Kant est de retour

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Le 15 janvier 2011 par Jean-François Dortier

Il et 5 h 30 quand je me lève. Une nouvelle journée devant moi. Un champ de possible, un champ de contrainte aussi. Carpe diem:  de quoi se jour sera-t-il fait?

Si j’étais un type vraiment sérieux et rigoureux, voici, je ce à quoi je devrais me consacrer aujourd’hui.

– terminer mes notes de frais de 2008 à 2010 pour le contrôle fiscal. (Une contrôleuse de l’Ursaff a annoncé sa venue pour lundi. Et évidemment, elle va se pencher sur les notes de frais du dirigeant…).

– retranscrire l’entretien que j’ai réalisé hier à l’économiste Dan Ariély pour le numéro GDSH à paraître en mars sur « l’Empire de la consommation ». Dan Ariely est un des figures de l’économie comportementale qui s’attache à montrer l’influence des émotions, normes sociales et erreurs de jugement sur les comportements d’achat.

– contacter Edgar Morin pour un interview à propos de son dernier livre : La Voie.

– Lancer les commandes d’articles pour les prochains numéros de S.H.

– Faire le programme précis pour la réédition de Cerveau et la pensée 3.

Et pour bien faire, il faudrait aussi que : je range mon bureau, j’emmène la voiture pour la révision, que je prenne rendez-vous chez le coiffeur, et d’autres choses encore.

Bref, je devrais commencer sans tarder et finir tard ce soir.

Mais au lieu de cela,mu par une force quasi magnétique, je suis descendu dans mon bureau en direction du rayon “philosophie” de la bibliothèque. Là, j’ai retrouvé quelques les livres sur Emmanuel Kant (dont l’imposante Critique de la raison pure que je n’avais pas réouvert de puis des années). Je suis  remonté dans le salon (où il fait plus chaud). J’ai posé les livres en pile à côté du fauteuil en cuir.Je suis allé cherché un bol de café, et je me suis installé, bien décidé à reprendre le problème à sa source.

Je rappelle que Kant pensait que toute la philosophie pouvait se résumer à trois questions : Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? et Que m’est-il permis d’espérer ? Sur la fin de sa vie, il en avait rajouter une quatrième question : « Qu’est ce que l’homme » qui était censé synthétiser les trois premières.

Aujourd’hui, je sais répondre à la seconde question : Que dois je faire ?  Réponse : finir mes notes de frais, emmener la voiture au garage, retranscrire un entretien, finir un article et autres vétilles. Je sais aussi, que poussé par la fâcheuse tendance à toujours différer l’urgent et nécessaire au profit de ce qui est ni utile et non urgent, je vais me distraire l’esprit à d’autresoccupations. Et, par une curieuse perversion de l’esprit, cette distraction a pris le visage austère de Kant. (Attention : à ne pas confondre avec Kent, le copain de Barbie).

Voyons par quoi commencer ? Je ferme les yeux et j’imagine que Kant, vient de renaître. 200 ans après sa mort, un miracle vient de ressusciter le grand philosophe. « C’est bien » avait dit Emmanuel Kant en fermant les yeux pour la dernière fois, le 12 février 1804. « C’est bien ? » Ce sont peut-être les derniers mots d’un penseur qui a le sentiment du devoir accompli. « C’est bien » veut dire : je me suis acquitté au mieux de sa tâche d’homme. Mais peut-être a-t-il voulu dire  autre chose : « C’est bien assez ». Sur la fin de  sa vie, Kant était devenu sénile (il a tous les signes de la maladie d’Alzheimer). S’il lui restait-il un vestige de lucidité, celui qui a été l’une des plus grandes intelligences de son siècle voulait en finir après avoir vu se dégrader ses capacités mentales au fil des mois. C’est bien assez… finissons-en.

Non, Kant, ce n’est pas bien ! Le travail n’est pas terminé. Tu as laissé en plan quelques questions redoutables. Il faut revenir et reprendre le travail là où tu l’avait laisser.

Supposons donc, que Kant se réveille tout à coup, en 2011. Il se retrouve dans sa maison de Königsberg. La ville s’appelle aujourd’hui Kaliningrad. « Pourquoi l’a-t-on rebaptisé, demanderait Kant ? ». Et il faudrait alors lui raconter la redoutable histoire.

Königsberg a été rebaptisée Kaliningrad par les soviétiques en 1946 en hommage à Kalinine, un des hauts dignitaires du régime stalinien, un nom de sinistre mémoire. Kalinine a été de ceux qui ont été aux rennes du pouvoir durant l’époque stalinienne la plus dure : celle du goulag, des purges, des massacres. Le nom de Kalinine est associé au massacre de Katin: 25000 officiers polonais – exécutés froidement en 1940 sur ordre du régime soviétique. Le nom de Kalinine est présent sur l’ordre de mission.

« Stalinien, soviétique, de quoi parlez vous » demande Kant ? Et il faudrait lui expliquer la révolution russe, le communisme, la naissance de l’URSS et enfin la conquête de l’Europe de l’Est (dont Königsberg) après la Seconde Guerre mondiale.

« La Seconde Guerre mondiale ? » Kant bondit et son cœur s’accélère. L’expression elle-même fait froid dans le dos. “Que voulez vous dire ?” Il faudrait alors lui expliquer qu’il y a eu déjà une Première guerre mondiale (9 millions de morts, 20 millions de blessés), qui a mis l’Europe à feu et à sang. Puis il faudrait lui parler de l’Allemagne (dont sa Prusse natale était devenue une province). Du nazisme, de  l’holocauste…

En fait, Königsberg/Kaliningrad  a été au centre des « terres de sang » (blood lands), selon l’expression de l’historien Timothy Snyder. Au milieu de l’Europe et au milieu du 20ème siècle, les régimes nazis et soviétiques ont tué environ 14 millions personnes. Les blood lands s’entendent selo nF. Snyder de la Pologne à l’Est de la Russie Russie et couvrant au passage, l’Urkraine, les pays baltes et la Biélorussie.

Ces 14 millions de morts ne sont pas des soldats tués pendant les combats de la seconde guerre mondiale. Non : la plupart sont des victimes civiles (hommes, femmes, enfants) des deux régimes politiques soviétique et nazi. La plupart ont été tué entre 1930 et 1942 avant que les deux régimes n’entrent en guerre l’un contre l’autre. Car, rappelons le : de 1939 à 1941 Staline et Hilter étaient alliés.

Kaliningrad se trouve au centre de ce territoire de la mort. C’est aujourd’hui une ville qui appartient à la Russie mais qui est située à l’extérieure de la Russie : dans une enclave entre la Pologne et la Lituanie.

Kant est abasourdi : lui qui avait rédigé un Projet de paix perpétuel (1795). Lui qui pensait que la raison universelle pouvait finalement s’imposer et conduire l’histoire humaine. Quel échec plus cuisant pour sa philosophie…


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