Le désir d’être connu et reconnu

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Le 20 janvier 2016 par Jean-François Dortier

Le dernier numéro de Sciences Humaines est en kiosque (et sur le site de sh.com). Mon éditorial raconte un petit souvenir de famille qui touche, je crois, à une des motivations les plus puissantes de la nature humaine: l’envie d’être connu et reconnu. (Sinon, pourquoi on ferait des blogs ?).

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« Moi aussi, je voudrais être dans le journal quand je serais grande. »
C’était il y a une vingtaine d’années. J’avais apporté à la maison un magazine où figurait un article consacré à Sciences Humaines. En illustration, mon portrait étalé sur un quart de page. J’étais fier de le montrer à ma petite famille. Regardez, papa est connu : il est dans le journal ! Ma fille, qui n’était encore qu’une enfant, regarde la photo, sourit et se tourne vers moi : « Moi aussi j’aimerais être dans le journal quand je serais grande. »

Cette phrase m’est restée gravée en mémoire. Elle confirmait à sa manière que ce désir d’être connu et reconnu est quelque chose de profondément ancré dans le psychisme humain. Qui n’a rêvé un jour de connaître son quart d’heure de célébrité ? Les enfants en rêvent tout haut. Les adultes font les modestes, et n’osent encore y croire ou se l’avouer. On pense parfois que la quête de reconnaissance et de notoriété est le produit d’une époque narcissique. Qu’elle est un effet pervers des réseaux sociaux qui poussent chacun à s’exposer et se croire important. Mais c’est confondre la cause et l’effet : à l’ère d’Internet, nous restons des animaux sociaux animés par une soif inextinguible de reconnaissance.

« Moi aussi j’aimerais être dans le journal quand je serais grande. »
Il y a bien longtemps que des philosophes ont vu dans cette quête l’un des mobiles les plus puissants de l’existence. Dès que l’humain fit société, « chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même », écrit Jean-Jacques Rousseau. Adam Smith, qui pense que la soif de reconnaissance est « le désir le plus ardent de l’âme humaine », en souligne aussi les dérives : « Les hommes ont souvent renoncé volontairement à la vie, pour acquérir, après leur mort, une renommée dont ils ne pouvaient plus jouir. » Hegel, dans un fameux chapitre de La Phénoménologie de l’esprit consacré à la « Dialectique du maître et de l’esclave », décrit la lutte à mort à laquelle se livrent entre eux les hommes pour obtenir la « reconnaissance ». Celui qui deviendra le maître est celui qui est « prêt à perdre sa vie pour gagner la renommée ».

« Moi aussi je voudrais être dans le journal quand je serais grande. »
Derrière cette petite phrase pointe aussi une sorte de rivalité mimétique : le succès des uns met les autres dans l’ombre. La notoriété suscite l’admiration, mais aussi l’envie. Et la jalousie n’est pas loin. Voyant avec envie le succès de l’autre, une petite voix en nous ne peut s’empêcher de penser : « Pourquoi lui (ou elle), et pas moi ? » Le désir d’être connu et reconnu prend de multiples formes. Il pousse à créer des œuvres, à réaliser des exploits de toute sorte, à rechercher la gloire universelle. Il se manifeste aussi à une plus petite échelle, celle de sa communauté, son quartier, sa famille, son école, sa bande ou son réseau d’amis. Il pousse à se dépasser, mais il agit aussi comme un puissant gardien de l’ordre : car la peur de voir sa réputation entachée, son image ternie freine aussi bien des envies et des ardeurs.

Vanitas, vanitas ! Le souci de la renommée a pour effet de fausser le jugement. Les sages de l’Antiquité l’avaient bien compris. La « vaine gloire » ne recherche pas la vérité mais les louanges, pas le bonheur mais la course aux honneurs. « Moi aussi, je voudrais être dans le journal quand je serais grande ».

 

 

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3 commentaires »

  1. Françoise Schenk dit :

    Je ne suis pas sûre que le commentaire de la petite fille dise le besoin spécifique d’être connu… bien plutôt, en suivant le regard du père: “je désire ce que tu désires” (pour paraphraser René Girard).
    La rivalité mimétique suggérée en fin de document, explique surtout la petite fille. Et quand l’épidémie sévit elle paraît asseoir la quasi-spécificité ou universalité d’un besoin, modulée fortement par l’environnement. Une fois de plus!

  2. Jacques Van Rillaer dit :

    Marc Aurèle notait : «Je suis souvent étonné de voir combien chacun s’aime lui-même plus que tout et pourtant tienne moins compte de son propre jugement sur lui-même que de celui des autres»
    C’est un des principaux mérites du psychothérapeute américain Albert Ellis d’avoir souligné à quel point d’exacerbation du «besoin» d’être reconnu, estimé, valorisé est source de souffrances psychologiques (j’écris «besoin» car il s’agit d’une aspiration fondamentale, pas un simple «désir» passager).
    En tant que thérapeute (cognitive-comportementaliste), je passe beaucoup de temps avec mes «patients», comme en dit en France (mes «clients» comme disent les psychologues en Belgique), à leur expliquer qu’ils iront mieux lorsqu’ils auront réussi — à force de nombreuses auto-verbalisations — à remplacer la croyance toxique «Il FAUT que je sois aimé et estimé par TOUTES les personnes de mon entourage» par: «J’aime me faire apprécier ou aimer, mais pas à n’importe quel prix. Il est inévitable que des personnes de mon entourage me critiquent ou me rejettent. Je refuse de laisser ma valeur dépendre essentiellement des opinions d’autrui»

  3. Jacques Van Rillaer dit :

    Réflexion sur “je désire ce que tu désires”:

    On peut évidemment dire que quelqu’un éprouve un désir parce que quelqu’un de l’entourage manifeste ce désir. Mais c’est une explication insuffisante.
    Nous fréquentons sans cesse des personnes qui manifestent des désirs. Nous n’éprouvons pas pour autant tous ces mêmes désirs, même s’il s’agit de personnes que nous aimons ou admirons.
    Il ne suffit pas de parler de mimétisme. Certes, l’imitation est un processus essentiel chez l’être humain et chez bon nombre d’animaux. L’imitation fait gagner un temps considérable pour des apprentissages et permet d’éviter de très nombreux dangers. Mais on imite essentiellement les comportements dont on anticipe qu’ils seront suivis d’effets positifs (du plaisir, une réduction de souffrance ou un évitement de danger) et rarement d’autres comportements. Même si l’on perçoit quelqu’un qui satisfait un désir et en éprouve du plaisir sur le champ, on peut ne pas l’imiter car on croit que son désir et son comportement vaudront, à soi-même, davantage de déplaisir que de plaisir.
    Parmi les amis que je fréquente régulièrement, plus d’un désire intensément boire de l’alcool et en boit effectivement avec plaisir en ma présence. Cela n’éveille nullement chez moi le même désir, que du contraire (je vois l’alcool comme un des pires fléaux de l’humanité)
    En fin de compte, je pense qu’il vaut mieux lire Skinner que René Girard pour comprendre les lois du comportement.
    Pour s’introduire à Skinner : http://www.simplypsychology.org/operant-conditioning.html
    Pour se faire une idée de Girard : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1629

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