Le bonheur selon Schopenhauer

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Le 9 janvier 2013 par Jean-François Dortier

Arthur Schopenhauer (1788-1860) était un ombrageux, un aigri, un pessimiste. « La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui. » note-il dans son Journal. Son entourage familial ne le prédisposait pas au bonheur. Deux de ses oncles paternels avaient été enfermés dans des asiles psychiatriques ; son père, bien qu’ayant réussi dans les affaires, était dépressif et lorsqu’il se tua en 1806, en tombant du grenier, on ne sut jamais s’il s’agissait d’un accident ou d’un suicide.


Sa mère, romancière à succès, était d’une totale froideur et indifférente à l’égard de ses enfants. Lors d’une dispute familiale, elle prit d’ailleurs parti pour son amant contre son propre fils ; après cette brouille, ils ne se revirent jamais. Quant à Adèle, la sœur d’Arthur, elle était, elle aussi, en proie à des angoisses et obsessions et finit par se suicider en 1849.

Sur le plan professionnel Arthur a d’abord connu les échecs et les frustrations. Nomméprivat docent (maître de conférence) en philosophie à l’Université, les étudiants désertent ses cours pour assister à ceux de Hegel, son rival. Son grand livre Le Monde comme volonté et représentation (1818) est passé totalement inaperçu lors de sa parution. Finalement, il quittera l’Université, convaincu que ses collègues se sont ligués contre lui.

Personnage sombre, acariâtre, profondément pessimiste, Schopenhauer a passé sa vie à colporter son mal-être et à ruminer sa rancœur contre ses contemporains. À sa mort, on a pourtant retrouvé dans ses notes personnelles, un petit opuscule en cours de rédaction consacré à L’Art d’être heureux.


Cinquante règles de vie

Dans ses carnets, Schopenhauer présente « 50 règles de vie » susceptibles de rendre la vie la moins pénible possible. Car le philosophe ne croit pas du tout au bonheur absolu. Dès la première règle, il affirme sans équivoque le bonheur impossible : « Nous sommes tous nés en Arcadie, autrement dit nous entrons dans la vie pleins d’exigence de bonheur et de jouissance, et nous avons l’espoir fou de les réaliser jusqu’à ce que le destin nous tombe dessus sans ménagement. (…) Vient alors l’expérience et elle nous enseigne que bonheur et jouissance sont pures chimères. » S’il est vrai que la vie est souffrances, déceptions, frustrations, le seul but raisonnable du sage n’est donc pas d’atteindre un bonheur chimérique. À défaut d’apporter un bonheur définitif auquel il ne croit pas, il s’agit de gérer sa vie au mieux, en évitant les souffrances inutiles que l’on s’inflige à soi-même et aux autres.

À partir de là, il énonce quelques règles de vie destinées à surmonter le malheur. Ainsi, la règle n° 2 conseille d’éviter la jalousie : « Tu ne seras jamais heureux tant que tu seras torturé par un plus heureux. » De même, il ne faut pas chercher à susciter la jalousie chez autrui. La règle n° 3 affirme qu’il ne faut pas chercher à trop s’éloigner de ses penchants et tendances naturelles. « En effet, de même que les poissons ne sont bien que dans l’eau, l’oiseau seulement dans l’air, la taupe uniquement sous terre, ainsi chaque homme ne se sent bien que dans l’atmosphère appropriée pour lui. » Il ne sert à rien de vouloir forcer sa nature pour atteindre quelque bien. Certains se sentent bien dans la solitude, d’autres aiment la cour, certains sont des créatifs, d’autres des contemplatifs. Rien ne sert d’aller à l’encontre de soi-même : « On n’apprend pas à vouloir » affirmait déjà Sénèque.

Parmi les autres règles de vie, prônées par Schopenhauer, citons en vrac : « Faire de bon cœur ce qu’on peut et souffrir de bon cœur ce qu’on doit. » (Règle n° 6) ou « Limiter le cercle de ses relations : on offre ainsi moins de prise au malheur. » Car « la limitation rend heureux » (Règle n° 8). « Le bonheur appartient à ceux qui se suffisent à eux-mêmes. » (Règle n° 48)

Schopenhauer présente, en fait, une sorte de digest des règles des sagesses antiques : celles professées par Aristote, Sénèque, Marc Aurèle, Épictète. La leçon générale qui s’en dégage est simple : il faut se contenter de ce que l’on a, repousser les désirs inutiles, se satisfaire des joies simples de la vie…

Le bouddhisme a eu également une influence décisive sur Schopenhauer. « À dix-sept ans, je fus saisi par la détresse de la vie comme le fut Bouddha dans sa jeunesse, lorsqu’il découvrit l’existence de la maladie, de la vieillesse, de la souffrance et de la mort. » Les nobles vérités du Bouddha enseignent que toute vie est souffrance, que la souffrance est liée au désir insatisfait. Et que, pour supprimer la souffrance, il faut donc supprimer le désir…

 



• Ce texte sur Schopenhauer est extrait de la brochure La philosophie en quatre questions que j’ai rédigé l’an passé pour Sciences Humaines. Vous y trouverez d’autres auteurs, (de Platon à Derrida), d’autres grands thèmes (la vérité, liberté, la cité idéale) et autres questions philosophiques. Ces questions que Kant résumait finalement à quatre : “1. que puis-je connaître” 2. ” Que dois-je faire ?”, 3. “Que m’est-il permis d’espérer ?” et 4. “Qu’est ce que l’homme ? “. Je rappelle au passage que cette quatrième question explique le titre de ce blog.


7 commentaires »

  1. Didier M dit :

    Je crois me souvenir que vous aviez déjà parlé du bonhomme il y a quelques mois ici même. La flemme d’aller chercher d’autant plus que j’avais certainement fait un commentaire étant plutôt kantien et à ce titre soumis aux impératifs catégoriques. Ainsi chaque nouveau post qui parait ici m’oblige à un commentaire ( pour ceux qui auraient oublié, l’impératif kantien repose sur l’idée qu’il faut faire aux autres ce que l’on aurait envie qu’il vous fasse).

    Mon commentaire de ce soir est une question: est-il si important de vouloir être heureux? Il y a bien longtemps que ce n’est plus une idée neuve. Alors n’y a-t-il pas, pour nous qui sommes éclairés, une autre lumière à allumer qui éclairerait chaleureusement la fadeur, la monotonie, le quotidien sans ambition que celle d’être là? Il faut avoir eu l’enfance de Schopenhauer pour imaginer qu’à force de pensées, de mots, de régles le bonheur jaillira d’un coup.

  2. jane (4) dit :

    Mais la vision réaliste du monde est-elle forcément un pessimisme appelé à dégénérer en état suicidaire ? Ne peut-elle pas, au-delà des épreuves, des souffrances, engendrer un autre type de bonheur, celui qui naît quand, ayant mis des limites à l’appétit de jouissance et de confort (le sien et celui des autres) et ayant pris en compte les résistances et les pesanteurs que les autres manifestent sur les questions professionnelles et de société, des solutions évidentes apparaissent dans notre esprit ? Est-il possible de taire ces vérités ? Est-il possible de ne pas agir dans leur éclairage ? Au contraire, vivre pour soi, dans un renoncement à l’action juste et utile, fermer les yeux en croyant ne plus être dérangé par la sottise et l’égoïsme (sans même aller jusqu’à la cruauté), est-ce un épanouissement ? Par ailleurs, celui qui est béat et hilare, par habitude ou par principe, parce qu’extraverti et désireux d’un public tolérant ou complice, ou tenté par la séduction donc la domination, est-il plus heureux que celui qui semble triste, réservé ou discret ? … Opposer les caractères peut donc contribuer à cerner le bonheur qui échappe au piège du relativisme dangereux pour la conscience et improductif pour les crises, mieux que la croyance aux vertus exclusives de l’un ou de l’autre penseur, et des sacro-saintes Lumières bien entachées d’ombre, elles aussi.

  3. lyon est dit :

    oui

  4. rive dit :

    c’est dingue comme vous pouvez vous prendre la tête..! Moi ça me tue qu’on est le temps de penser encore à ces trucs là aujourd’hui mais bon chacun son plaisir..

  5. rive dit :

    pourquoi vous voulez pas mon avis !? tout le monde a le droit non!

  6. Boubiboulga dit :

    Moi je veux juste savoir la thèse de Shapenhouer

  7. FLORENT dit :

    Coup de cafard, un peu de lecture de Schopenhauer et je me sens mieux. Je soutiendrais toujours ce philosophe, même de mes jours les plus radieux. Comme si l’optimisme était le remède à tout nos soucis, quel naïveté! C’est plutôt chez ceux qui ont le plus souffert que l’on retrouve plus aisément le réconfort et le soutien.
    Certains commentaires plus haut sont aussi ennuyant qu’incompréhensibles, es-ce si difficile de s’expliquer de manière claire avec des mots simples? Prenez exemple sur Schopenhauer

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