de moi et m’a regardé droit dans les yeux.

« JF, mon amour. Tu me dis que tu ne veux pas d’enfant (on avait eu la conversation la semaine avant). J’ai bien réfléchi. Tu es l’amour de ma vie. Je n’ai jamais aimé un garçon comme toi. Je n’en rencontrerai sans doute jamais d’autre, mais je ne peux pas imaginer ne pas avoir d’enfant. C’est trop important pour moi. Et s’il faut choisir entre les deux…

Et des sanglots dans la voix, elle a ajouté : « Si tu ne veux pas d’enfant, alors on va se quitter. »

Dix minutes plus tard j’avais craqué. Mes théories philosophiques avaient volé en éclats. Mes dernières cartouches (« mais je suis encore étudiant et surveillant, je n’ai pas encore de vrai métier ») ont été expédiées en trois secondes. « Mais moi, j’ai un emploi (elle était infirmière), je peux très bien nous faire vivre tous les trois ».

Tous les trois ! Elle avait dit « tous les trois ». Elle, moi et LUI ! Il était déjà là. Le simple énoncé de ce mot lui avait déjà donné vie. C’était « performatif » comme disent les théoriciens : le mot suffit à créer la réalité. Elle avait dit « tous les trois ». Et elle avait donné naissance à un être. Il était encore virtuel. Mais il nous manquait déjà.

La scène se passait au début de l’année 1981… En décembre, j’étais papa.

Je me demande parfois pourquoi les hommes veulent des enfants. Y a il un « instinct paternel »? Les hommes sont-ils tous de la même manière attiré par le désir d’enfant ? Pour certains en tout cas, les motifs de la paternité tient en trois mots : « Gardes la fille ! »

Je voulais surtout garder la femme…

Quelques temps plus tard, Romain et né. C’était il y a trente ans. Tout juste.

J’ai gardé la fille. On a eu le bébé. Et aujourd’hui, c’est son anniversaire. On a les deux plus beaux enfants du monde (même si Monique Dagnaud m’a dit la même chose, l’autre jour, à propos des siens). Et il n’y a pas de père plus heureux que moi.

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1 commentaire »

  1. Il me semble que c’est surtout une autre époque. Tant mieux pour ceux qui sont heureux. Personnellement, je n’ai jamais réussit à me projeter dans une vie de couple, ni professionnelle d’ailleurs ( car il semble que mes projets n’intéresse pas grand monde ).
    Ce qui compte pour moi, c’est de relativiser ( donc philosopher ) ; et même la chance n’apporte qu’un bonheur éphémère et illusoire.
    Sur ce, je me demande même pourquoi je commente cela, car j’en ai marre de ne jamais être d’accord avec personne.

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