A Davos, a eu lieu une confrontation épique entre deux grands philosophes. L’enjeu de la rencontre ne portait pas sur l’état du monde, mais il fut question de Kant, de métaphysique, du langage et le l’imagination.
L’un des deux philosophes a triomphé, l’autre a été mis KO. Et une nouvelle vision de l’humain a vu le jour. Cela se passait en 1929. L’un des philosophes était Ernst Cassirer. L’autre se nommait Martin Heidegger.
Récit.
Il fut un temps où Davos, dans les montagnes suisses, était connu pour autre chose que son Forum mondial, qui accueille tous les mois de janvier, les « puissants » de ce monde.
Le petit village, lieu de cure réputé, faisait alors venir à lui les grands noms de l’intelligentsia européenne. C’est à Davos que Thomas Man écrivit la Montagne magique. Albert Einstein vint y donner des conférences et y jouer du violon. Conan Doyle et Robert L. Stevenson se partageaient la même maison… En 1929, le Grand Hôtel de Davos accueilli aussi une célèbre confrontation publique entre deux des grands noms de la philosophie allemande de l’époque : Ernst Cassirer et Martin Heidegger.
Toute la presse s’était rassemblée pour assister au débat. La chose peut paraître surprenant pour un débat consacré à la « métaphysique de Kant ». Mais les observateurs voulaient absolument assister à la confrontation entre les deux sommités intellectuelles du moment. Et on savait aussi que derrière la métaphysique de Kant d’autres questions plus fondamentales étaient en jeu.
Un seigneur de la pensée

Ernst Cassirer
Ernst Cassirer (1874-1945) était alors une figure éminente de l’intelligentsia allemande, une « star auréolé de prestige ».[1] Homme de grande culture, esprit encyclopédique, ses ouvrages portaient sur la physique contemporaine comme sur la philosophie de l’histoire, sur les arts, les mythes ou le langage. Toute sa philosophie reposait sur une vision de l’homme comme esprit « créateur de symboles ». Le personnage était séduisant. Un aristocrate éclairé, souvent présenté comme un « esprit olympien », un « Seigneur de la pensée », digne, ouvert, courtois, une représentant des Lumières. E. Cassirer était l’un des chefs de fil de l’Ecole de Marburg, un courant philosophique qualifié de « néo-kantien ».L’étiquette de « néo-kantien » est alors donné a ceux qui se réclament de Kant et de sa « théorie critique ». Celle-ci affirme que: la raison est inapte à comprendre le monde tel qu’il est. D’où cette conséquence révolutionnaire : la vérité ultime sur le monde sera à jamais inaccessible à la pensée. Dans sa Critique de la Raison Pure, Kant affirme en effet que la connaissance sur le monde est bornée par des « catégories a priori de l’entendement ». En d’autres termes, nos connaissances sont modelées par des cadres mentaux qui prééxitent à toute expérience. Ainsi, la perception du temps (linéaire) de l’espace (à trois dimensions) ou de la causalité (chaque chose à une cause qui la précède) ne reflètent peut-être pas la nature profonde du monde, mais expriment plutôt la structure de notre esprit. Tel était le sens de la « révolution copernicienne », inaugurée par Kant.
Ernst Cassirer proposait de pousser encore plus loin la démarche kantienne. Son argument était le suivant. Kant s’est surtout intéressé aux pouvoirs et limites de la « raison pure ». Or, notre connaissance passe aussi par d’autres formes de connaissance : le langage, le mythe, l’art… que Cassirer rassemble sous le nom de « formes symboliques ».
Lorsqu’il arrive à Davos, E. Cassirer venait justement de terminer la publication d’un ouvrage en 3 volumes : La Philosophie des formes symboliques.[2] Le langage, y explique Cassirer, donne accès au monde à travers des symboles. Une « forêt de symbole » aurait dit Baudelaire. A la différence du cri de l’animal qui n’a qu’une signification unique, les symboles du langage sont porteurs de multiples significations. L’animal ne voit dans l’eau qu’un liquide qu’il peut boire. Pour l’homme l’eau, est aussi une idée, un mot, qui renvoie à d’autres mots, d’autres idées : la fraîcheur, la pureté, la mer, la vie… Le serpent effraie la souris qui ne voit en lui qu’un danger mortel. Pour l’homme le serpent peut aussi prendre la figure d’un symbole : il évoquera le poison, la tentation, le sexe masculin… C’est par ce jeu de correspondance que fonctionne les mythes ou la poésie, précise Cassirer. La fonction du symbole est d’ouvrir la pensée humaine à une créativité et une liberté sans fin.
Le statut de l’homme s’en trouve donc bouleversé. Dans son « Essai sur l’homme » publié en 1944 et destiné au public américain, E. Cassirer résumera sa philosophie des formes symboliques. A La question « qu’est ce que l’homme ?» E. Cassirer répond : un « animal symbolique ». Le langage symbolique trace la frontière entre l’animal et l’humain. « Alors que l’animal reste englué dans les choses et les sentiments faute de la médiation du langage entre lui et le monde, l’homme s’élève au-dessus du monde et de lui-même par la désignation symbolique ». (Essais sur l’homme, éd. de Minuit, 1975).
L’entrée en scène d’Heidegger
M. Heidegger, lui, ne l’entend pas ainsi. Il est venu a Davos avec l’intention de balayer d’un trait toute cette philosophie. « Il est venu pour nous anéantir » murmure-t-on dans l’entourage de Cassirer. Car Heidegger impressionne… Le philosophe, encore jeune (il a 40 ans) représente une autre courant de la philosophie allemande. Il est l’héritier de la phénoménologie fondée par Husserl et ce dernier l’a désigné comme son successeur. Heidegger a publié deux ans plus tôt l’Etre et le temps (1927), un ouvrage obscur et terriblement abstrait mais dont tout le monde parle. Heidegger y présente l’homme comme un « l’être-là » (Dasein) plongé dans le temps, au prise avec sa liberté et sa finitude, confronté à sa puissance et à sa mort. Peu de gens parviennent à lire vraiment ce livre obscur, mais tous comprennent vraiment qu’il touche à des choses que l’on croit essentielles. Et puis le personnage Heidegger fascine.Lorsqu’il parle du Néant, il ne veut pas l’aborder qu’en terme métaphysique, il l’évoque à travers l’angoisse, (de la mort), de la peur (d’être anéanti), de l’ennui (sentiment du vide). Dans ses conférences, Heidegger veut à tout pris faire sentir, plutôt que théoriser cette présence du Néant, ou de « l’Etre ». Et il y parvient à fasciner son auditoire. Un de ses étudiants qui a assisté à l’une de ses conférences à cette période raconte « C’était comme si un éclair gigantesque fendait le ciel sombre (…) Les choses du monde étaient là, ouvertes, dans une clarté presque douloureuse. (…) Il n’était pas question d’un « système », mais de l’existence. Lorsque je quittais l’amphithéâtre, j’étais muet de stupeur. Il me semblait avoir entrevu le fondement du monde ». [3]
A Davos, lorsqu’il prend donc la parole, d’une voix ferme, chacun attend une révélation. [4]
Personne n’a vraiment compris Kant jusque là, annonce d’emblée Heidegger. (Rappelons que le débat devait porter sur la métaphysique de Kant et dont Cassirer est en quelque sorte le représentant). Pour Kant, soutient Heidegger, ce n’est pas la raison, et encore moins le langage qui dont procède toute la connaissance, mais de l’imagination. Heidegger, avec aplomb, soutient que personne avant lui n’a vraiment compris la Critique de la Raison pure. Il reproche même à Kant de n’être pas avoir su tirer toutes les conclusions de ses propres thèses ! L’imagination précède et fonde la raison, et la capacité d’imagination constitue en premier lieu le caractère de l’homme. [5]
Cela a des conséquences bouleversantes sur notre vision de la nature humaine. Si l’imagination précède la raison, alors l’homme est poète avant d’être savant, rêveur avant d’être penseur.
Heidegger tenait d’ailleurs en piètre estime la raison pure, la science et la technique. Et ne croyait pas vraiment au pouvoir du langage pour exprimer la réalité profonde de l’homme. Pour lui l’artiste et l’artisan créateur exprimait la vraie nature de l’humain. Lui-même se sentait plus proche du poète que du savant..
Heidegger va ensuite tenter de relier la puissance de l’imagination humaine à sa perception du temps. Le temps est un thème central dans sa philosophie. L’homme n’est pas simple un être qui subit le temps qui tout animal, être vivant naît, vit et meurt. L’homme en tant qu’être imagination peut se « projeter » dans l’avenir. Et par là, il devient porteur de projets. L’avenir n’est donc pas pour lui que le futur qui va advenir. L’avenir se présente à l’homme sous forme d’un champs de possible. La puissance de son imagination en fait un « configurateur de monde » alors que l’animal, lui, est « pauvre en monde ». [6]
Heidegger avance ici de nouveaux critères d’humanité. L’homme se définit par son imagination et son rapport particulier au temps. A condition, ajoute-t-il bien sûr d’assumer pleinement sa condition d’homme, d’oser regarder l’avenir en face et donc aussi se confronter à sa propre finitude. Car l’être-là sera toujours confronté au Néant.
Lorsque Heidegger termine de parler, l’auditoire est abasourdi. Chacun sent bien que le vent de la pensée est en train de tourner.
Le choc des idées

Cassirer et Heidegger
Le débat qui suit est le choc de deux pensées mais aussi le choc de deux styles. Cassirer entame le débat a sa manière : ouvert, conciliant, interrogatif. Heidegger reste égal à lui-même : tranchant, assuré, arrogant. Derrière ce débat, il y a bien d’autres enjeux philosophiques et politiques sont aussi en cause. Cassirer est un humaniste et fait prévaloir le pouvoir de la raison et du langage. Heidegger invoque des forces plus obscures : l’« effondrement du règne de la Logique » et la puissance de l’imagination.
L’histoire nous dit que la confrontation à tourné largement en la faveur de Heidegger. Cassirer en a bien eu conscience et en a été profondément affecté. Emmanuel Lévinas, qui a assisté au débat confiera avoir été littéralement subjugué par Heidegger. Bien plus tard, il s’interrogera sur son propre enthousiasme. Car trois ans après Davos, Heidegger avait rejoint le parti nazi et le juif Cassirer, exclu de l’Université allemande, prenait le chemin de l’exil…
L’enjeu du débat.
Le débat entre Cassirer et Heidegger portait au fond sur sur la nature de la pensée et le propre de l’homme . La pensée est-elle réductible au langage et à ses « formes symboliques » comme le pense Cassirer ? Est-elle plutôt ancrée dans l’image et la perception du temps, comme le pense Heidegger ? Le langage ou l’imagination : quel est le propre de l’homme ? Voilà la question qui fut posée à Davos.
[1] Heidegger et son temps, Rüdiger, Safranski, Grasset, 1996.
[2] E.Cassirer, La Philosophie des formes symboliques. 1. Le langage, (1923), 2. La pensée mythique, (1925) 3 La phénoménologie de la connaissance (1929). (trad. Ed. de Minuit)
[3] Cité par Rüdiger, Safranski, op. cit.
[4] Kant, dit Heidegger veut rompre avec la métaphysique, mais il renoue avec elle sans le vouloir.
[5] Kant et le problème de la métaphysique, 1929.
[6] Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
[7] E. Cassirer a bien cherché plus tard, dans son Essai sur l’homme à fonder sa théorie de l’animal symbolique à la théorie de son temps. Heidegger, lui ne s’embarrassera pas de critères scientifiques. Il prétendait se situer sur un autre plan : celui de la métaphysique.








Pour le neurobiologiste philosophe que je suis, les deux approches sont parfaitement complémentaires (cf mon livre « Kant et le chimpanzé »). L’homme est un être fondamentalement dichotomique, partagé, comme l’avait dit Hume, entre « les faits et les valeurs », ou encore entre une connaissance analytique du monde, portée par la raison, le langage, les symboles (et proche des fonctions de l’hémisphère gauche) et une pensée plus globaliste, imaginaire et artistique (et proche des fonctions de l’hémisphère droit).
Pourriez-vous nous indiquer les effets de ce débat, dans l’histoire de la pensée, c’est à dire préciser si un philosophe a vu, sous le concept de « la phénoménologie » d’Husserl, comment peuvent se réconcilier « l’intelligence de l’homme productrice de symboles » (selon Cassirer) et « l’imagination précédant la raison » (selon Heidegger), ou nous dire s’il existe un philosophe assez lucide pour casser la dialectique artificielle parce que, selon moi, les symboles sont créés par l’imagination de chaque peuple, et à partir des réalités de sa terre, puis lentement métamorphosés jusqu’à devenir soit un imaginaire particulier, soit les archétypes généraux de la pensée… Par exemple, est-ce que cette idée existe dans les écrits de Lewis-Strauss ? Quoi qu’il en soit, chacun peut apprendre les symboles d’une culture, à commencer par la sienne, puis développer son propre imaginaire donc contribuer à la transformation des symboles existants ou en créer de nouveaux qui cristalliseront l’idée qui fera avancer le savoir. Par ailleurs « l’imagination » comme « capacité humaine» produit-elle les symboles de « l’héritage mental » commun à toute l’humanité ? L’application scolaire de cette réflexion est très intéressante : elle donne la cause première de l’échec d’élèves qui justement ne convoquent pas leur imagination quand ils lisent un récit, observent une figure de géométrie ou un dessin d’art ; elle explique comment la société de la communication qui impose trop d’images détruit le désir et la production d’images personnelles chez les enfants…