(4) L’émergence de l’individu : un mythe fondateur

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Le 1 octobre 2010 par Jean-François Dortier

Reprenons notre enquête sur l’individu. Et pour cela partons du « grand récit » nous qui va servir de point de départ, quitte à le critiquer, le bombarder et même le désintégrer  un peu plus tard. (Il faut toujours un point d’appui pour apprendre à marcher, puis s’en affranchir. C’est là même chose pour penser).

« L’individu est une invention de l’Occident moderne. Il a surgit des limbes de la société il y a 500 ans environ à l’époque Renaissance en s’extrayant des nasses des sociétés traditionnelles ».Tel est, en substance, le « grand récit » de la genèse de l’individu.  L’expression « Grand récit » est employé par Christian de Bart dans son livre L’individualisation, (Presses de Sciences po, 2008), puis repris et développée dans un des chapitres de L’individu aujourd’hui, PUR, 2010 dont C. le Bart est un des co-auteurs). Ce « grand récit » forme le soubassement conceptuel de plusieurs théories en sciences humaines. On peut dire que c’est même un « mythe fondateur ». Ce mythe nous raconte que l’individu n’existe pas de toute éternité, mais qu’il est une invention moderne de l’Occident. Il y a longtemps, dans les sociétés dites « traditionnelles » (pour faire vite : des sociétés primitives aux Moyen âge) qui ont précédé la « modernité » (c’est-à-dire l’époque qui s’ouvrent avec la Renaissance en Occident), l’individu n’a pas d’existence. Où plus exactement, les êtres humains sont supposés êtres insérés dans un tissu de contraintes et de normes, (familiales, communautaires, religieuses) si fortes qu’elles ne laissent aucune place à l’individualité. Dans l’Antiquité, l’esclave est assigné à résidence sociale. L’esclave est asservi à son maître qui a droit de vie et de mort sur lui. Il ne  peut choisir ni son lieu de résidence, (où il vit), ni son époux ou épouse, (avec qui il vit), ni son métier, (ce qu’il fait), ni même il ne choisit pas ses croyances qui sont forcément celle qu’on lui impose. Son horizon est donc borné par sa condition servile. La condition des paysans au Moyen âge n’est guère plus enviable.  Peut-être ont-il le doit de sa marier librement et pour certain d’acquérir un bout de terre, mais le poids des traditions, de l’Eglise, les enferment dans un cadre social infranchissable. Le seigneur, quand à eux sont certes des « homme libres » : mais leur liberté est profondément contraintes par l’appartenance à un « clan », un nom, qui figent aussi son destin. On naît paysan et on le reste de père en fils, on nait Seigneur et on le reste. Quand au clergé, le troisième ordre du Moyen-âge, leur vie est au service de Dieu. Pas de place donc pour un individu libre, autonome et maître de sa destinée.

Puis à la Renaissance, l’histoire prend un tournant majeur. Les sociétés s’ouvrent, l’ordre traditionnel craque, les cadres se brisent, les segments de la société se différencient, l’étreinte se desserre. Et l’individu apparaît. Les sociétés étaient tournées vers le respect des traditions?  Elles regardent maintenant vers l’avenir. Elles étaient hétéronomes, commandée par le Divin ? C’est l’homme qui devient la mesure de toute choses. En même temps que la science, la raison, le capitalisme s’épanouissent, l’individu conquiert des droits inviolables. Ce mouvement d’émancipation individuel a eu lieu sur le plan philosophes (avec les philosophes du sujet), sur le plan artiste (art du portrait, signature), sur le plan juridique et moral ( cf la conquête des libertés de pensée, de se déplacer) suivie des libertés économiques (propriété individuelle). Viendrons ensuite les conquêtes sur le plan des mœurs (libertinage compris). En quelque siècle, un nouvel homme est apparu sur terre : l’individu qui est se pense comme maître de sa destinée, qui se pense comme le centre du monde. (cf La conquête de liberté en Occident  + Du je triomphant au moi tourmenté).

Voici donc, à grand très le schéma mental qui structure la pensée de beaucoup d’auteurs.

Si on y regard de plus prêt, ce « grand récit » compacte en fait quatre récits convergents, issus tour à tour de l’histoire, la sociologie, l’anthropologie et la philosophie.

• Le récit historique de l’émergence de l’individu remonte à Jacob Burckhardt. Dans son livre classique la Civilisation de la Renaissance en Italie, écrit en 1860, le grand historien suisse soutient que « l’homme [du Moyen Âge] ne se connaissait que comme race, peuple, parti, corporation, famille, ou sous toute autre forme générale et collective ». Selon lui, l’individu émerge et s’émancipe des liens traditionnels – famille, clan, corporation, communauté – à la Renaissance. C’est alors qu’apparaît « l’individu » sous forme d’une subjectivité revendiquée (quelques mots).On retrouve la trame de cette histoire chez Todorov (l’éloge de l’individu).

• Le récit sociologique. Le mythe fondateur des sociologues prend corps à la fin du 19ème siècle  chez Durkheim, Weber, Simmel. Ce récit part d’une opposition tutélaire, canonique, fondatrice  entre deux couples de concepts : «  communauté » et la « société » ou «  solidarité mécanique et solidarité organique » chez Emile Durkheim. Les communautés (qui dans l’esprit des sociologues regroupent toute les sociétés pré-modernes, des tribus primitives au Moyen âge) sont des sociétés sont marquées par le poids des communautés, (famille, clan, tribus, ordres), de la tradition. Dans ces sociétés, pense-t-on, pas de place pour la singularité. La société pèse de tout son poids dans l’encadrement des conduites. Les individus se ressemblent, s’habillent de la même façon, travail de la même façon (chasseur cueilleur ou paysan),  pensent de la même façon. Comme leur parents avant eux, et leur enfants après eux, le tout dans un cadre social fixé par avance. Puis avec la modernisation, la division du travail se crée, la spécialisation des tâches, il y a affirmation et valorisation des spécificités individuelles.  A chacun son métier, ses compétences propres, qu’on peut faire valoir. A chacun aussi son espace privé. L’individu vient d’émerger sur la scène de l’histoire.

•  Le récit anthropologique. Ici, la référence s’appelle Louis Dumont et son opposition classique entre « société holiste et société individualistes ».(1)  Les sociétés holistes – l’Inde des castes, le Moyen âge des ordres – sont des sociétés à la fois hiérarchique (il y a deux un ordre intangible entre les pur et les impurs, les puissants et les soumis), communautaire (chacun est rivé à son clan, sa caste) et hétéronome (le sens de la vie n’est pas ici bas). Les sociétés modernes sont égalitaires, individualistes, et autonomes (tournés vers la réalisation de soi dans le monde d’ici bas.

• Le récit philosophique. Au départ, le sujet n’existe pas. Puis survient Saint Augustin (et peut être les stoïciens), mais ce ne sont que des prémisses. Car il faut attendre l’époque moderne avec Montaigne (« que sais-je ?), puis Descartes  (le cogito), pour que le « moi » entre en scène : la scène philosophique s’entend.  La subjectivité est née. Voilà en substance l’histoire que nous raconte Charles Taylor dans les « sources du moi ».

L’histoire philosophique du sujet, est plus complexe que ne le laisse entendre ce récit. Mais cela suffit pour l’instant. Je me propose de faire plus tard un examen plus détaillé de ces diverses théorie, de leur présupposé, mais aussi des malentendus courant sur la signification qu’on donne aux théorie de Durkheim ou Rousseau… sur l’individualisme.

historique, sociologique, anthropologiques, philosophiques : ces quatre récits de l’émergence de l’individu convergent autour d’une idée simple que  je résume une dernière fois, en très gros :

• Avant la modernité, l’individu n’existait pas ; il était si englué dans les structures communautaires qu’il ne pouvait exister qu’à la limite sous forme de « prémisses », d’embryons, ou de façon marginal, à l’écart de la société. C’est le cas des renonçants des déviants et des laisser pour comptes qui gravitent aux marges de la société.

• L’individualisation survient a la Renaissance, époque dite « moderne » avec la division du travail, les droits individuels, le déclin de la religion et des formes de soumissions traditionnelle.

Les âges de la modernité.

Une fois admis la date de naissance de l’individu, reste a distinguer quelques étapes de développement.

Les sociologues repèrent généralement deux étapes majeures de d’individualisation qu’il noment « première » et « seconde modernité ». La  première modernité est celle qui s’ouvre à la Renaissance (on en a suffisamment parlé ci-dessus).-

La seconde modernité  ou « modernité tardive » (U. Beck, A. Giddens, Z. Bauman) s’ouvre à partir des années 1970 avec le déclin des institutions et normes d’encadrement – dans la famille, le travail, l’Etat, les moeurs-. Et cela laisse le champ à une marge d’action des individus, qui n’ayant plus de norme très rigide pour diriger leur vie, sont amener à réinventer tout seul leur existence. Concrètement en matière de choix professionnel, de choix sexuel, religieux, politiques, « débrouilles-toi tout seul, tu est ton propre maître ».  Cette liberté stimule la réflexivité (l’auto-analyse, la réflexion sur ses choix)  mais est source d’incertitude et de crise existentielle.

Deux ou trois étapes.

C. Le Bart (2010) propose quand à lui une histoire de l’institutionnalisation en trois étapes.

–  La Renaissance qui début au XIVème siècle.

– une seconde étape s’ouvre avec la philosophie des Lumières (18ème/19ème) et se poursuit au 19ème siècle.

3. La troisième étape débute après 1968. (La « seconde modernité » d’U. Beck et A. Giddens) ; elle est marquée par l’émancipation des femmes, des jeunes, le déclin des normes familiales et la « désinstitutionalisation » général de la société.

C. le Bart s’empresse de noter que ce grande récit en trois temps, doit être corrigé, amendé, et qu’il ne fait que poser les bases provisoire d’un programme de recherche qui ne fait que débute. Ce programme de recherche consisterait à marquer les moments et les tournants de l’individualisation, ses prémisses dans le passé (on admet toutefois qu’il puisse y avoir des permisses de l’individu dans l’Antiquité ou au Moyen âge), les domaines où ils s’appliquent (famille, travail, politique, religions), etc.

Bref un beau programme en germe pour donner corps ce grand récit.

Pour ma mart, je pense que de grand récit n’est un mythe fondateur. Un grand mythe des sciences humaines comme il en existe bien d’autres. Avec un peu de patience, vous apprendrez pourquoi.

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3 commentaires »

  1. Juliette des Esprits dit :

    Je reviens du Canada où un ostéopathe m’a soigné une douleur récurrente au niveau du genou (je suis une sportive de « haut niveau » (c’est le terme convenu) et mon équipe était en déplacement sur le Nouveau Continent). Cette apparente guérison est assez remarquable, car c’est la première fois qu’un « soin » semble marcher pour mon problème. Voici, en deux mots, l’histoire :
    Il m’a expliqué que la notion d’ « individu » était illusoire, et qu’il fallait se voir plutôt comme l' »élément » d’un groupe qui m’était propre. J’étais la parcelle d’une tribu mythique et que ma douleur au genou n’était pas « ma » douleur, mais une des douleurs de ma tribu. Cette douleur était dans l’histoire de la tribu et c’est cette « Histoire » qui identifiait précisément cette tribu. Bref, cet ostéopathe a fait réagir cette douleur (considérée comme une des caractéristiques archaïques de mon groupe) et depuis, je saute comme un cabri.
    Le kiné de l’équipe, à qui je racontais cette histoire, m’a dit d’aller me faire voir chez McLeod et son Clan des Highlanders.
    Alors, depuis, je me pose la question : »suis vraiment un « individu »? »
    Merci beaucoup de vos lumières.

  2. Anonyme dit :

    je chércher les individus pas les individu !!!!!!!!!!!!!!!!!

  3. faustine dit :

    aïe aïe aïe, les fautes d’orthographes! peut-on véritablement avoir confiance en un auteur qui écrit (par exemple):

    « Voici donc, à grand TRÈS le schéma mental qui structure la pensée de beaucoup d’auteurs.

    Si on y REGARD de plus PRÊT, ce « grand récit » compacte en fait quatre récits convergents, issus tour à tour de l’histoire, la sociologie, l’anthropologie et la philosophie.

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