Camus contre Hegel

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5 janvier 2010

mythesisyphe

Mes premières lectures de philosophie remontent à l’époque du Lycée. J’avais pris un peu d’avance en essayant de lire Nietzsche, Descartes ou Pascal dès la classe de seconde.  Précocité ?  Pas vraiment : j’avais déjà redoublé deux classes au collège.

Je me souviens avoir été fasciné par deux philosophies contradictoires. D’un côté, il y avait Camus, Sartre, Nietzsche et la philosophie existentielle. Elle se résumait pour moi à une équation: Dieu est mort =  la vie n’a pas de sens = tout est permis = tout est absurde. Si Dieu est mort, alors l’homme est libre. Donc j’ai le droit d’aller voler un Bounty à l’épicerie du coin !

C’est la philosophie que je trouvais dans l’homme Révolté, l’Etranger, ou le mythe de Sisyphe.

Une autre philosophie m’avait fasciné à l’époque. Exactement symétrique et contradictoire. Je la devais à Hegel et Teilhard de Chardin. De Hegel, je n’avais pas compris grand chose de ma tentative de lecture de la Raison dans l’histoire. Restait le titre, qui dévoilait tout : le monde à un sens. S’y déploie une raison. L’histoire marche vers « l’esprit absolu » : la Raison, l’Idée, la Vérité. De Teilhard de Chardin, j’avais parcouru fiévreusement Le Phénomène Humain. L’histoire de l’univers était celle d’une évolution continue, allant de la matière physique, à la matière vivante, puis de la matière vivante à la matière pensante. L’évolution avait crée des formes de vie de plus en plus complexe. Le cerveau était apparu chez des espèces animales. Et l’homme avait porté plus loin le mouvement. Il avait crée le monde des idées (la noosphère). Et celle ci allait peut fusionner un jour dans un esprit absolu : l’Esprit absolu de Hegel.  Mon cerveau d’adolescent (caché derrière un masque boutonneux), s’était enflammé pour cette philosophie. Oui, il y avait un progrès dans l’histoire, oui, le monde avait un sens. Et il menait à travers une marche longue et difficile, pleine d’épreuves, vers la lumière : la connaissance absolue. Et nous avions, nous les humains un rôle à jouer dans cette histoire : aider à la révélation. Et moi en particulier j’allais avoir un rôle majeur : celui de faire progresser la connaissance ; faire faire un pas vers la Vérité. Un par vers l’esprit absolu, le Savoir, la Lumière, la Connaissance, Dieu, (appelez cela comme vous voulez)  Dieu n’est pas au début, mais à la fin du monde. Bref, nous avions – enfin « j’avais » – une mission à accomplir.

L’Absurde contre Raison. L’Ordre contre le Désordre, le Chaos contre le déterminisme. Ces deux philosophies, pourtant antithétiques m’enthousiasmaient.  Chacune m’inquiétait aussi.

La philosophie de l’absurde ne pouvait qu’exalter l’esprit fondeur de l’adolescent que j’étais (« Dieu, je t’emmerde », « Tu n’existes même pas ! », «  Je fais ce que je veux ; la vie est un jeu absurde et on va bien se marrer »). Mais en même temps, cette absurdité me mettait mal à l’aise. Et j’appelais alors à la rescousse sa philosophie ennemie : la pensée de l’ordre et de la Raison. Ah moi Hegel Ah moi Teilhard ! Le monde à un sens et moi j’ai soif de raison, de logique, de cohérence.

Inversement, la raison dans l’histoire, même confuse était plus rassurante. Il y avait bien une logique cachée, une loi, une structure fondamentale qui gouvernait tout cela. Et on allait le découvrir. On pouvait espérer atteindre une « Vérité fondamentale », un savoir absolu.

Mais aussitôt, cette idée rassurante devenait angoissante. Si tout est inscrit dans un plan, une destinée, alors une loi implacable qui gouverne ma vie. Et je ne suis qu’un pion dans un projet suprême qui me dépasse. Sur le plan théorique,  si on découvre la Vérité, la « théorie du tout », alors plus rien ne sera à découvrir. Nous comprendrons tout. Mais le savoir aura perçu de son charme de son mystère. La connaissance absolue est la version mentale de l’implacable nécessité sur les plan de l’action. Non, je ne veux pas de cela !

Camus contre Hegel.  Le mythe de Sisyphe contre La raison dans l’histoire  l’ordre contre le désordre. Comment choisir ? Après avoir passé quelques temps à médité la chose, tout en buvant mes premiers « panaché » à la terrasse de café (un peu de bière pour faire le grand, un peu de limonade parce qu’on est encore petit) j’étais arrivé à l’idée suivante.  Ces idées géniale mais assez ancienne restaient au fond très spéculative. Comment prouver qu’il y a de l’ordre dans le monde ? Comment montrer au contraire que la nature humaine n’existe pas, (postulat sartrien qui justifie théoriquement la liberté).  Tout cela n’était que des pari abstrait sur la marche du monde, des théories spéculatives coupé des connaissances scientifique,  des squelettes vides. Seule une étude sérieuse de l’évolution, de la biologie à l’histoire, de l’étude de la condition humaine pouvait trancher entre ces deux pensées. Telle serait ma mission. J’allais m’attaquer à un travail herculéen :  synthétiser les savoirs de mon temps : cosmologie, théorie de l’évolution, histoire, sociologie et psychologie, bref : j’allais faire un bilan raisonné des savoirs de mon temps. Et articuler tout cela aux grandes philosophies de l’ordre et du désordre !

Allez hop, encore un verre de panaché, et je cours à la bibliothèque me plonger dans les livres et encyclopédies.

Voilà donc ma folie d’adolescent.  Trente ans plus tard, je n’en suis pas sortie.

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