(2) L’individu au Moyen âge

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Le 16 septembre 2010 par Jean-François Dortier

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Si l’individu a toujours existé, (voir billet précédent), on doit alors pouvoir cerner sa présence partout. Remontons l’horloge de l’Histoire : 1000 ans avant nous. En Occident, nous voilà en plein cœur du Moyen âge,  à la période féodale. Telle qu’elle est écrite dans tous les manuels, la féodalité, c’est le temps des châteaux et des Eglises, le temps de la France paysanne. La société est divisée en trois « ordres » : les chevaliers, le clergé, et les paysans.

Cette société a été décrite justement comme le prototype de la société « fermée » et « holiste ». L’individualité, ne semble avoir guère de place dans ce monde. Les paysans sont rivés à leur terre. Les chevaliers sont affiliés à une famille, un lignage et enserrés dans un tissu de hiérarchies. Les esprits sont sous l’emprise de l’Eglis. et l’espoir d’un salut est renvoyé dans l’au-delà. Où trouver l’individu dans tout cela ?

Pour répondre à cette question, je suis allé à la rencontre d’un des grands médiévistes français: Dominique Iogna-Prat. La rencontre a lieu la semaine dernière dans son appartement parisien.  J’étais accompagné par Emmanuelle, la jeune stagiaire qui m’assiste en ce moment pour la réalisation du projet Changer d’ère : un colloque virtuel dont il faut absolument que je vous reparle. (Faites le moi penser. En attendant, : c’est là). Dominique Iognat Prat, c’est l’intellectuel raffiné par excellence. Front haut et large, Lunettes fines, yeux pétillants,  sourire malicieux sur les lèvres. Directeur de recherche au CNRS, il a participé avec Georges Duby a la fondation du Centre d’études médiévales d’Auxerre : devenu un des hauts lieux de la recherche médiéviste en France. C’est ainsi que l’on s’est rencontrer dans les années 1990, à l’époque où Sciences Humaines, était encore un embryon mal formé. Dominique, qui connaît l’Eglise au temps des cathédrales mieux que personne, est  l’auteur d’ un ouvrage de référence : La Maison Dieu,  Une « histoire monumentale de l’Église au Moyen Age, v. 800-v. 1200, (2006). Mais il  a aussi dirigé un livre collectif « L’individu au Moyen-Age » qui m’a particulièrement intéresse. Son titre à lui seul prend le contrepied d’une représentation courante. voilà pourquoi je voulais absolument le revoir.

Dominique nous a reçu dans son appartement parisien : un bel appartement bourgeois, qui respire la « grande culture » : le coup d’œil sur beaux livres aligné sur des rayons de bibliothèque te plonge aussi dans l’univers du Moyen-âge, des penseurs scolastiques, des hommes d’Eglises, des couvents et des abbayes. Dominique est cordial et intarissable. Asseyez vous a côté de lui. Dites un mot : “Cluny”, “monastère”,  ou “règle de saint Benoit” et le voilà parti. (Au fait, est ce que j’ai bien branché le magnétophone? Oui, c’est bon…).

Notre entretien a été retranscrit ici. De cette rencontre je résume quelques points essentiels.

– Pour Dominique Iogna-Prat, il est clair que le « grand récit » sur la genèse  l’individu à allègrement fait l’impasse sur toute l’histoire du Moyen-âge.

– A tort, parce que l’individu y est bien présent. Pour Dominique, il  ne fait aucun doute d’ailleurs que l’individu à toujours existé, (Marcel Gauchet m’a dit la même chose : ici). L’individu existait déjà dans la métaphysique de l’époque :  Dominique nous a parlé d’un moine franciscain qui a théorisé le « cogito ergo sum », trois siècles avant Descartes ! L’individu existait aussi comme une personne singulière : simplement il s’exprime à travers des catégories différentes des nôtres. C’est même au 11ème siècle que sont apparus toutes les formes de marque de l’identité personnelle : le nom, la signature, le sceau. Et bien avant déjà, l’individu existait aussi même son identité ne s’affichait qu’à travers « une combinatoire d’appartenance » (Dominique dixit). La combinatoire d’appartenance ? Je prend un exemple : une personne peut encore aujourd’hui chercher à m’affirmer dans un groupe en déclinant ses titres de noblesse : « je suis normalien », « j’ai fait partie de l’équipe de France de tir à l’arc », j’habite à Neuilly », etc. Chacune de ces appartenances (pourtant collective) est une marque de distinction, une façon de se mettre en vedette.  Le croisement et la combinaison de ces appartenance collective, aboutissent au final à l’affirmation d’un soi qui paraitra bien présent et pesant. Et même arrogant. Il en allait ainsi des chevaliers du Moyen-âge : bien avant l’âge de l’Ego triomphant.

Dernier argument : j’ai interrogé Dominique sur l’ambition personnelle au Moyen âge. Je suppose en effet que l’individualisme peut s’exprimer au sein d’une institution comme l’Eglise à travers les possibilité d’ascension sociale qu’elle permet à nombre de ses ouailles. Et il me confirme largement le fait. Même un pauvre enfant de paysan, pouvait réussir, en entrant dans les ordres, à gravir les échelons et devenir un personnage important.

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