Comment peut-on être comptable ?

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Le 10 novembre 2012 par Jean-François Dortier

Être comptable, ce n’est pas seulement aligner des colonnes de chiffres. Derrière sa façade austère, il y a des enjeux méconnus qui rendent la fonction plus humaine et intéressante que l’on pourrait le croire. Vraiment ?

Dans son essai mythique, Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes (1974), Robert M. Persig s’applique à montrer combien un travail technique – comme celui d’entretenir sa moto – est non seulement utile mais peut aussi offrir un sentiment de complétude. Sans les tâches techniques, rien ne marcherait autour de nous : ni l’eau courante, ni l’électricité, ni les moyens de transport. Pourtant les professionnels qui font « tourner le système » sont très peu considérés…

Pour R.M. Pirsig, l’entretien des motos n’est pas seulement nécessaire, c’est aussi un plaisir : changer les bougies, régler le moteur, gonfler les pneus, vérifier les freins puis ranger les outils lui procurent une satisfaction physique et morale. C’est une façon d’ordonner le monde et peut-être de lutter contre une angoisse sourde. L’intellectuel se pose des problèmes, le mécanicien les résout.

Derrière les chiffres…

On pourrait dire la même chose de la comptabilité : une profession aussi méconnue que peu considérée. Pour la plupart des gens, le métier de comptable ne peut être qu’être que mortellement ennuyeux. Leur expérience de la comptabilité consiste à régler des factures, faire ses comptes, remplir ses feuilles d’impôts. Quoi de plus rébarbatif ? À partir de là se pose cette question existentielle : comment peut-on être comptable ?

Pour le savoir, il faut pénétrer dans l’antre d’un service de comptabilité et interroger les gens qui s’y trouvent : qu’est-ce qui les a amenés là ? Comment font-ils pour ne pas mourir d’ennui et ne pas partir en courant ?

Alain de Botton a fait cette expérience. C’est ce que j’ai essayé de faire à mon tour en interrogeant quelques comptables de ma connaissance.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un comptable ? Le terme recouvre en fait des réalités assez diverses : de l’expert-comptable au comptable d’une petite entreprise. Le premier est un expert qui vient vérifier les comptes, les bilans. Il est en relation avec les chefs d’entreprise, se déplace d’une entreprise agricole à une société de presse. Le second, qui travaille dans une petite société, édite des factures, fait les paies, s’occupe de la trésorerie, est en relation avec les fournisseurs, les clients, les salariés… À certains moments de l’année, il faut s’atteler au bilan général, à d’autres, s’occuper de la gestion des achats. Contre toute attente, c’est donc une profession variée. « Ce n’est jamais la même chose », m’explique Michèle, à ma grande surprise. «  Tenez, on reçoit des factures de l’étranger, avec des TVA, il faut chercher la conversion. Il y a des législations qui changent, on recherche, on s’informe, on découvre plein de chose. » « Ici on voyage », me dit Sandrine qui me montre des factures qui viennent d’Amérique latine, de Birmanie.

La comptabilité en partie double est un langage universel, réservé à une petite élite d’initiés, qui permet de se comprendre où que l’on soit, Shanghai, New York, Auxerre, Vienne… Son principe est simple mais elle s’est complexifiée au fil du temps avec des spécialités, des règles juridiques : la liasse fiscale, la finance, la fiscalité, le droit…

La comptabilité apparaît comme un travail de l’ombre et d’exécution. Oui, mais Annie aime aussi le fait d’être libre, d’organiser sa journée. La technicité de son poste rime aussi avec autonomie. Elle prend des décisions (sur le placement de l’argent, le fait de différer tel paiement), d’envoyer ou non une lettre de relance, etc. Les bras de fer avec certains clients qui se font tirer les oreilles, d’autres charmants que l’on finit par connaître sans jamais les avoir vus… Derrière les chiffres, il y a aussi des relations humaines, des émotions : des rentrées d’argent qui font du bien à l’entreprise, des dettes que l’on acquitte, des engagements réciproques.

Combines,  astuces et stratégèmes

Mais tout de même, travailler avec des chiffres, n’est-ce pas ennuyeux à mourir ? Pas pour tout le monde. Pour Emmanuel, qui travaille depuis deux ans dans un cabinet d’expert-comptable, qui ne connaît pas la phobie du calcul, la comptabilité recèle même une foule de petites intrigues, défis et problèmes à résoudre. Au fond, la comptabilité, c’est comme la mécanique, le foot ou le tennis : vu de l’extérieur, pour les non-initiés, c’est mortellement ennuyeux, mais pour celui qui en connaît les règles et les ficelles, on peut y trouver mille et une astuces, combines, stratagèmes et même du dépaysement.

Même la partie strictement répétitive du métier : faire des comptes, des entrées et sorties peut répondre à des aspirations. C’est le cas pour Catherine. Elle me confie qu’elle aime bien classer des dossiers, faire des piles, régler les cas l’un après l’autre et avoir la satisfaction du travail accompli en fin de journée. « Petite déjà, j’aimais bien jouer à cela. » Pour cette grande angoissée, la comptabilité à quelque chose de rassurant : « Ranger, classer, cela me change les idées et des soucis quotidiens. »

La comptabilité, comme la mécanique, pourrait-elle aussi avoir un côté zen ?

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J’ai rédigé ce petit article ci-dessus pour le dernier numéro de Sciences Humaines, dont le dossier est consacré au Travail, du bonheur à l’enfer.

Au sommaire ce de dossier voir également  :

  • Peut-on réenchanter le travail ? Jean-François Dortier
  • Pourquoi travaille-t-on ? Achille Weinberg
  • La violence ordinaire dans les organisations Gilles Herreros
  • Yves Clot / Christophe Dejours : Plaisir et souffrance au travail, deux regards
  • L’amour du métier Marie Deschamps
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    4 commentaires »

    1. Didier M dit :

      Oui mais voila! Compter, organiser, classer…c’est tout seul. Beucoup d’énergie sans doute. Pour arriver à ce que 1 + 1 = 2.Et aprés que faire de l’énergie accumulée, inutilisée? Celle qui est destinée à être partagée. Avec l’autre. Celle que seule l’expérience d’un amour partagée peut libérer. Alors zen la comptabilité? Sans doute. Mais plaisir trop solitaire pour moi.

      PS. Cher Mr Dortier, lisez-vous les commentaires?

    2. Pikkendorff dit :

      La poésie de l’action: “L’intellectuel se pose des problèmes, le mécanicien les résout.” Magnifique. Et si l’on confiait le Monde et singuliérement la France à un mécanicien plutôt qu’a des intellectuels de SciencesPo et autres ENA ?

    3. Bonjour,

      Travaillant moi aussi dans la comptabilité, je ne changerais pour rien au monde mon travail. Je le trouve passionnant. Pour certains, ce n’est que des chiffres, mais derrière tout ça, il y a un véritable travail d’analyse. Et oui, nous ne sommes pas des robots mais des humains.

    4. Bosquet dit :

      Suis bosquet ,suis en première année de la comptabilité ,je le trouve passionnant,je panse que la comptabilité c,est typiquement des chiffres

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