ultra trail: la voie de la radicalisation

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Le 5 octobre 2016 par Jean-François Dortier

entrenamiento-ultratrail1Comment un type ordinaire, ayant commencé à courir a l’âge de quarante ans, pour perdre du poids et reprendre son corps en main, bascule dans la radicalisation (sportive) et rejoint la secte (mais pacifique) des ultra-fondus. 

 » Naissance d’une passion

Ma route a croisé celle d’un mystique de la course. Hervé participait à un stage dont j’étais l’un des intervenants. Après ma conférence, on s’est parlé autour d’un café et comme il rentrait le soir même à Auxerre, il m’a proposé de me ramener en voiture. C’est au cours du voyage que j’ai découvert sa passion. Hervé fait partie du petit monde des « ultrafondeurs » ou « ultrafondus » comme ils s’appellent eux-mêmes. Il a couru plusieurs marathons, deux 100 kilomètres et a participé trois fois à l’ultra-trail du Mont-Blanc (160 kilomètres sur des chemins de montagne), l’une des plus mythiques et difficiles épreuves au monde.

Hervé a cinquante-deux ans et travaille comme animateur dans un centre social. Ancien mauvais élève, dyslexique et fâché avec les études, il a quitté le collège pour entrer en apprentissage avant de devenir électricien à EDF. Au bout de quelques années, sen- tant sa vie lui échapper, il a repris ses études et a passé son bac à trente-deux ans ! Dans la foulée, il a passé un DUT, puis un master de sciences sociales. C’est ainsi qu’il a pu se reconvertir: il exerce aujourd’hui le métier de formateur. Entre-temps, il s’est marié et a eu deux enfants. À quarante ans passés, une nou- velle passion l’a saisi : la course à pied. Comme pour beaucoup de coureurs de son âge, il s’agissait d’abord de reprendre de l’exercice pour perdre du poids après avoir arrêté de fumer. Au bout de quelques semaines, Hervé a retrouvé ses sensations oubliées de l’adoles- cence et il s’est piqué au jeu. Deux ans plus tard, il courait un marathon, puis un deuxième, puis s’est lancé un nouveau défi : l’ultra-trail.

Mais qu’est ce fait courir Hervé ?

« Tout a commencé il y a douze ans. J’avais qua- rante ans, je fumais plus d’un paquet par jour. Ce qui m’a décidé à arrêter de fumer était moins la peur du cancer que de voir le bout de mes doigts jaunir. J’ai arrêté un matin, d’un seul coup. Et je n’ai plus jamais touché de cigarette. Sauf que, quelques semaines plus tard, j’avais déjà pris cinq kilos. Voilà pourquoi je me suis mis à courir. Le premier jour, j’ai eu du mal à boucler un kilomètre : c’était vraiment minable. Je me suis revu jeune homme, en train de jouer au foot où j’étais plutôt bon. Et de me voir tout à coup scotché sur la route et incapable d’avancer a été un déclic. Je me suis senti enfermé, limité, entravé dans la carapace qu’était devenue mon corps. Alors, je me suis mis à l’entraînement comme je l’avais fait pour reprendre les études ; je suis un type qui aime les défis. La semaine suivante, je suis allé courir deux fois. En rentrant, j’avais des courbatures partout. Au bout de trois semaines, elles avaient disparu. Au bout de trois mois, j’avais retrouvé des jambes, du souffle et com- mencé à perdre du ventre. Je ne me sentais déjà plus le même. Pendant les vacances d’été, je suis allé courir presque tous les jours au bord de la plage. »

« À la rentrée, j’ai rejoint un petit groupe de coureurs dont m’avait parlé un collègue de travail. Je savais que pour maintenir l’entraînement dans la durée, il me fallait un cadre. C’est là que les choses ont commencé à devenir sérieuses. On était un groupe d’une dizaine de coureurs, on se retrouvait le dimanche matin et le mardi soir. Au début, j’étais à la traîne mais au bout de deux mois, j’avais déjà fait de gros progrès et les sorties n’étaient plus des séances de torture: on courait en bavardant, en riant, mais aussi en se tirant la bourre. Au Noël suivant, je me suis inscrit à une première course, une corrida de onze kilomètres qui avait lieu en ville. J’ai pris une grosse claque ce jour-là. J’étais parti trop vite et je me suis asphyxié au bout de trois kilomètres. J’aurais peut- être abandonné si ma femme et mes enfants n’étaient pas venus pour me soutenir : il n’était pas question de m’effondrer devant eux! À 200 mètres de l’arrivée, une femme, nettement plus âgée que moi, m’a dou- blé. Cette humiliation a été un autre déclic, comme un coup de fouet. À partir de là, j’ai voulu montrer de quoi j’étais capable. J’ai poussé l’entraînement à trois fois par semaine. Un jour, en achetant le journal, j’ai acheté aussi Jogging international, le magazine propo- sait un plan d’entraînement et des conseils diététiques pour les coureurs débutants. C’est à ce moment-là que j’ai attrapé le virus de la course et il était en train de me transformer de l’intérieur. »

« Puis, avec mon collègue de travail, on est monté à Paris un dimanche pour le Paris-Versailles. Ça a été une expérience vraiment exceptionnelle. Sur la ligne de départ, il y avait des milliers de gens; je les regardais et je me disais “Qu’est ce que tu fais là ? Tu as quarante ans, tu es père de famille, il y a des tas de choses à faire à la maison…” Mais en même temps, j’étais surexcité, l’adrénaline s’est mise à monter avant le départ. Après le coup de feu, il y a eu une clameur et on est tous partis. Ce moment m’est resté gravé dans l’esprit. J’ai souffert pendant les derniers kilomètres mais je me souviens surtout du moment de grand bonheur quand j’ai passé la ligne d’arrivée. Mon copain est arrivé juste avant moi et on est tombés dans les bras l’un de l’autre, comme si on venait de traverser le désert ensemble ! »

« L’année suivante, l’idée du marathon a com- mencé à me trotter dans la tête. Certains coureurs de notre groupe préparaient le marathon de New York. Et pourquoi pas moi? Aussitôt après y avoir pensé, c’est devenu comme une évidence. Voilà comment je suis tombé dedans. Depuis j’ai couru cinq marathons en cinq ans, avant de me lancer dans l’ultrafond. Et maintenant la course fait partie de ma vie. »

Hervé aime se raconter. Et comme il a la parole facile et le sens de la formule, on l’écoute avec intérêt. Son récit met bien en lumière les facteurs et moments clés qui l’ont conduit d’une situation somme toute très banale – un quadragénaire qui souhaite arrêter de fumer – à une situation qui l’est beaucoup moins : prendre le départ d’une des épreuves d’ultrafond les plus difficiles au monde et franchir la ligne d’arrivée, en larmes et grimaçant de douleur, trente-deux heures plus tard.

Born again:  conversion et radicalisation

Les débuts de course d’Hervé ressemblent à beaucoup d’autres, que l’on a rencontrés. La décision initiale de courir est liée à la volonté d’arrêter le tabac et à celle de maigrir. Cet épisode se situe aussi dans une période de vie particulière : la « crise du milieu de vie ». Mais qu’est-ce qui fait qu’Hervé ait basculé aussi vite du coureur débutant puis régulier au sportif de l’extrême ? Au début, courir était une activité annexe dans son existence, comme d’autres bricolent pendant leurs loisirs.

Puis de nouvelles motivations sont apparues. Pour Hervé l’expérience des premières courses, de la corrida puis du Paris-Versailles, a été décisive. Ce furent des moments de bascule : ses résultats médiocres de la corrida lui ont donné un coup de fouet, le Paris-Versailles a été un moment d’allégresse (« j’étais surexcité, j’ai senti l’adrénaline monter »). Cette expérience l’a fait vibrer, elle va rester inscrite quelque part dans les limbes de son cerveau. Cette expérience fondatrice, à fort contenu émotionnel, va désormais être une référence implicite, un « ancrage », un « marqueur somatique » comme on dit en psychologie.

D’où vient cette charge émotionnelle si puissante que déclenchent les épreuves sportives? Le sport a cette capacité de faire vivre sur un mode imaginaire les dramaturgies de l’existence. Deux équipes (de football, de rugby de basket, etc.) s’affrontent sur un terrain et – pour les joueurs et leurs supporters – c’est comme si deux armées s’affrontaient autour d’un enjeu vital. Des coureurs s’élancent sur une piste, une route, un chemin de montagne et c’est comme une course pour la vie qui est engagée : traverser un désert, échapper à une menace, attraper une proie, atteindre un quelconque Graal.

« la plus sérieuse des choses secondaires ».

Les courses de fond – marathon, 100 kilomètres et trails – ont ceci de particulier qu’elles offrent à tous la possibilité de l’exploit. Le marathon, c’est la version démocratique de l’héroïsme. Jusque-là, Hervé était un homme ordinaire ; en participant au Tour du Mont-Blanc, il devient un aventurier, un baroudeur, un conquérant. Participer à une épreuve de grand fond, c’est se métamorphoser en héros à ses propres yeux et, si possible, aux regards d’un petit club de supporters. Les coureurs de grand fond ne sont plus tout à fait solitaires. Ils sont soutenus par des proches qui accordent de l’importance à leur combat, ou feignent l’admiration tout simplement parce qu’ils vous aiment et veulent vous faire plaisir. Hervé m’a confié que dans les moments les plus difficiles de la course, quand il a envie d’abandonner, c’est la pensée de ses enfants qui le fait repartir.

La formation d’une subculture est un autre élé- ment déterminant de la « radicalisation » du sportif. Le monde de la course – mais c’est le cas aussi pour la chasse, la pêche à la mouche, la collection de fossiles ou les chasseurs de cyclones, les compétitions canines ou mille autres hobbies – forme un microcosme avec sa culture spécifique : ses valeurs (le goût de l’effort, la fraternité sportive), ses mythes (le marathon de New York, la Diagonale des Fous, etc.), ses savoir-faire (plan d’entraînement, matériels), sa hiérarchie de prestige (relative à une myriade de catégories impli- cites), ses codes, son vocabulaire. Vu de l’extérieur, cela apparaît comme un monde exotique. Vu de l’intérieur, cela peut devenir une nouvelle raison de vivre, ce que Noël Tamini, le fondateur de Spiridon, nomma « la plus sérieuse des choses secondaires ».

 (extrait de mon nouveau livre : Après quoi tu cours. Enquête sur la nature humaine, éditions Sciences Humaines, 2016).
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1 commentaire »

  1. Étant Maître-Nageur à la retraite et pratiqué gym, planche à voile, canoë kayak, rando, vélo etc. J’ai remarqué depuis plusieurs années beaucoup de personnes non sportifs vers 35-40 se mettre aux sports. Pendant 35 ans à la piscine, j ai pensé écrire un livre sur les personnes fréquentant ce lieu. A cette époque, les clients étaient très familiers et le travail moins administratif. Ce livre m’a beaucoup plus et retrouvé le travail observé des clients et amis sportifs.
    Marieno

    Ps : J’ai quitté Auxerre depuis 8 ans pour le Morbihan.

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