Adieu Toto Riina. Et va brûler en enfer…

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Le 25 novembre 2017 par Jean-François Dortier

Cette semaine est mort, Toto Riina, alias le “boucher de Palerme” ou « la bête ».. Le parrain de la mafia sicilienne est responsable de 150 assassinats, dont l’extermination de toute la famille de son rival Tommaso Buscetta. Face à ce massacre, ce dernier avait finalement livré au juge italien Falcone des dizaines de noms des membres de la mafia sicilienne. Ce qui devait conduire à un procès retentissant qui eu lieu au début des années 1990. Pour empêcher les poursuites Toto Riina fit exécuter le juge Falcone et sa femme.

La mort de Toto Riina est l’occasion de rappeler ce qu’est la mafia et ses règles et son organisation. Cosa nostra a fait l’objet de nombreuses études. Criminologues et sociologues se sont penchés sur la mafia sicilienne pour essayer de comprendre l’organisation et le mode de vie des « hommes d’honneur ». Une façon aussi mettre à l’épreuve certaines théories de l’ordre social.

 

Un chaud après-midi de mai. Le juge Falcone vient de monter dans sa voiture, accompagné de Francesca, son épouse. Ils quittent l’aéroport sicilien de Punta Raisi, escortés par trois voitures où se trouvent les policiers chargés de leur protection. Le convoi prend la direction de Palerme. C’est au lieu-dit de Capaci que l’attentat se produit. Une détonation gigantesque, une explosion qui ouvre littéralement le sol sur plusieurs dizaines de mètres ; les voitures blindées sont projetées en l’air. Celle du juge retombe dans un énorme cratère. A bord, sa femme est tuée presque sur le coup. Le juge, encore vivant lorsque l’ambulance arrive, décédera une heure plus tard lors de son transport à l’hôpital de Palerme.
Nous sommes le 23 mai 1992. Giovanni Falcone, le grand juge antimafieux, vient d’être éliminé. Comme avait été assassiné, dix ans plus tôt, le général Carlo Alberto Dalla Chiesa, également avec son épouse à bord de leur voiture.

Tommaso Buscetta dit don Masino

Cela faisait onze ans que le juge Falcone menait une lutte sans merci contre Cosa nostra, la mafia sicilienne. Il se savait condamné et avait renoncé à toute vie normale. Pas de famille, pas d’enfants, pas de lieu de résidence fixe. Son bureau, au palais de justice de Palerme, était transformé en bunker.
Il se savait la cible n° 1 de la mafia sicilienne depuis le vaste coup de filet antimafieux, qui avait abouti au fameux « maxiprocès » de 1986 : 475 membres et associés de Cosa nostra jugés en même temps. Cette grande opération antimafia avait été possible grâce à la dénonciation de quelques repentis qui, depuis le début des années 1980, s’étaient livrés aux magistrats.
L’un des principaux repentis est Tommaso Buscetta, dont l’histoire a fait l’objet de plusieurs récits (1). Fils d’un honnête vitrier de Palerme, T. Buscetta est un petit voyou de quartier lorsqu’il est repéré, puis intégré, à la fin des années 1940, au sein de Porta nuova, un des clans mafieux de Palerme. Il a alors une vingtaine d’années, grimpera rapidement les échelons dans Cosa nostra et s’illustrera dans le trafic de cigarettes et de drogue. Ses activités le conduiront à quitter fréquemment la Sicile pour les Amériques (Etats-Unis ou Brésil), d’où son surnom de « boss des deux mondes ». T. Buscetta sera l’un des protagonistes de la sanglante guerre des mafias qui se déroulera en 1981-1982, opposant le clan des Corléonais, qui ambitionnait de prendre le contrôle de la mafia sur toute la Sicile, à plusieurs autres clans. T. Buscetta sera du côté des perdants. Pour échapper aux tueurs de Toto Riina, il partira se réfugier au Brésil. Mais le clan des Corléonais ne l’oublie pas. Ses deux fils, restés au pays, seront enlevés puis assassinés. Quelques jours plus tard, son frère et son père, pourtant tranquilles artisans vitriers, tomberont sous les balles. Par la suite, le gendre puis les deux enfants de sa femme seront abattus. En tout, 32 membres de sa famille seront supprimés ! C’en est trop ! Lorsqu’il est arrêté au Brésil en 1984, T. Buscetta décide de passer aux aveux. C’est au juge Falcone qu’il révélera tout ce qu’il sait de Cosa nostra.
Sa « confession », ainsi que celles d’autres repentis, comme Antonino Calderone et Salvatore Contorno, permettront de connaître dans le détail l’organisation de Cosa nostra : les modes de recrutement, les codes et règles internes, les activités, les responsables et les liens avec la politique et le monde des affaires.
La mafia est d’abord un ensemble de clans, ou « familles » (2). En Sicile, on en dénombre une centaine. Le mot « famille » ne doit pas tromper : celle-ci n’est pas composée uniquement de parents (frères, fils, cousins…), mais comprend aussi des amis, affiliés et membres cooptés. Le mot « clan » serait plus adapté. Ainsi, lorsqu’un jeune dealer ou voleur est repéré dans le quartier pour ses qualités (courage, efficacité, fidélité, etc.), il peut être intégré dans une famille.

Les « hommes d’honneur »

T. Buscetta a raconté par le menu la cérémonie d’initiation dans la famille. Tout commence par un discours prononcé par un mandarin. Après quelques considérations générales sur l’injustice sociale et la nécessité de défendre la veuve et l’orphelin, l’officiant en vient à parler de la « chose » (Cosa nostra) et de ses règles. Ne pas toucher aux femmes de l’organisation, ne pas exploiter la prostitution, ni voler ni tuer (sauf cas de force majeure bien sûr) les autres hommes d’honneur, garder le silence (l’omerta) sur ses activités. Un code qui ressemble aux commandements bibliques. Puis vient alors le moment pour l’aspirant de donner son accord pour entrer dans la chose : il choisit alors un parrain et subit le rituel du « sacrement ». On lui entaille le doigt avec un couteau pour faire couler le sang. Ce sang est ensuite répandu sur une image sainte (on est très catholique chez les mafieux) et l’officiant doit prononcer son serment dont le message est très clair : « Que mes chairs brûlent comme cette image pieuse si je ne respecte pas mon serment. » Et c’est ainsi qu’on devient un homme d’honneur (3).
Au Japon, l’entrée chez les yakuza (mafia nipponne) passe aussi par un mémorable rituel d’initiation (4).
Au fond, ces cérémonies ressemblent à la plupart des rituels d’entrée dans les sociétés secrètes : réunion solennelle, parrainage, serment, épreuve initiatique. Le but est d’endosser une nouvelle identité : une renaissance, marquée par l’adhésion volontaire à son nouveau groupe d’appartenance. On pourrait être tenté – dans une optique anthropologique – de faire de cet appareillage de rites, valeurs et normes de groupe le ciment principal qui unit les membres entre eux. Mais ce serait survaloriser les dimensions rituelles et symboliques et oublier qu’il existe d’autres dépendances qui attachent le mafieux à son groupe, des liens qui reposent sur des forces autrement plus solides : la terreur et l’argent.
Une fois entré dans la famille, le nouveau membre découvre peu à peu une organisation à la fois structurée, stratifiée et cloisonnée. La famille se compose d’une vingtaine à une centaine de membres, regroupés autour d’un chef de famille entouré de quelques conseillers. Il a sous ses ordres directs quelques capi decina (chefs de dizaine) qui dirigent chacun un petit groupe d’une dizaine d’hommes. Entre eux, la solidarité et la fidélité sont des valeurs cardinales. En cas de trahison, la sanction est sans appel : la mort. Et les récits sur la mafia sont truffés d’histoire de traîtres – ou de traîtres supposés –, qui ont fini une balle dans la tête. Ainsi Antonio Saia, dit Nino, un mafieux repenti de Catane, raconte qu’il a participé à l’assassinat de son ami Franco Grosso, qui entretenait des liens suspects avec une famille rivale. On était en pleine guerre des gangs et le fait même de vouloir rester neutre a valu à Franco, pourtant respecté de tous, une condamnation à mort (5).
Les familles nouent entre elles des liens d’alliance et de rivalité. Chaque famille occupe un territoire correspondant à un quartier de la ville où chacun est censé mener ses affaires. Mais il existe en permanence des rivalités de frontières et d’accès aux ressources. Pour éviter la « guerre de tous contre tous », des dispositifs de régulation ont donc été mis en place.
Tout d’abord, entre familles voisines, on se rend des services mutuels. Le Catanais Nino donne un touchant témoignage de cette collaboration amicale : « On faisait des affaires ensemble. Nous nous rendions des services : nous leur avons rendu le service d’éliminer un des leurs et eux nous ont rendu le service d’éliminer un des nôtres (6). »
En plus de ces liens informels, Cosa nostra a mis en place une structure politique pyramidale, qui pourrait faire penser à une véritable administration. Les familles voisines forment des cantons dont est issu un capo mandamento (chef de circonscription). Et ce chef de canton participe à l’instance suprême de Cosa nostra : la Coupole. La Coupole a été mise en place à la fin des années 1950 dans le but de gérer les litiges entre familles. A sa tête se trouve le capo di tutti capi (le chef de tous les chefs).

L’organisation

Lors du maxiprocès de 1986, la Coupole a été présentée comme un véritable gouvernement central qui donne à la mafia sicilienne une certaine unité : une organisation avec un commandement unifié. A l’époque, la Coupole était dirigée par le sanguinaire Toto Riina, surnommé (en dehors de sa présence…) « le boucher de Palerme » ou « la bête ». Il a tué personnellement plus de 40 personnes et a ordonné des centaines de meurtres parmi ses rivaux. C’est lui qui fit exterminer la famille de T. Buscetta. Il a aussi commandité le meurtre du juge Falcone. C’est la dénonciation des repentis qui a conduit à son arrestation en 1993.
Un débat a longtemps opposé les spécialistes sur la nature véritable de l’organisation mafieuse. D’un côté, une vision, largement partagée par les milieux policiers et judiciaires, présente Cosa nostra comme une organisation clandestine très structurée et unifiée, à la manière d’une société secrète. Elle forme une « pieuvre » (nom donné à la mafia américaine, dont l’organisation est proche de son ancêtre sicilienne) avec une tête et ses nombreux tentacules. Une autre vision, d’inspiration anthropologique et sociologique, récuse cette thèse. La mafia serait plutôt un réseau assez lâche de petites unités indépendantes unies par des règles implicites plutôt que par une sorte d’administration hiérarchique (7).
Structure pyramidale ou réseau ? Ces deux visions ne sont peut-être pas aussi contradictoires. Elles ont pu correspondre chacune à des époques différentes de Cosa nostra. Lorsque la Coupole se mit en place, sa finalité était justement de régler les rivalités à un moment de grande dispersion entre unités locales. Elle ne fut d’abord qu’une sorte de « conseil des sages », fondé sur un certain équilibre entre grandes familles. Mais les dissensions se sont exprimées en son sein. Les conflits de pouvoir, l’enrichissement de certains clans (aiguisé par le trafic d’héroïne) ont provoqué la grande guerre des mafias du début des années 1980. L’élimination de ses principaux concurrents par le clan des Corléonais a conduit à une certaine unification sous un commandement central. Le sociologue Pino Arlacchi, d’abord tenant de la thèse de la structure en réseau, a reconnu s’être trompé et a admis l’importance de l’organisation après avoir recueilli le témoignage de A. Calderone.

Fermé pour cause de racket… Photo prise à Palerme

Le territoire et l’économie

De quoi les mafieux vivent-ils ? Leurs revenus proviennent de multiples sources : rackets, trafic de cigarettes et de drogues, vols, blanchiment d’argent, exploitation de casino, prostitution, kidnapping (8)… L’extorsion de fonds est une de leurs activités traditionnelles. En Sicile, chaque famille a son territoire où entrepreneurs, commerçants, etc., sont rançonnés en échange d’une « protection ». A Palerme, près de 80 % des commerçants seraient victimes de ce racket (9). Nino le repenti explique sans fard comment il procédait. Lorsqu’une personne ouvrait une activité, par exemple un restaurant, lui et ses amis venaient le voir et lui faisaient comprendre que s’il ne voulait pas avoir d’ennuis, il devait payer une certaine somme par mois ou par an (variant selon l’importance de l’activité). Le récalcitrant était vite mis au pas. « Si on va chez quelqu’un pour la première fois et qu’il ne veut pas comprendre, on lui met une bombe, on lui fait des dégâts et il cède (10). » En échange le commerçant est « protégé ». La nature de cette protection consiste d’abord à éviter que d’autres délinquants viennent l’importuner. Le commerçant peut éventuellement avoir recours à des mafieux pour résoudre certains problèmes. A. Calderone raconte quel genre de services les mafieux peuvent rendre à leurs « protégés ». Dans les années 1970, lui et son fils Pippo tenaient un véritable bureau où les gens du quartier venaient exprimer leurs doléances : l’un pour que son fils soit embauché dans telle entreprise, l’autre pour obtenir un logement auprès de la mairie… Les liens étroits entretenus par la mafia avec les fonctionnaires ou les entrepreneurs permettent de nombreuses médiations. Les commissions sur les marchés publics ou pour l’obtention d’un permis de construire font partie de ses revenus traditionnels.
Le sociologue italien Diego Gambetta a analysé cette activité de protection comme une forme de police privée (11). Les mafias se seraient développées dans des régions où l’Etat est faible, où le règne des gangs et la criminalité sont forts. Le comportement du mafieux ne serait donc pas de la pure prédation, puisqu’en échange il assurerait une protection et rendrait des services. Cela expliquerait une certaine soumission volontaire des populations à la mafia.
Concernant les liens entre la mafia et son environnement, là encore deux versions s’opposent. La vision judiciaire présente la mafia comme un organisme parasitaire qui impose sa loi sur la population par la menace et la terreur. Les déclarations de Nino le repenti pourraient confirmer cette vision des choses. La protection se résume le plus souvent à un chantage : le commerçant doit payer s’il ne veut pas recevoir une balle dans les jambes ou une bombe dans son commerce. De l’autre point de vue – socio-économique –, la mafia entretient avec son environnement des liens plus complexes : les fumeurs peuvent obtenir des cigarettes à bas prix, les entrepreneurs des marchés publics, les politiciens des voix, les fonctionnaires des dessous-de-table, etc. En quelque sorte, elle vivrait en symbiose avec une société compromise (12).
A partir des années 1980, le commerce de drogue, particulièrement de l’héroïne, a apporté un afflux considérable de revenus. L’organisation de la mafia s’en est considérablement modifiée, passant de petites structures familiales, artisanales et à forte composante rurale à une entreprise urbaine, professionnelle et internationale. Selon P. Arlacchi, la transformation de la mafia en une véritable entreprise criminelle à grande échelle s’est faite en pleine adéquation avec ses valeurs guerrières. L’économie de la drogue a favorisé les prédateurs les plus violents et sans scrupule (13).
Cette thèse d’une correspondance étroite entre l’« éthique mafieuse et l’esprit du capitalisme » (sous-titre du livre de P. Arlacchi) se heurte cependant à ce que déclarent les repentis. Pour imposer leur monopole, les Corléonais ont éliminé sans hésitation leurs opposants, tué des membres de leurs familles, s’en sont pris aux femmes alors que cela va contre les principes traditionnels de Cosa nostra. T. Buscetta, lorsqu’il décide de tout révéler à la police (en contradiction avec les principes des hommes d’honneurs), reproche aux Corléonais de s’être comportés en « vulgaire voyous, sans foi ni loi » en massacrant sa famille.
Outre le racket et les trafics, Cosa nostra dispose d’autres sources de revenus : hold-up, trafics de voitures volées, d’armes, jeux d’argent illicites. Les seuls domaines où elle a longtemps refusé de s’impliquer sont la prostitution et le kidnapping, à la différence des autres mafias italiennes (la Camora napolitaine ou la N’drangheta calabraise). Ce refus d’exploiter les femmes s’explique par des raisons culturelles : dans les familles de Cosa nostra, on juge le commerce des femmes dégradant et honteux. Les trafics en tout genre – drogue, armes, contrefaçons – expliquent le fait que les principales mafias du monde se sont installées dans des zones portuaires (14). C’est le cas de la Sicile (Palerme, Catane), de Naples pour la Camora, de Boston et New York pour Cosa Nostra américaine, ou encore des mafias albanaise et nippone.
Une partie des revenus provient aussi d’activités légales : casinos, immobiliers…, car il faut investir dans des commerces pour blanchir l’argent sale.

La répartition des biens

Le mode de répartition des biens entre membres d’une famille nous en apprend beaucoup sur le « lien social » qui les unit. Une partie des activités est rémunérée à « l’acte », comme une sorte de salaire : les auteurs d’un hold-up se partagent entre eux le butin, un tueur à gages reçoit une prime après avoir exécuté son contrat, le racketteur empoche une partie de son forfait. Mais il ne s’agit pas de salaire à proprement parler. Chacun reverse une partie de l’argent obtenu dans une caisse commune qu’il partage avec les siens. Car l’activité mafieuse suppose toute une série de coûts et de revenus mutualisés. L’achat d’armes par exemple – un outil de travail indispensable – relève de dépenses collectives. De même, lorsqu’un mafieux est en prison, sa famille est prise en charge, on paye son loyer.
Cette dépendance économique relie chaque membre à son groupe aussi sûrement que les valeurs et les menaces. La mafia offre pour beaucoup un moyen incomparable d’ascension sociale et de réussite. Nino l’avoue sans fard : « L’argent te donne ce sens du pouvoir. (…) En ayant de l’argent, les gens te regardent autrement, avec plus de respect. Tu t’habilles bien, les voitures de sport…, tu peux te permettre tant de choses (15). » Nino s’empresse d’ajouter que la réussite doit être partagée, un chef se devant d’être généreux à l’égard des siens. « Si j’appartiens à une organisation, je dois inviter du monde. Je les emmène dans une auberge, dans un bon restaurant. (…) Il y a une générosité qui est un peu dans toute personne faisant partie de ce milieu. » Un anthropologue verrait ici une bonne illustration de ce que l’on nomme le « big man ». Le chef se reconnaît non seulement à ses privilèges mais aussi à sa générosité.

L’univers mafieux, ordre et désordre

Dans son livre L’Ordre social. Principes d’analyse sociologique(16), le sociologue Jean Padioleau faisait de la mafia un bon modèle pour penser les fondements de l’ordre social. Après tout, la mafia peut illustrer à sa manière les réponses à apporter à la question fondatrice : qu’est-ce qui fait qu’une société fonctionne ?
Les réponses peuvent être réparties en trois groupes.
1) La mafia peut être vue, sous l’angle anthropologique, comme une communauté, soudée par des règles, des rites et des valeurs. Les mafieux se veulent des hommes d’honneur, unis autour d’une famille.
2) On peut la voir comme un système politique régi par des lois politiques, celles de la contrainte et de la terreur, tempérées par les alliances entre familles et un mode de gouvernement : la Coupole.
3) On peut l’appréhender enfin comme une entreprise économique, qui assure aux mafieux un travail, un revenu, et même une certaine considération.
Cependant, aucun de ces liens n’est insoluble. Les liens symboliques ? Les nombreuses trahisons dont l’histoire de la mafia est truffée suffisent à montrer que les « liens sacrés » de la famille ne sont pas intouchables. Lors de la seconde guerre des mafias au début des années 1980, on soupçonne Giovanni Bentate d’avoir participé à l’assassinat de son propre frère Stefano.
Les liens politiques ? Par certains côtés, les mafias font penser à la chevalerie : domination et protection d’un territoire, éthique guerrière, fidélité et hiérarchie entre membres, code chevaleresque, conflits et alliances entre familles. Mais, là encore, ce mode d’organisation contient les germes de sa propre fragilité. Les guerres et assassinats entre gangs ont tué bien plus de mafieux que la police et la justice n’en ont arrêtés.
Les liens économiques ? Le crime organisé peut parfaitement être vu comme une « entreprise », ou un marché : régi par des relations de confiance, de concurrence, l’ascension et le déclin de capitaines, des phénomènes de monopole et d’oligopole.
Drogues, jeux d’argent, prostitution, etc. ne manquant pas de consommateurs avides, c’est peut-être grâce à sa capacité à satisfaire ces demandes que l’ordre mafieux assure le plus sûrement sa pérennité.

 

NOTES

(1) Par exemple, F. Calvi, La Vie quotidienne de la Mafia de 1950 à nos jours, LGF, 1993.
(2) Le terme exact est « cosca » (coterie).
(3) A. Calderone, autre grand converti, a raconté une cérémonie similaire. Voir P. Arlacchi, Les Hommes du déshonneur. La stupéfiante confession du repenti Antonino Calderone, Albin Michel, 1992.
(4) Voir J. Pierrat et A. Sargos, Yakusa. Enquête au cœur de la mafia japonaise, Flammarion, 2005, et L. Testot, « Yakuza, mafia nippone », Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 2, mars-avril-mai 2006.
(5) A. Cottino, Vie de clan. Un repenti se raconte, L’Harmattan, 2004.
(6) Ibid.
(7) R. Catanzaro, « Cosche, Cosa nostra : les structures organisationnelles de la criminalité mafieuse en Sicile », Cultures et conflits, n° 3, 1991 ; voir aussi I. Sommier, Les Mafias, Montchrestien, 1998.
(8) La mafia a toujours su s’adapter et trouver de nouvelles sources de revenus.
(9) « Cosa nostra, activité et structure », Droit et criminologie, http://droitetcriminologie.over-blog.com/article-2615645.html
(10) A. Cottino, op. cit.
(11) D. Gambetta, La Mafia siciliana. Un’industria della protezione privata, Einaudi, 1992.
(12) M. Cusson, « Cosa nostra, un archétype », Panoramiques, n° 39, 1999.
(13) P. Arlacchi, Mafia et Cies. L’éthique mafiosa et l’esprit du capitalisme, Pug, 1986, cité par I. Sommier, op. cit. Un différend a opposé D. Gambetta, qui voit dans la mafia l’inscription locale et la protection sur le territoire, et P. Arlacchi, pour qui elle est devenue une entreprise tournée vers l’extérieure.
(14) J.-F. Gayraud, « Les neuf mafias qui parasitent l’économie mondiale », Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 2, mars-avril-mai 2006.
(15) A. Cottino, op. cit.
(16) J.-G. Padioleau, L’Ordre social. Principes d’analyse sociologique, L’Harmattan, 1997.

 

L’assassinat à ses lois

Le meurtre est chose courante au sein de la mafia. Mais pendant longtemps, les mafieux ne tuaient que selon les principes de l’« homme d’honneur ».

Arrivé en retard à une réunion de la Coupole – le « gouvernement » de Cosa nostra –, Stefano Bontate, l’un des « parrains » mafieux de Palerme, s’excuse auprès de ses compagnons : « Excusez mon retard, mais j’ai dû changer une roue et étrangler Stefano Giacoma. » Nous sommes en 1980. L’année suivante, S. Bontate sera lui-même exécuté à l’arme automatique par les membres du clan des Corléonais. On soupçonne même son frère cadet, Giovanni, d’avoir trempé dans cet assassinat qui, en tout cas, marquera le début d’une guerre de la mafia qui fera des centaines de morts parmi les mafieux siciliens. 

La capacité à tuer est l’une des qualités requises pour intégrer la mafia et s’y distinguer. Mais qui tuer et pourquoi ?

D’abord pour « éliminer la concurrence ». C’est l’expression qu’emploie Antonio Saia, dit Nino (1). La compétition est rude sur certains marchés, tels que celui de la drogue. Il apparaît normal de conquérir des parts de marché ou de défendre son territoire en éliminant les concurrents. C’est ainsi que la famille des Corléonais s’est lancée dans une guerre d’extermination impitoyable de ses concurrents à partir des années 1980.
Ensuite, on tue pour punir un traître, un mouchard ou quelqu’un qui a violé les règles – par exemple, en ayant une aventure avec la femme d’un prisonnier. On tue pour se venger : la logique de la vendetta suppose de rendre coup pour coup si l’on ne veut pas se laisser dominer. 
Il arrive que les mafieux assassinent des « civils » dans le cadre de leurs activités de prédation : hold-up, attaques de fourgons… 
Enfin, on élimine aussi les juges, les policiers, les repentis et toute personne participant à la lutte contre la mafia, ou étant soupçonnée de collaborer avec la police. 

Les raisons de tuer ne manquent donc pas. Mais, pour autant, le meurtre a ses lois et ses codes.
Par exemple, à Cosa nostra, il fut longtemps de règle de ne pas toucher aux femmes, ni de s’en prendre à la famille d’un mafieux. Mais à partir des années 1980, les tueurs du clan des Corléonais ont commencé à tuer à tort et à travers, à violer les règles des « hommes d’honneur ». 
Lors de son témoignage au maxiprocès de 1986, Tommaso Buscetta s’en est pris au clan des Corléonais, devenus selon lui de « vulgaires criminels » agissant sans foi ni loi, et particulièrement au sanguinaire Toto Riina, le parrain de la mafia que T. Buscetta appelle la « bête ». « J’ai appartenu à une mafia qui avait des règles, ses codes d’honneur, qui respectait les femmes, les enfants. C’était une bonne mafia. L’actuelle a transgressé ces règles. Elle règne par la férocité et la terreur. »

Note : (1) A. Cottino, Vie de clan. Un repenti se raconte, L’Harmattan, 2004.

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De la mafia au crime organisé

Le terme « mafia » fut utilisé historiquement pour désigné la Cosa nostra sicilienne. Par extension, on l’a attribué aux autres mafias italiennes : la Camorra installée à Naples, la Ndrangheta calabraise, et le Sacra corone unita dans la région des Pouilles (sud-est de l’Italie). La Cosa nostra américaine est une émanation directe de l’immigration sicilienne. 
Ces mafias se sont rapprochées et travaillent désormais en liens étroits, même si chacune conserve une certaine autonomie. 
Le terme a été généralisé à d’autres sociétés opérant dans le crime organisé : les yakuza au Japon, la mafia albanophone (présente en Albanie, au Kosovo et en Macédoine), les maffya turques, les triades chinoises (présente à Hong-Kong, Macao et Taiwan) et enfin les mafias russes.

Faut-il parler de mafia pour désigner les autres formes de crime organisé telles que les cartels latino-américains de la drogue, les gangs de motards américains, les clans nigérians, ou encore les posses jamaïcains ? La plupart des criminologues préfèrent limiter le terme à des groupes de crime organisé qui ont des caractéristiques culturelles propres, comme un recrutement ethnique et des rites d’initiation, qui en font des systèmes durables vivant en symbiose avec la société. 
Cette distinction n’est plus acceptée par tous, et c’est pourquoi beaucoup d’auteurs préfèrent maintenant utiliser le terme général de « crime organisé ». 

article publié dans Sciences humaines N° 176 – Novembre 2006, “comment on devient délinquant”.


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