L’anticipation chez les animaux

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Le 15 janvier 2011 par Jean-François Dortier

Quand un chimpanzé prémédite et mijote ses mauvais coups… n’est-ce pas la preuve que des animaux possèdent une certaine vision de l’avenir ?

Santino a fait parler de lui au printemps 2009. Ce chimpanzé de 31 ans vit en Suède, dans un parc zoologique au nord de Stockholm. Le matin, avant que le public arrive, Santino fait le tour de son enclos à la recherche de pierres, de bouts de bois, d’excréments, et de tout ce qui peut faire office de projectiles. Il les entasse consciencieusement dans un coin et attend. Puis quand le public arrive derrière le bassin qui le sépare de l’île où se trouvent les singes, Santino s’empare de ses projectiles et les lance sur le public.

Souvenirs et anticipation

Le petit jeu de Santino a beaucoup intéressé Mathias Osvath, chercheur en sciences cognitives à l’université suédoise de Lund. Le chimpanzé commence sa tournée à la recherche de projectiles, parfois quatre heures avant l’ouverture du zoo au public, vers 11 heures du matin. Santino manifeste incontestablement un comportement d’anticipation. Or de tels comportements n’avaient jamais été observés, au moins sur une si longue durée, chez les primates. Preuve est donc faite que Santino prémédite et mijote son coup. L’anticipation : voilà une nouvelle frontière qui tombe entre les humains et leurs cousins primates. Sur quels mécanismes mentaux cette anticipation repose-t-elle ? Beaucoup d’espèces animales manifestent des comportements orientés vers un usage futur : les migrations, la construction d’un nid ou l’accumulation de réserves alimentaires en font partie. Les chercheurs tentent de distinguer les activités instinctives de celles qui supposent des capacités d’anticipation. Ainsi, beaucoup de rongeurs accumulent des réserves alimentaires même s’ils sont nourris quotidiennement dans leur cage : ce qui montre qu’ils ont un sens « inné » de l’accumulation, et que leur comportement ne relève pas d’une anticipation consciente. L’activité d’anticipation repose sur la capacité à voyager mentalement dans le temps : ce que les chercheurs nomment le « mental time travel » (MTT), un domaine de recherche en plein essor. La capacité à se remémorer le passé et imaginer le futur repose en partie sur la mémoire épisodique, responsable des souvenirs précis. Les psychologues ont réussi a montré que l’anticipation – soit l’imagination du futur possible – s’appuie en grande partie sur la projection de blocs de souvenirs du passé. Ainsi, lorsque Santino est tout seul dans son enclos, il rumine sans doute une certaine aigreur contre le public, il voudrait l’éloigner, il prévoit de jeter des pierres et, en mijotant son coup, il se souvient d’avoir manqué de munitions. D’où l’idée de préparer son petit tas de pierre, disponible le moment venu.

Mathias Osvath, « Spontaneous planning for future stone throwing by a male chimpanzé », Current Biology, vol. XIX, n° 5, 10 mars 2009.
William Roberts et Miranda Feeney, « The comparative study of mental time travel »,Trends in Cognitive Sciences, vol. XIII, n° 6, juin 2009.


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