Sexe, genre, identité sexuelle: de quoi parle-t-on?

6

Le 3 septembre 2011 par Jean-François Dortier

L’identité sexuelle est-elle une question de nature ou de culture ?  L’introduction dans les nouveaux manuels de SVT (Science de la vie et de la terre) de la théorie du genre a mis en émoi une cohorte de députés de l’UMP qui ont demandé cette semaine le retrait de cette référence dans les manuels scolaires. Rappelons que la « théorie du genre » suppose que l’identité sexuelle n’est pas qu’une affaire de sexe biologique mais est forgée par la culture et l’éducation. C’est sur ce postulat que ce sont fondés les « gender studies » (études de genre).

Le cas de transsexuels dont l’identité sexuelle ne correspond ni à leur sexe anatomique (homme ou femme), ni à leur identité acquise par l’éducation pose un redoutable problème à la fois aux deux théories rivales : celle qui affirme que le sexe, c’est l’anatomie.  Celle qui affirme que le sexe, c’est le genre. Comment en effet expliquer que l’on puisse naitre avec un sexe masculin et que l’on ait été élevé comme un garçon et que l’on se soit toujours considéré comme une fille ?

Qu’est-ce qu’un transsexuel ?

Le transsexuel est une personne née avec un sexe anatomique (masculin ou féminin) mais qui se sent appartenir à l’autre sexe. C’est le cas par exemple de Max W. Valerio. Max est né à la fin des années 1950 sous le nom d’Anita, dans une famille populaire mi-hispanique, mi-indienne Blackfoot. A l’époque et dans ce milieu, on ne plaisantait pas sur le statut des gars et des filles. Pourtant, dès l’enfance, Anita se sentait mal dans sa peau. Elle refusait de jouer aux jeux de filles, désirait ardemment s’habiller en garçon, et rêvait d’avoir, comme eux, un pénis. Plus tard, à San Francisco, où elle habitait, Anita a commencé à fréquenter le milieu des lesbiennes. Mais elle ne se sentait pas vraiment comme elles. Certes, elle était attirée par les filles, mais elle voulait plus que cela : être un homme, un vrai. Au début des années 1980, à l’âge de 32 ans, elle décide de se transformer physiquement en s’injectant des doses de testostérone. Au bout de quelques mois, une barbe commence à pousser, sa musculature s’épaissit et sa voix mue vers le grave, son clitoris augmente de la taille d’un pouce. En 2006, ans, Anita, qui se fait désormais appeler Max, publie un livre de témoignage : The testosterone Files : May Hormonal and Social Transformation from Female to Male.

Certains transsexuels se travestissent pour tenter de mettre en conformité leur identité intérieure avec leur peau extérieure. Mais ils ne sont qu’une minorité. D’autres vont chercher à changer de sexe, par le recours à une opération chirurgicale ou en s’administrant des hormones pour tenter de ressembler le plus possible au sexe opposé. D’autres encore chercheront à dissimuler ce qu’ils ressentent comme leur vraie nature. Les études disponibles estiment qu’il naît trois fois plus de transsexuels « garçon désirant être une fille » (1 sur 10 000) que « fille désirant être un garçon (1 pour 30 000 environ).

Mais d’où vient ce décalage entre sexe biologique et sexe « psychologique » ?
Pour comprendre cette dissociation, il faut entrer un peu dans les déterminations biologiques, psychologiques et sociales de la sexualité.

Sexe génétique et sexe anatomique

Nous avons tous, d’abord, un sexe génétique. Chaque individu possède dans ses cellules une double paire de chromosomes sexuels. Chez les filles, les deux chromosomes sont identiques (XX), alors que chez les garçons, l’un se différencie à la fécondation pour devenir un chromosome Y. Les filles sont XX, et les garçons, XY.

Puis durant les premières semaines de vie fœtale, un sexe anatomique va apparaître. Au départ, il n’est pas encore différencié. La différenciation des gonades (cellules sexuelles) en testicules ou ovaires intervient vers la cinquième semaine du développement foetal (1). Ce sexe anatomique correspond au sexe génétique, sauf quelques cas où se produit un phénomène génétique très rare : une « translocation ». Lors de la division cellulaire, un fragment du chromosome (X ou Y) vient alors se loger sur l’autre chromosome. Cela conduit à la formation d’un sexe masculin (des testicules, un pénis) sur le corps d’un individu qui est génétiquement une fille (XX), ou inversement.

Il est d’autres cas où les deux sexes anatomiques – un vagin et un pénis – se développent parallèlement. C’est ce qu’on appelle l’hermaphrodisme. Il y en a plusieurs formes : dans l’hermaphrodisme « vrai », les deux sexes féminin et masculin sont présents. Mais le plus souvent, il y a un développement ambigu, aucun des organes n’étant pleinement développé. Lorsque le sexe anatomique n’est pas bien identifié, à la naissance, les parents et le médecin devront faire un choix : garçon ou fille ? Et l’élever en conséquence. Depuis les années 1950, on procède à des opérations chirurgicales : on supprime le sexe apparemment le moins développé, et on administre à l’enfant un traitement hormonal pour accentuer l’apparition des caractères sexuels secondaires.

Le sexe psychologique

Revenons au cas des transsexuels. Un transsexuel n’est pas un hermaphrodite. Son sexe anatomique (masculin ou féminin) est n’est pas ambigu : il a un pénis et des testicules normalement développés, ou un vagin et des ovaires normaux. Et pourtant, il ne se sent pas appartenir à son sexe anatomique.

Comment alors expliquer la transsexualité ? Il n’y a pas d’opinion unanime parmi les spécialistes. Une des hypothèses est liée à la « sexualisation » du cerveau. Dès le stade embryonnaire, il est inondé d’hormones (appelé aussi stéroïdes sexuels) produits par les gonades (ovaires ou testicules) et les glandes surrénales. Des stéroïdes comme la testostérone agissent en « masculinisant » le cerveau, la progestérone en le « féminisant ». L’identité sexuelle pourrait donc être perturbée in utero, si le circuit cérébral reçoit mal les hormones sexuelles. Le syndrome d’insensibilité aux androgènes (SIA) se manifeste par une incapacité du cerveau d’un fœtus mâle à capter la testostérone, produite par des testicules pourtant parfaitement fonctionnels. Dans ce cas, le cerveau du garçon ne se masculinise pas. Il se peut aussi que le cerveau du fœtus soit surexposé à des œstrogènes de la mère.

En somme le corps est sexualisé, mais pas le cerveau. Cette hypothèse neurobiologique n’a cependant pas été étayée par suffisamment d’études pour être considérée comme robuste. Il existe également des hypothèses psychogènes insistant sur l’environnement familial : désir des parents de transsexuels d’avoir un enfant d’un autre sexe (4), relation mère-fils trop fusionnelle encourageant chez le petit garçon l’identification à la figure maternelle. Mais il s’agit d’hypothèses peu vérifiables.

Le genre : sexe social

Résumons : il existe bien un sexe génétique (XX ou XY), un sexe anatomique (pénis ou utérus), un sexe psychologique (le sentiment intérieur d’être un garçon ou une fille). Enfin il existe aussi le sexe social, marqué notamment sur sa carte d’identité et correspondant à toute une gamme de rôles sociaux. Ce sexe social n’est, lui non plus, pas forcément en concordance avec l’anatomie.

Dans la bourgeoisie européenne, il était courant, du 18ème siècle au début du 20ème, d’élever un garçon comme une petite fille jusqu’à l’âge de 4 à 6 ans : on lui faisait porter une robe et de longues boucles de cheveux. Le tableau «  Master Hare », exposé au Louvre, est une œuvre très célèbre du peintre anglais Sir Joshua Reynolds. Il a été peint en 1788-89. Il représente ce qu’on croit être une charmante petite fille avec des boucles blondes, vêtue d’une robe de mousseline.

Ce tableau représente en fait de Francis George Hare, le fils adoptif d’une tante du peintre. Le jeune garçon est âgé de deux ans environ. Tous les enfants de son âge et de son milieu étaient habillés ainsi, garçon comme fille. Cela n’a pas pour autant brouillé leur identité sexuelle à l’âge adulte. Jean Paul Sartre, élevé de cette façon, raconte dans Les mots quel traumatisme ce fut de découvrir son vilain visage quand, à l’âge de 7 ans, son grand-père l’emmena chez le coiffeur pour lui couper les cheveux. Cela ne l’a pas empêché de devenir le séducteur que l’on sait.

Le cas des transsexuels, des petits garçons élevés comme des filles, le cas de David Reimer (voir encadré), nous montrent très nettement que l’identité sexuelle est une chose complexe : elle comprend au moins quatre facettes (génétique, anatomique, psychologique, sociale). Et aucune ne peut façonner entièrement le devenir de l’individu.

(1) La transformation de la gonade en testicule dépend de la présence d’une gène « sry », présent sur le chromosome Y. Chez un animal, si on insère ce gène sur un génotype femelle (XX), il va déclencher une cascade de réactions (le gène sry entraine la fabrication d’une protéine qui joue une rôle dans la fabrication des testicules.

————————————————————————————————————————————————————————

Le cas David Reimer

Le sexologue américain John Money est le père de la notion de « genre », qui distingue l’identité sexuelle d’une personne de celle de son sexe biologique. Cette distinction sera reprise par les courants féministes et des gender studies (théorie du  genre) (1). J. Money prétendait par ailleurs qu’on pouvait décider de l’identité de l’enfant jusqu’à l’âge de 18 mois. Face aux enfants présentant des formes d’hermaphrodisme ou nés avec un sexe ambigu, le professeur préconisait d’opérer l’enfant, pour supprimer le sexe le moins développé et stimuler l’autre à l’aide d’hormones stéroïdes. Le reste n’était selon lui qu’affaire d’éducation. L’enfant allait forcément adopter l’identité sexuelle inculquée par ses parents.

A l’appui de sa démonstration, John Money citait le cas de Bruce/Brenda qu’il avait eu l’occasion de traiter (2). Au début des années 1960, deux petits jumeaux canadiens, Bruce et Brian Reimer, étaient nés avec une malformation du pénis, assez bénigne, exigeant une circoncision thérapeutique (3). Malheureusement pour Bruce, son pénis fut détruit au cours de l’opération. Et il n’y avait aucun espoir qu’il puisse mener plus tard mener une vie sexuelle normale. Que faire ?

Sur les conseils de John Money, il fut décidé un changement de sexe. On procéda à la castration chirurgicale complète de Bruce ; un début de vagin fut construit à partir de la peau du scrotum. Bruce fut rebaptisé Brenda, et on demanda aux parents de l’élever comme une fille. Pendant quelques années, tout semblait se passer au mieux. Du moins dans les écrits de J. Money. Brenda jouait avec ses poupées et son frère avec des petits voitures. Ce cas, fièrement exhibé par John Money, semblait bien confirmer sa théorie : le genre n’était qu’une question d’éducation.

Mais quelques années plus tard, une toute autre histoire allait être révélée. En fait, Brenda se sentait très mal dans son rôle de petite fille. Elle refusait d’endosser le rôle de jeune fille. A la puberté, elle fut horrifiée de voir ses seins pousser.

A l’adolescence, on finit par lui avouer la vérité. Apprenant cela, Brenda décida de retrouver son sexe d’origine. Elle se fit appeler David, et quelques années plus tard, elle décida de se faire opérer pour changer de sexe (4). Brenda, devenu David Reimer , put même se marier (il pouvait avoir des rapports sexuels à l’aide d’une prothèse) et adopta des enfants. Malheureusement, en 2004, à l’âge de 38 ans, il se suicida (après la mort de son frère jumeau, mort d’overdose quelques mois plus tôt). Auparavant, il avait voulu rendre publique son histoire.  Un livre a présenté son cas : A nature made him : the boy that was raised as a girl (Calopinto, 2000).

NOTES :

(1) Précisément, John Money introduit deux notions de gender : le genre comme identité (gender identity) et le genre comme rôle social (gender role). La première correspond au sentiment personnel et intérieur d’être un garçon ou un fille. Le genre comme « rôle » correspond au statut social et aux stéréotypes associés aux genres masculin et féminin.
(2) Dans ses articles et manuels, J. Money présente le cas de Bruce/Brenda Reimer sous le nom de John/ Joan.
(3) Un phimosis : le gland du pénis est bloqué au niveau du prépuce.
(4) Il subit une mastectomie (ablation chirurgicale des seins), une phalloplastie ( reconstruction d’un pénis), et fut traité à la testostérone.

Partagez :
  • Facebook
  • Twitter
  • LinkedIn

6 commentaires »

  1. Chapouthier dit :

    J’ai du mal à comprendre comment une opération de chirurgie légère d’un phimosis a pu aboutir, chez Bruce Reimer, à ce que « son pénis fut détruit au cours de l’opération » . Le chirurgien était-il ivre au moment de l’opération ? Quant au fond, ces discussions montrent bien les rôles complémentaires et difficilement dissociables de l’inné (la nature) et de l’acquis (la culture).

  2. robert dit :

    Cette théorie est une forme de totalitarisme et ne cesse de progresser a cause de nos faiblesses, du politiquement correcte, du féminisme outrancier et de la faillite morale de notre socièté. Comme tout totalitarisme il découle d’une volonté d’égalité poussée a l’extrême qui détruit plus qu’elle ne construit. Cette guerre faite aux masculins par certaines femmes implique une réaction car sinon les hommes vont devenir des femmes !! Etant papa jamais cette théorie ne passera ds ma famille et si a l’école un prof essayait de l’enseigner a mes enfants, je pourrais devenir violent. Mes grands parents ont lutté contre le nazisme, je ferais de même face au nouveau nazisme a visage « progressiste ».

  3. melanie dit :

    Je me suis tjs demandé pourquoi un individu aux chromosomes XY puisse se sentir « Femme » ou XX « homme ». Cette dite théorie n’est en rien fondé pour certains pas plus d’ailleurs que ne l’est celle du père noël ou des dieux et religions… Pas plus que la théorie d’Einstein sur la relativité ou celle de Darwin sur l’évolution de l’espèce Humaine.

    Certains imposent leurs façons de voir et veulent diriger les vies des autres en se basant sur les acquis des droits qui datent de il y a déjà plusieurs centaines d’années. Pourtant on nous a déjà prouvé que ce n’est pas en ouvrant une boite crânienne que l’on soignait un mal de tête.

    Les problèmes génétiques se voient pour certains et pour d’autres ne se voit pas. Et ce n’est pas en fermant les yeux sur ces sujets épineux, que les choses avanceront.

    @ mr Robert
    Et ce n’est pas non plus un problème de faire la guerre a un visage progressiste ou face à l’apprentissage des différences engendrés par les hormones… Si vous voulez faire une guerre. Commencer a chercher la cause de cela et commencer aussi a vous tournez sur les effets des hormones et les conséquences qu’il peut y avoir sur un fœtus avec tous ce que nous avalons. A l’eau du robinet entre autres.
    je suis sur que vous allez être surpris. Et j’espère qu’aucun de vos enfants et de vos descendants ne souffrira un jour de cela ou d’autres problématiques « non visible »

    Quoi qu’il en soit je reste triste qu’il n’y ai pas d’étude plus approfondi sur Le sexe psychologique.

  4. OLIVIER dit :

    Suite à votre conférence UPO CHATEAU D’OLONNE du 20/11/2013 nous vous signalons que PIERRE JACKEZ ELIAS dans le CHEVAL d’ORGUEIL (récit qui se passe en BRETAGNE) mentionne que petit garçon il était habillé en fille et que c’est son grand père qui avait décidé le moment venu du passage au rituel : coupe des cheveux et port du pantalon (son père était à la guerre).

  5. […] premier marqueur ne suffit pas à exprimer l’identité d’un individu. Avec les discussions sur la distinction entre le sexe génétique (XX ou XY), le sexe anatomique (pénis ou utérus), le sex…, le marqueur se devra de refléter ces différences, ainsi que d’autres qui naîtront avec […]

  6. Senoc dit :

    Les recherches sur la « theorie du genre » ont vu le jour dans les annees 60 dans un premier temps aux Etats-Unis, puis dans le monde entier. A l’origine, l’idee etait de faire une distinction entre le genre et le sexe, dans le but de lutter contre les «

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Inscrivez-vous à la newsletter

et soyez alerté à chaque nouveau billet
* = Champ requis

Recherche dans ce blog