Les dessous d’un projet

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kantParallèlement à mon boulot officiel, je pratique l’anthropologie philosophique. C’est une discipline (ni sport de combat, ni perversion sexuelle) assez peu usitée dont l’objet consiste à essayer de répondre à une question simple (mais dont la réponse l’est un peu moins) : « qu’est ce qu’un être humain ? »

La quatrième question est celle posée par Kant. Tout le domaine de la philosophie, écrit-il, se rapportent à trois questions « Que puis-je connaître ?  Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? ». A la fin de sa vie, il en ajoute une quatrième « qu’est ce que l’homme ? » et, précise-t-il, les trois premières se résument à celle-là. Tel est le projet fondateur des sciences humaines.

Deux siècles plus tard, où en sommes nous ? Mon but est de reprendre la question de Kant – qu’est ce que l’humain ? – armé des connaissances acquises (et des fausses routes suivies) depuis deux siècles. Face à la prolifération de recherches, théories, modèles et études dans tous les domaines de l’humain (de l’histoire des religions à la psychologie de l’enfant, de la  structure des langues à la sociologie des villes, des formes de la parenté à la variétés des régimes politiques, etc), nous sommes paradoxalement désemparés et incapable d’apporter des réponses claires aux questions fondatrices des sciences humaines.

Ce projet d’anthropologie philosophique, pour être mené a bien, doit suivre quelques règles de méthode. Voici la mienne.

Discours de ma méthode

Ma méthode se déploie en quatre étapes.

1.  Les questions.

Tout part de questions simples, voire simplistes : Comment peut-on être mystique ? Pourquoi travaillons nous ? Qu’est ce que le pouvoir ? L’amour existe-t-il ? D’où vient le langage ? Pourquoi les humains se passionnent-ils pour le football ? Peut on vivre sans mentir ? Comment peut-on être chaste ? L’histoire a-t-elle un sens ? Comment on devient Kamikaze ? Toutes ces questions sont des sous-produits de la “quatrième question”. Ces questions sont délibérément simples et naïves, mais redoutables. Leur apparente candeur pose un défi à la pensée. Car tenter d’y répondre exige beaucoup :  s’astreindre à un bilan raisonné des connaissances en sciences humaines, forger parfois de nouvelles hypothèses et s’obliger à exposer clairement des résultats, forcément provisoire.

2. Le magasin d’idées.

Le travail commence par un long travail préparatoire pour se constituter une magasin d’idées (la formule est de Rousseau). Le magasin d’idée, c’est le bilan raisonné des connaissances, théories, menées à propos de chaque question posée. Pour cela il faut Je recueillir, rassembler, sélectionner, synthétiser, expliquer, confronter. Bref :  rassembler les pièces du puzzle. C’est un travail encyclopédique et de cartographie des savoirs.

Les sciences humaines nous ont légué depuis deux siècles un immense corpus des savoirs (et de sottises). L’exploration de l’univers foisonnant des sciences sociales et humaines passe la création d’un observatoire des connaissances. C’est à cette fin que j’ai crée la revue Sciences Humaines à la fois un outil de veille informative, de cartographie de savoir, d’auto-formation permanente. C’est à cette fin que j’ai écrit et dirigé des livres a vocation encyclopédique (le Panorama des sciences humaines, le Dictionnaire des sciences humaines, une Histoire des sciences humaines) et d’autres thèmes encore : le Cerveau et la pensée, le langage, la philosophie, la religion, la famille, la communication, etc. Tout cela forment une sorte l’encyclopédie vivante et raisonnée des savoirs, un dispositif précieux pour mener à bien mon projet.

3. Les enquêtes.

Mais un bilan des connaissances ne saurait suffire. Il faut tenter d’apporter des réponses aux questions posées. Et pour cela formuler des hypothèses et les confronter au réel (ou ce qu’on en connaît). Donc mener mes propres investigations.

Un des mes enquête, exposée dans L’homme cet étrange animalporte sur la grande énigme des origines du langage, de la culture et le pensée. D’autres enquête, de portée plus limitées s’interrogent sur l’existence des enfants sauvages, sur l’amour, la rationalité des humains, le désir de reconnaissance, l’existence d’une religion première ou encore sur le mensonge, la lâcheté ou ou le phénomène people. Ces enquêtes font l’objet d’une lire. Les Humains, mode d’emploi

Il est vain de croire en l’existence d’une démarche idéale conduisant à la solution d’un problème ; C’est l’illusion que suggère Descartes et son Discours de la méthode ou du « genéral problem solving » de H.A. Simon.

Ma méthode est plutôt un ensemble composite. Elle s’appuie sur quelques «  règles pour l’esprit » : le recours à l’imagination et l’analogie pour formuler des hypothèses ; les multiples techniques issues de la boit à outil méthodologique des sciences humaines. Elle exige l’usage de la raison, mais aussi, Kant ayant bien montré les impasses de la raison pure, suppose d’user du « principe de pertinence » (que j’aurais l’occasion d’exposer). L’esprit critique suppose de se dégager des dogmes, des discours d’autorités, des conventions et ils sont nombreux en sciences humaines. Au principe de pertinence s’ajoute le principe d’impertinence. Il faut réapprendre a ne pas tomber dans la tendance à la déconstruction systématique, le doute radical et le relativisme généralisé qui tendent à dissoudre tout savoir. La critique doit s’accompagner d’auto-critique et donc réflexivité, (auto-analyse).  Ce qui ne va pas sans un minimum d’auto-dérision. Et surtout : garder le cap.

4. L’exploitation.

Maintenir le cap, c’est ne pas  s’égarer dans les Charybde de l’esprit scientifique et le scilla de l’esprit philosophique. C’est garder en tête la question initiale, les hypothèses et propositions de départ, et revenir au port régulièrement pour rapporter ce que l’on pense avoir appris. Parfois on revient les mains vides, Parfois, on n’a découvert autre chose que ce qu’on avait cherché. Parfois on découvert ce qu’on croit être une pépite, une idée de génie. Toute vérité étant une erreur en sursis, elle se révélera un faux jour un faux semblant.

Du fait même qu’il n’existe pas de vérité absolue, de solution définitive aux grandes questions, il faut s’astreindre à exposer des vérités provisoires.

A priori, on pourrait supposer que l’exposé des résultats ne fait pas partie de la démarche de la pensée proprement dite. Qu’elle n’est qu’un travail de mise en forme final.  Or, justement, la « mise en forme » est organiquement à la pensée en marche.

« Mettre en forme » est une contrainte qui suppose d’arrêter l’exploration pour produire un résultat tangible dans un temps et un volume donnée. Tous les auteurs (journalistes, écrivains, chercheurs) connaissent cette contrainte du format et du délai (le deadline). Ces contraintes imposent une forme qui modèle et module en retour le contenu du message. La discipline intellectuelle fait donc partie de la méthode.

Ce blog sera, je l’espère, une sorte de carnet de bord de mes explorations: sur l’individu, la nature humaine, la pensée, et bien d’autres choses encore.  J’espère pouvoir tenir le cap. Et peut-être vous embarquer à bord.

5 commentaires »

  1. cecile dit :

    Des dessous d’un projet aux dessous… du langage.

    Tout ce que je viens de lire de vous m’éclaire (enfin !) la formule de L. Latourre : “Comment l’intelligence peut-elle se borner à la moindre affirmation, sans s’étrangler”

    Lui aussi il a un projet !

    Il n’est pas impossible que l’article dont je vous donne le lien ci-dessous retienne votre attention ! Moi il me plaît parce qu’il semble écrit pour la voix haute. “Le bruit de la langue s’efforce d’y participer au sens ; l’articulation sonore, d’étayer la pensée !” écrit ailleurs l’auteur. A voix haute il est délicieux on dirait que presque chaque syllabe est pesée !
    Voila ça s’appelle : “Les Dessous du langage” :

    http://www.theatreartproject.com/langage.html

    Si cet article-projet vous plaît merci de me le dire car je lui dirai !

    Cécile

    Ce garçon travaille dans un théâtre qu’il essaie de créer. Par exemple il est fatigué de la déclamation théâtrale à voix nue qu’il a beaucoup fait travailler. Il dit en plus que la poésie contemporaine s’étrangle (comme l’intelligence) mais ça tout le public innocent le voit bien. Rien de comparable à son travail.

    Je vous copie une dernière citation car je l’adore (la citation) :

    “Les hôtes de Lascaux, de la grotte Chauvet, avec leurs ostéo et lithophonies, leurs résonances pariétales, – les anciens bâtisseurs de pyramides et de temples en fonction des effets de lumière et d’acoustique, les architectes de l’ancienne Grèce, les fabricants de porte-voix de ses acteurs – voire ceux de leurs cothurnes – tous ces gens voués à l’élargissement de la vie humaine par l’émotion et l’éblouissement, n’auraient-ils pas tout donné pour nos lasers, nos hologrammes, ou les 5.1 de nos modernes dolby SRD ?

    Un poète vivant ne peut-il tenter l’écriture d’une langue nouvelle, en adéquation de richesse constitutive avec le développement de tous ces paramètres modernes, où l’art et la technique font jeu égal ?”

    En fait vous trouverez d’autres articles dans theatreartproject.com , dont « Adonis » qu’il a fait quand il était jeune

  2. dany dit :

    Merci pour votre passage à Europe 1.
    Que ferai-je quand je serai grand …. Je ne vais pas vraiment répondre à cette question, mais lorsque j’étais encore très jeune, je regardais lisais et relisais les encyclopédie à ma portée (surtout “tout l’univers”) et tout ce que je lisais me faisait rêver. je me suis longuement attardé, j’ai lu et relu tout ce qui concernait la lac Titicaca … Mais … je ne voyagerai jamais aussi loin. tout cela est devenu invisible ds mon inconscient pendant de très longues années, jusqu’au jour ou, de manière inattendue, j’ai pu aller voir ce lac… Un rêve d’enfant s’est réalisé, j’avais 51 ans. ce n’est pas par un simple voyage touristique, mais par engagement militant dans 2 associations humanitaires. et depuis, j’y suis retourné 2 X et espère encore en avoir de nombreuses occasions.
    voilà, c’est tout banal, mais les rêves peuvent se réaliser, et il n’y a pas de hasard à cela. Mon inconscient à réservé longtemps à l’avance les billets d’avion.

  3. Fabienne dit :

    Bonjour,
    Je viens d’écouter votre émission sur Europe 1.
    Pour moi, je n’ai eu aucune chance pour chacun de mes rêves.
    Quand j’étais petite, au début j’ai voulu travailler avec les animaux, et ma grand-mère m’a dit “C’est trop compliqué pour toi, tu n’y arrivera jamais”. Après j’ai voulu être photographe, et on m’a dit “c’est pas un travail, c’est un loisir …”. Et après j’ai voulu être chauffeur routier.
    Arrivé en Terminal, on m’a dit “qu’est ce que tu veux faire”, car il faut que tu t’inscrive dans un établissement (Fac ou autre..).
    Pas de chance j’étais en plein dans mon BAC et mes révisions. On n’a été voir un conseillé d’orientation qui m’a dit “je vous verrais bien dans hôtellerie restauration”.
    J’ai fait donc un BTS en hôtellerie restauration. J’ai travaillé 4 – 5 ans dans le métier et j’ai arrêté.
    Depuis j’ai fait vraiment de tout et depuis un certain temps je cherche même n’importe quoi pour pouvoir travailler.
    Mon autre rêve quand j’étais petite c’était d’avoir une grande famille. Et la pas de chance non plus, PB de santé, je ne pourrais jamais en avoir.
    J’aurais aimé aussi faire pleins de voyages (zéro), avoir une grande maison (zéro), enfin, la liste serais longue …
    Avoir trop de rêve n’ai pas très bon, car la vie actuelle vous remet vite les pieds sur terre et atterrissage n’est pas toujours bon.

  4. Mordicus dit :

    Bonsoir,

    Je viens de tomber par pur hasard sur votre site.
    A mon tour de vous raconter mes petits rêves fantasques. Je devais alors avoir 3/4 ans tout au plus mais ces rêves ont tenus sur la durée. Quand je regarde maintenant mes rêves d’enfant, je me dis qu’heureusement aucun d’eux ne s’est réalisés. Mes parents m’ont donné le prénom de Grégory et je ne sais par quel mystère j’étais persuadé que mon nom complet était Grégor Ivanov et me voyait avoir une grande destiné, mon coeur balançait entre devenir le dernier Tsar de Russie ou le dernier Pape pourvu que je sois le dernier comme ça personne ne n’aurait pu changer après mes règles qui m’auraient bien sûre survécus. Empreint comme vous pouvez le constatez d’une certaine mégalomanie, c’était en effet pour moi le seul moyen d’instaurer une dictature où j’aurai obliger les gens à être gentil entre eux et à ne construire que des choses que j’aurai jugées belles et utiles. J’avais créé une liste de chose autorisées ou pas. Me posais problème la façon de faire respecter ces règles puisque je devais moi même les respecter et être gentil. Aujourd’hui, la trentaine dépassée, je me dis qu’une dictature reste une dictature, gentille ou pas et que j’aurai somme toute manqué de diplomatie, indispensable pour occuper l’un de ces postes et nous aurions probablement fini avec une belle guerre mondiale.

  5. Didier M dit :

    Adhésion totale au projet dans lequel je me suis moi-même lancé il y a un an dans la même forme( didier-m.over-blog.com ).
    Ok pour les questions, auxquelles j’ajouterai ” Que faire de l’impératif catégorique?” Soutien moral ou instrument de torture?
    Ok pour le magasin d’idées, auquel j’ajoute le magasin d’images ( celles des corps que j’essaye de percevoir puis de dessiner, des couleurs, des photos…)
    Ok avec l’exigence d’un cap à tenir, mais que d’écueils et de chemins qui ne ménent nulle part ( Valéry trouvait déjà que c’était difficile dans les années 30 et tant d’autres avant lui ).
    Conclusion: j’embarque.

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