(1) Enquête sur un individu invisible…

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Le 9 septembre 2010 par Jean-François Dortier

• L’histoire de la petite chinoise et qui “avait une mouche pour compagne” (voir billet précédent) s’inscrit dans un projet personnel dont il me faut vous parler. Depuis quelques semaines je me suis engagé dans une enquête scientifique à propos d’une énigme historico-sociologique de grande ampleur : où sont passés les individus d’autrefois?

Je m’explique.

Jusqu’à peu, il a régné au sein des sciences humaines, une étrange fable sur la genèse de l’individu. Selon cette fable l’individu serait une invention récente de l’Occident. Au 19ème siècle, le grand historien suisse Jacob Burckhardt (1818-1897) a le premier expliquer que l’individu apparu à la Renaissance en Europe. Auparavant, les êtres humains n’étaient pas vraiment des individus. Ils vivaient dans des sociétés fermées où les gens étaient enchainées par de multiples contraintes, normes et influences – celles de la famille, des communautés villageoise, des hiérarchies politiques et de la religions – qui ne pouvaient laisser aucune place à l’expression de l’individualité.

Cette histoire sera  reprise par la suite par bien d’autres. Elle va donner corps à un schéma de pensée si fortement ancré dans les sciences humaines, qu’on en est venu à croire que c’était la réalité. Ce schéma de pensée découpe l’histoire humaine en deux grandes périodes : celle des ” “sociétés traditionnelles” qui sont des “holistes” ou l’individu y est absent, parce qu’englobé dans un grand “tout” : la famille, le clan, la tribu, l’Eglise. Puis, avec la société moderne le centre de gravité du monde social bascule : l’individu apparaît sur la scène de l’histoire. Il s’émancipe de la gangue de ses appartenances pour s’affirmer comme un être autonome et indépendant. La Renaissance n’est que le début d’un grand mouvement historique marquée par la conquête progressive des libertés individuelle.s Et depuis cinq siècles le règne de l’individu s’étend; l’individualisme se répand dans toutes les couches sociales, dans toutes les sociétés, dissolvant sur son passage les structures sociales traditionnelles.

Je crois que cette histoire est fausse. Radicalement fausse. Je pense que l’individu a toujours existé à toute les époques et dans toutes les sociétés et dans tous les milieux sociaux. J’ai entrepris de démontrer cela en retrouver la trace de l’individualité dans ces sociétés qu’on a cru “holistes”, “traditionnelles”, et où l’expression de l’individualité semble marginale, voire impossible.

J’ai commencé par l’histoire de la petite chinoise car elle est emblématique. Hongxue était un individu à part entière  : elle vivait dans une société fermée et étouffante sous la coupe d’un père tyrranique, d’une mère soumise, dans une société largement dominée par la tradition confucéenne. Dans la société chinoise traditionnelle, le destin des jeunes filles est tracée par avance: : une fille doit connaître dans sa vie trois “dépendance” : elle doit d’abord se soumettre à son père, puis à son mari, et, plus tard, à son fils.

Et malgré cela Hongxue a su exprimer sa volonté propre et sa subjectivité. Elle a su se comporter en individu malgré le poids écrasant des forces forces sociales qui pesaient contre elle. D’abord en se révoltant contre son père incestueux, alors que toutes les théorie de la “soumission” volontaire”, du “consentement”, de  la “domination masculine” (Bourdieu) voudrait que les filles subisse en silence et intériorise la condition qu’on leur impose. La tenue de son journal intime révèle  l’existence d’une subjectivité et réflexivité personnelle. En s’infectant ses plaies avec une mouche, elle a montrer sa volonté de fuir, de résister  et ce tragique acte de résistance atteste d’une volonté indépendante à celle de ses parents. L’habitus, l’éducation, l’emprise psychologique des parents : tout cela ne pouvait suffire à étouffer totalement toute volonté personnelle.

Je reviens à mon projet. Pour démontrer la part irréductible de l’individu dans les sociétés humaines, il va falloir apporter bien d’autres preuves et arguments qu’une histoire de petite chinoise opprimée. L’enquête va nous mener dans des lieux et époques où on ne l’attend pas à trouver facilement la précence d’individus  autonomes, y a 1000 ans en Chine au coeur de la bureaucratie céleste des lettrés ; on ira voir également côté des esclaves romains, des castes indiennes, dans les familles paysannes pauvres de l’ancien régime. On ira rechercher des traces d’individualité au sein des institutions les plus fermées et hostiles à l’expression de l’individu. L’enquète ne s’arrêtera pas là. Car pour prouver l’existence de l’individu, il ne suffit pas d’en retrouver les traces, il faudra aussi définir ce qu’on entend par là.  Distinguer l’individu de l’individualisme ( et ses différentes formes) par exemple.  Il faudra aussi distinguer les différents facettes de l’individualité  : biologique, psychologique, sociale). Si ce travail difficile est mené à bien cela permettra d’aborder par la suite des questions plus difficiles encore et qui touchent aux notions d’autonomie, de liberté individuelle, de responsabilité et de consentement. La part de l’individu (et de sa part de liberté, de sa responsables de nos actes n’est pas simplement une question philosophique, et qui est au cœur des paradigmes en sciences humaines. Mais elle touche aussi à des enjeux humains fondamentaux concernant l’éducation, la vie des familles et des  organisations, le droit, la psychiatrie.

On commence ?

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1 commentaire »

  1. flory laurent dit :

    Avec plaisir !…mieux connaitre la condition humaine passée, c’est mieux comprendre celle d’aujourd’hui et en extraire peut être de nouvelles grilles de lectures (dont on a tant besoin aujourd’hui il me semble) afin de mieux construire notre moi de demain. …Je pense en particulier à la philosophie qui, si elle existe depuis longtemps, est plus que jamais nécessaire aujourd’hui…ce projet de recherche sur notre humanité passée ne peut qu’éclairer notre philosophie d’aujourd’hui et construire le sens de nos vies de demain…donc ok! pour le décollage! Pour notre futur, engageons nous dans le passé !…une autre façon de revivre H.G. Wells !
    bien à vous

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