Une vie meilleure… et un livre raté…

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Le 9 mai 2013 par Jean-François Dortier

Adam Phillips est un psychanalyste britannique qui a dirigé la nouvelle traduction des œuvres choisies de Freud, écrit plusieurs essais sur la littérature et la psychanalyse, et qui collabore à la London Review of books. Tout cela pour dire qu’il semble plus à l’aise avec les références littéraires et les textes psychanalytiques qu’avec les êtres humains réels, étrangement absents de son livre. C’est dommage quand on aborde un si beau sujet : les vies rêvées. Ces vies que l’on aimerait vivre, mais « dont nous avons manqué l’occasion, des vies que nous pourrions mener mais que, pour une raison ou une autre, nous ne menons pas ».

Ce livre La meilleure des vies,  traite donc de « ces doubles vies que nous ne pouvons nous empêcher d’avoir ». Il y est question de vies parallèles ou qui n’existent que dans notre imaginaire, mais que nous n’avons pas eu l’occasion de vivre réellement. Il y a mille raisons de ne pas vivre nos vies rêvées : par manque de courage, de chance ou de talent. Ou tout simplement parce que nos vies réelles sont déjà suffisamment bien remplies. C’est faute de temps donc (ou d’une bonne gestion de notre temps) que nos vies imaginaires restent à l’état de chimères. Ces films intérieurs nous transportent en pensée vers d’autres mondes, d’autres lieux, d’autres décors. Ils nous enchantent, mais nous font aussi souffrir : car ces rêves de vie meilleure sont un aiguillon amer qui suscite la frustration et l’envie. « Etre envieux des autres nous fait découvrir à l’évidence les vies que nous ne vivons pas ». 

Le premier chapitre nous rappelle ce fait cruel : pas de désir sans frustration. La première frustration est de ne pas posséder ce qu’on désire. L’expérience est banale. La solitude et le besoin d’amour nous font désirer de rencontrer l’homme ou la femme de mes rêves, l’enfermement nous fait rêver de liberté… Mais lorsque se réalise parfois le vœu tant attendu, il ne se conforme jamais à nos aspirations, par nature idéalisées. Si le désir non accompli est frustrant, le désir satisfait peut l’être aussi. D’où l’idée de l’auteur, qu’à tout prendre il ne faut pas toujours chercher à aller au devant de ses rêves, ce que résume le sous-titre du livre « Eloge de la vie non vécue ».

Qu’est-ce qui pousse à « ne pas saisir sa chance » ? Certaines personnes se refusent à réaliser leur vœux le plus cher afin de ne pas décevoir les autres. C’est le cas de ces enfants s’engageant dans des études qui ne correspondent pas à leur projets personnels mais à ceux de leur parents : ils se conforment à un désir qui n’est pas le leur.

Ne pas saisir sa chance : voilà encore un beau thème qu’Adam Phillips a malheureusement gâché. Pas un exemple vivant, aucun récit clinique. Au lieu de cela, nous voilà confrontés à des considérations pour le moins obscures : « Renoncer à saisir n’est pas une façon concevable d’être. Et pourtant, si l’on quitte l’esthétique moderne et post-moderne du maternage et de la fonction parentale – l’histoire de la fonction parentale comme essai, en grande partie inconscient, de faire le tri dans l’acceptable et l’inacceptable chez l’enfant oedipien en développement – pour une esthétique moderniste de l’art, on discerne un fil, que l’on trouve rationalisé en théorie, ou énoncé comme un préjugé : il serait du projet de faire un art que le public ne saisisse pas voire, ne puisse pas saisir. »  (sic) Si l’auteur tente plus  loin de nous guider en précisant que « ce chapitre porte sur ce à la merci de quoi nous sommes lorsque nous ne saisissons pas » (resic), j’avoue que l’essentiel est resté pour moi proprement opaque.

Tout comme m’a plongé dans des abîmes de perplexité le chapitre suivant qui porte sur le fait de « se tirer d’affaire ». Il est question – du moins je le crois – de notre vie réelle, différente de notre vie rêvée mais qui serait toutefois un moyen d’échapper à une vie pire … Vous voyez ce que je veux dire ? Si ce n’est pas très clair, je le regrette sincèrement mais à aucun moment Adam Phillips ne nous aide à bien le comprendre. « Savoir trop exactement ce qu’on désire est ce qui se passe quand on sait ce qu’on désire – ou quand on ne sait pas ce qu’on désire, qu’on est pour ainsi dire inconscient de son désir et angoissé de ne pas savoir où on va ». Si le passage précédent vous paraît limpide, précipitez-vous : ce livre est fait pour vous. Pour ma part j’ai dû renoncer à le comprendre.

La meilleure des vies est celle que l’on n’a pas vécue. Donc acte, et le beau livre sur le sujet n’est pas celui qu’a écrit Adam Phillips.

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2 commentaires »

  1. Henri DURNERIN dit :

    Merci à Jean-François pour nous avoir évité la tentation d’acheter ce livre au titre prometteur

    Henri

  2. Jacques Van rillaer dit :

    Sur le site de « Le Point »,
    http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2009-05-20/adam-phillips-a-quoi-servent-nos-peurs/989/0/345189

    Adam Phillips, répondait récemment ceci à la question «A quoi sert la psychanalyse?» :

    « A rien. Rien de définissable a priori quand on s’y engage. Elle n’est pas de l’ordre de l’utilitarisme, mais du sens. Elle n’aide pas à “gérer” ses émotions, ses amours, ses symptômes, horribles expressions, comme si la personne était une entreprise et le psychanalyste un DRH qui va mobiliser les énergies. Sa visée est autre : faire qu’on aille mieux, qu’on soit en accord avec ses symptômes, à défaut de pouvoir y renoncer. Car les symptômes sont la manière secrète que nous avons de dire nos désirs interdits. Faire une analyse, c’est trouver son style, accepter sa part de folie. Elle a une grande efficacité, elle soigne, ce qui ne veut pas dire qu’elle nous débarrasse du mal et de la souffrance, mais qu’elle construit un équilibre fait de déséquilibres, un ordre fait de désordre accepté. »

    Ainsi la cure freudienne n’a pas acquis davantage de pouvoir thérapeutique au fil des ans. Freud écrivait en conclusion des “Etudes sur l’hystérie” (1895) : « Beaucoup est acquis si nous réussissons à transformer la misère hystérique en malheur commun » (Œuvres complètes. PUF, 2009, II, p. 332.

    Theodor Reik a confirmé que Freud n’a pas changé d’opinion par la suite: «Freud était loin de considérer que, dans tous les cas de conflits émotionnels, la psychanalyse pouvait servir d’aide ou de remède; il estimait même souvent qu’un traitement analytique n’était pas indiqué. Voici par exemple un cas que je connais bien: un époux avait quitté sa femme; celle-ci, dans son malheur, demanda à Freud de l’aider par une analyse. Freud répondit alors “C’est un malheur comme un autre” et il faut bien qu’on s’arrange avec lui comme avec les autres. La psychanalyse ne peut aider; c’est la résignation qui, peut-être, est la bonne réponse. » (“Trente ans avec Freud”. Trad., Éd. Complexe, 1975, p. 33s).

    Le hic : la cure (freudienne ou lacanienne) d’acceptation ou de résignation est très chère… Autant le savoir dès le départ.

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