Migraine, crocodile et ataraxie

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Le 25 mars 2011 par Jean-François Dortier

Ce matin, j’ai attaqué la retranscription de l’entretien avec Edgar Morin sur l’art de vivre. Il ne me reste plus qu’à imprimer, relire, et lui envoyer. Allez encore une heure de travail et je pourrais passer à la suite (l’article sur G. Simondon, les corrections pour le prochain numéro, la préparation de la venue du commissaire au compte, les mails, la réunion Cercle Psy, etc. J’arrête la liste, ça me donne le tournis.


Le tournis. Justement

Après le repas, c’était le moment de reprendre le travail. Je venais de manger un panini au fromage (acheté au supermarché du coin) en regardant les informations sur France2. C’est à ce moment que j’ai commencé à me sentir mal. En me levant du canapé, les meubles se sont mis à tanguer. Chute de tension ? J’ai été obligé de me tenir quelques secondes contre la porte, pour retrouver l’équilibre. « Calme toi. Va te rassoir ». Dix minutes plus tard, je suis encore vissé dans le fauteuil de la salle, attendant de retrouver mes esprits. Mais je ne les ai pas retrouvés. Qu’est ce qui se passe ? Je sens que je m’enfonce, Je sombre.

Tout  à coup, de sombres nuages noirs…

La migraine. Il se trouve que l’autre jour, nous en avons parlé avec Patricia et Nadia. Toutes les deux sont migraineuses. La Migraine, la vraie : pas le banal petit mal de tête. Leur description est assez effrayante quand elles évoquent les crises intenses qu’elles ont connues (« trois jours de suite, à rester dans le noir absolu, sans pouvoir manger, parler…). Je n’ai jamais connu cela. Aujourd’hui c’est mon tour.

Comment décrire une migraine ? Il y a d’abord le déclanchement assez soudain comme un orage qui s’abat à l’intérieur de soi.  Le ciel s’assombri et se couvre de gros nuages noirs qui se répandent à l’intérieur du crâne. En quelques minutes, le voile sombre a tout envahi. Pas d’issu. L’esprit est cerné. Impossible de s’échapper, de se réfugier nulle part. Il faut s’immobiliser et attendre que l’orage passe.

Deuxième impression : les yeux qui se creusent, comme si les orbites se rétractaient à l’intérieur du crâne. Puis un bourdonnement arrive. Des  poids lourds imaginaires circulent à l’intérieur de la tête. Surtout ne pas bouger. Gardez la tête fixe car le moindre mouvement donne des hauts de cœur.

Je reste figé dans le fauteuil. Incapable de faire un mouvement. Je regarde par la fenêtre. Trop de lumière. La seule chose que je peux faire est de me recroqueviller en moi. Rester immobile, ne rien faire. Toute tentative pour se distraire est immédiatement sanctionnée. Lire ? Rien que d’imaginer les mots, les lignes, les yeux qui se déplace sur la page,… cela me donne le mal de mer. Regardez la télévision ? Pire encore. Le son, les images, les couleurs. Il suffit d’y penser et j’ai la nausée. Parfois, quand il m’arrive d’être malade et incapable de travailler, je passe un après midi sur le canapé à regarder des documentaires animaliers.  Sur National Géographic, il y a la série de Brady Barr…

Au secours Brad !

Brad est un type qui passe sa vie à attraper des crocodiles à mains nues. Il parcourt le monde – Amazonie, Australie, Amérique latine, Afrique (jamais Auxerre). Partout où on trouve du crocodile, du caïman, de l’alligator et autre varan, Brad est là. En période sèche quand les crocodiles sont terrés à l’ombre dans leur tanière, Brad n’hésite pas à ramper dans les trous, avec une caméra fixée sur le front. « Regardes, il est là ! il est énorme ! Oh my god, je n’en ai jamais vu d’aussi gros ! ». Brad, qui n’a pas froid aux yeux se débrouille pour lui fixer une cable autour du coup de l’animal et le sortir de sa tanière. Il lui attache la gueule, avec un gros rouleau de plastique et fait du rodéo sur son dos en poussant des exclamations « quelle bête, Incroyable! Il est énorme ! Regarde comme il se défend bien… » Puis Brad sort son mètre, mesure la bête «  5 mètres. J’y crois pas ! Pour une femelle de cette espèce, c’est exceptionnel ! ». Puis il libère l’animal et repart en quête de nouvelle aventures. Brady Barr et son émission passent en boucle sur National Géo Wild. C’est toujours la même chose histoire. Maisc’est le genre de truc que je regarde sans me lasser.

Mais aujourd’hui même les aventures de mon copain Brad me sont indigestes. Rien d‘y penser, Ses exclamations, ses gestes, les coups de queue de l’alligator, j’ai envie de vomir.

Ne pas bouger. Une lourde barre de métal me traverse la tête de part en part et quelqu’un donne des coups de marteaux dessus.

Ne pas bouger. Ne pas penser aussi. Car même les idées bourdonnent dans la tête. Il faudrait tout arrêter. Tout débrancher à l’intérieur de soi. Mais c’est impossible car l’être vivant n’est pas fait pour l’immobilité. Cela a été démontré par une expérience célèbre  : Il est impossible de ne rien faire. (voir ici) Impossible de rester longtemps dans cet état d’inertie que les Anciens appelait l’ataraxie.

Mais c’est pourtant ce à quoi je suis condamné cet après midi. On ne peut pas fuir quand le mal est installé à l’intérieur de soi. Envahissant. Me voilà paralysé. Comme une statut dans mon fauteuil. Les yeux fermés. Trois ou quatre heures sont passées. Longues, si longues. J’ai pensé à Gustav Fechner qui est resté prostré cinq ans dans sa chambre, dans le noir absolu et les yeux bandés. Il souffrait d’une dépression sévère ainsi que de photophobie. (Tiens, il  faudra que je vous raconte son histoire). C’est arrivé aussi à mon ami Howard Bloom. Tout deux on été terrassé brusquement après une intense période de travail. J’ai peur. Et si cela m’arrivais aussi? Rester ainsi, seul, muet, dans le noir, sans bruit, sans pouvoir lire, écouter de la musique, voir des gens, regarder le jour…

J’ai du m’endormir ou somnoler. Car quand j’ai réouvert les yeux, le soir était venue. L’orage intérieur s’est alors éloigné, les nuages sont retirés lentement. Je suis allé vomir. Et quand je suis revenu des toilettes, j’étais libéré.  L’éclaircie est enfin arrivée. Le  jour s’est enfin levé dans mon cerveau. Car dehors, il faisait nuit.

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