Au commencement était l’image

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Le 12 septembre 2018 par Jean-François Dortier

À l’origine des images, il existe une capacité mentale inédite dans le monde animal : l’imagination. Elle est à la source du langage, des techniques, de l’art, des pensées et des fictions.

« Au commencement était le verbe », le premier verset de l’Évangile selon saint Jean a suscité un flot de commentaires théologiques, philosophiques, anthropologiques. Une interprétation de la formule est celle-ci : c’est la parole qui donne naissance à l’humanité. Dit autrement : c’est le langage qui fait l’humain, il est le « propre de l’homme ». Cette thèse a la force de l’évidence – quoi de plus spécifique à l’être humain que son langage ? Mais l’évidence ne fait pas toujours bon ménage avec la science.

Si le langage était le propre de l’humain, comment se fait-il que les humains aient hérité aussi d’autres capacités très singulières comme celle de fabriquer des outils ? Comment se fait-il que les humains soient aussi doués dans les arts ?

Une des hypothèses est que le langage, la technique et l’art soient eux-mêmes dérivés d’une capacité cognitive plus fondamentale. Nombre de candidats ont été proposés pour rendre compte des capacités cognitives spécifiquement humaines : l’apprentissage, l’intelligence, la culture, la conscience ou encore la « théorie de l’esprit ».

Depuis le début des années 2000, une nouvelle théorie a fait son apparition. Elle affirme que l’imagination pourrait bien représenter le facteur clé qui a fait de l’humain un être si singulier. Cette théorie de l’animal imaginatif (TAI) affirme que les images mentales sont la source commune du langage, des capacités techniques, de l’art, mais aussi de nouvelle formes de vie en société fondées sur des projets communs. Pour la TAI, au commencement n’était pas le verbe, mais plus précisément l’image mentale.

 

La théorie du cerveau imaginatif

Avant de présenter les arguments en faveur de cette thèse et ses conséquences sur la compréhension de l’être humain, commençons par une présentation intuitive de cette théorie. Pour cela, rien de plus simple : il suffit d’une petite expérience de pensée. Représentons-nous un instant l’image de la tour Eiffel, ou bien le visage de Mickey Mouse. Rien de plus simple ! Pourtant aucun de ces êtres n’est là pour nous servir de modèle : il suffit de convoquer leur image en pensée. Ces représentations détachées de toute perception directe, voilà ce que l’on nomme les « images mentales ». L’imagination au sens large peut être entendue comme « la capacité de créer des images dans le cerveau séparément de tout stimulus perceptif (1) ». Cette capacité imaginative ouvre accès à une foule d’aptitudes dérivées.

Tout d’abord, les images mentales, qui sont le support des souvenirs conscients, sont également sollicitées pour anticiper. Les psychologues ont d’ailleurs montré que les souvenirs et anticipations utilisent les mêmes processus mentaux  (2), ce voyage mental dans le temps (mental time travel). Les images mentales sont également le support des « mondes possibles », c’est-à-dire des scénarios, des hypothèses et des actions virtuelles qui nous servent à planifier des activités (que faire à manger ce soir ? Où partir en vacances ?) ou pour résoudre toute sorte de problèmes théoriques ou pratiques.

Dans la tradition occidentale, l’imagination créative a longtemps été tenue comme un pôle opposé à la raison. L’imagination serait source des rêves, de la rêverie, de la poésie et des fantasmagories de n’importe quelle espèce. La pensée (scientifique, technique, philosophique) reposerait sur des concepts et des raisonnements. Cette séparation entre raison et imagination n’est désormais plus de mise. Les philosophes des sciences réhabilitent l’imagination comme un outil de savoir, nécessaire à la création de théories scientifiques. Les psychologues de l’enfance montrent que l’imagination est aussi une façon d’explorer le réel et non de le fuir. L’imagination et les expériences de pensée, enfin, servent à concevoir des plans d’action et résoudre des problèmes (encadré ci-dessous).

Les liens entre pensée et langage

Plusieurs types d’arguments viennent en renfort à la TAI. Un premier concerne les liens entre pensée et langage. Si, comme on l’a cru, le langage était au fondement de la pensée, les personnes aphasiques devraient voir leurs capacités intellectuelles détériorées. Or, les observations montrent le contraire : la plupart des aphasiques sont capables d’anticiper, de raisonner, et de réaliser des activités cognitives complexes comme jouer aux échecs. Ces capacités cognitives reposent sur la mobilisation d’images mentales, découplées du langage. L’essor des linguistiques cognitives, développées depuis les années 1990, considère que le langage n’est pas une fonction autonome, mais repose sur des schèmes cognitifs qui lui préexistent. Tout porte donc à croire que l’image (mentale) précède le verbe.

L’intelligence technique, elle aussi, ne saurait se passer d’images mentales. Tous les objets qui nous entourent ont été conçus avant d’exister. C’était déjà le cas au temps d’Homo erectus : la fabrication des bifaces (outils de pierre en forme d’amande apparus il y a 1,5 million d’années) suppose d’agir en ayant en tête la forme de l’objet à réaliser. C’est aussi le cas des premiers abris (hutte de bois) comme c’est encore le cas pour la construction d’une maison, d’une automobile ou de n’importe quel objet. L’idée préexiste à l’objet.

La création artistique présuppose également la mobilisation d’images mentales. Les représentations d’animaux sur les parois ne sont qu’apparemment des copies de la réalité. Les peintures rupestres, même quand elles sont criantes de vérité (les lionnes ou les chevaux de la grotte Chauvet n’ont évidemment pas été peints avec un modèle sous les yeux). Les artistes qui les ont peintes au fond d’une grotte ont réalisé leur œuvre d’après leurs souvenirs, en composant une scène qui n’est pas une photographie du monde réel mais une reconstruction mentale. L’artiste préhistorique n’a pas peint ce qu’il voyait mais ce qu’il savait.

Les cultures humaines enfin présupposent l’existence des représentations mentales. C’est le cas des grands idéaux collectifs mis en avant par les sociologues et anthropologues, aussi nommés « imaginaires » ou « représentations sociales ». À ces idéaux collectifs s’ajoutent d’autres formes d’images mentales : le travail en groupe suppose de se fixer des buts communs (et un « partage d’intentions ») et des savoirs partagés ; les échanges et transactions supposent des promesses et des menaces ; toute vie communautaire suppose aussi des règles et normes, des prescriptions et des interdits qui reposent sur des scénarios imaginaires (« tu ne voleras pas »« tu ne commettras pas l’adultère »). Les individus règlent leur conduite sur des rôles et identités sociaux (modèle masculin ou féminin, modèle professionnel) qui sont aussi des images stéréotypées. Enfin pour légitimer un pouvoir, quoi de mieux que d’invoquer des esprits invisibles (des divinités, des ancêtres, des promesses de monde meilleur ou des menaces de chaos).

Un autre argument, de nature neurobiologique, vient en faveur de la théorie de l’animal imaginatif. Il repose sur l’existence dans le cerveau humain d’une aire cérébrale spécialement dévolue à l’imagination créative : il s’agit du cortex préfrontal. Cette aire cérébrale, située comme son nom l’indique juste derrière le front, est ce qui différencie le plus le cerveau humain des autres primates. Le cortex préfrontal est en connexion avec les autres aires (l’aire occipitale, spécialisée dans la vision, l’aire pariétale, chargée de la motricité, le système limbique, siège des émotions, l’hippocampe, siège de la mémoire, etc.). Le cortex préfrontal agit comme un coordinateur général, responsable des activités les plus complexes et créatives.

La formation de la noosphère

L’imagination, au sens le plus général de création d’images mentales, est donc le ressort d’une foule d’aptitudes dérivées, spécifiquement humaines : le langage, l’art, les techniques et les représentations collectives. Ce sont les images mentales qui rendent possible la formation d’un monde d’idées – la « noosphère » – dont les religions (avec leurs esprits invisibles), les idéologies (avec leurs valeurs sacrées), les sciences (avec leurs modèles abstraits).

La production d’images mentales est enfin à la source de l’activité cérébrale la plus banale qui soit : celles de nos pensées intimes. L’essentiel de cette production mentale que William James appelait le « flot de conscience », ce petit film intérieur qui tourne en permanence du soir au matin (sous forme de rêves) et du matin au soir (sous forme de rêveries et de pensées intérieures).

L’imagination a métamorphosé l’espèce humaine. Elle l’a lancée sur une trajectoire évolutive inédite au regard des espèces cousines. Grâce à la puissance imaginative, les humains se sont mis à anticiper, à créer, à parler et à inventer de nouvelles formes de vie en société.

Les images graphiques – dessins, peintures, sculptures – ne sont qu’une des manifestations parmi d’autres d’images mentales : elles ont aussi donné naissance aux mots, aux outils, aux savoirs partagés, aux êtres invisibles (divinités et ancêtres disparus) et aux idéaux et projets communs.

« Au commencement était le verbe », disait saint Jean ; « au commencement était l’action », corrigeait le Faust de Goethe. Au seuil du 21e siècle une nouvelle hypothèse s’est fait jour : « Au commencement était l’image ».

NOTES
1 Maurice Bloch, « Imagination from the outside and from the inside », Current anthropology, vol. LVII, n° 13, juin 2016.

2Thomas Suddendorf et Michael Corballis, « Mental time travel and the evolution of the human mind », Genetic, Social, and General Psychology Monographs, vol. CXXIII, n° 2, juin 1997.


Le monde des images : icônes, image de soi, images mentales…

Le mot « image » est faussement évident. De premier abord, l’image, c’est un dessin, une peinture, une photo, un film, etc., autrement dit une représentation graphique d’un être réel (un petit chat) ou fictif (Mickey Mouse) sur une surface plane (mur, papier ou écran).

Il faut sans doute intégrer dans le monde des images, les représentations en trois dimensions, une sculpture par exemple, dont la seule différence avec un portrait est d’être en 3 D. Dès lors, un mannequin en vitrine est aussi une « image ».

Dans le monde des images, il n’y a pas de raison d’évacuer non plus les plans, les cartes et les schémas qui servent à décrire des réseaux de transport ou à expliquer comment monter une armoire.

Mais le mot « image » sert aussi à désigner l’« image de soi » ou l’« image de marque », ce qui correspond à son apparence visuelle (vestimentaire) et doit intégrer les accessoires (bijoux, tatouages, voiture) qui servent à se mettre en scène et qui participent de sa réputation. Dans ce sens large l’« image publique » peut alors intégrer des informations écrites (un CV) ou orales (rumeur).

Le mot « image » est employé à propos d’expression linguistique, pour désigner une métaphore : « mon trésor », « mon rayon de soleil », « ma bête noire ».

Enfin le mot « image » renvoie aux images mentales, ces représentations internes ou se mêlent les rêves, les souvenirs, les fantasmes, les hallucinations et toute forme de projection mentale qui forme notre « film intérieur ».


2 commentaires »

  1. Lionel dit :

    Le langage est-il premier est-il constitutif du reste ?
    Je me pose la question de savoir comment des sourds se représente les choses le font-ils en les nommant on se les racontant bien qu ils n en aient pas besoin pour les exprimer?
    Je pense À Paul Ricoeur et à ses théories concernant la narration, elles Laissent à penser que nous construisons ce que nous sommes par le verbe. Nous ne cessons de nous raconter ce que nous sommes.
    Vos propos reviennent à penser que l on se représente d abord l image de ce que nous vivons avant de la traduire en mots.
    C est intéressant et la psychanalyse tendrait à confirmer vos propos : ce sont les « topiques » qui organisent nos pensées qui nous apparaissent traversties par le biais des lapsus, des rêves, des actes manqués. Les mots ne sont là qu’ en tant que traces de nos espaces mentaux.
    Merci pour cette lecture.
    Bien cordialement

  2. Jacques Van Rillaer dit :

    A la liste des pouvoirs de l’imagerie mentale, on peut ajouter son pouvoir thérapeutique (à côté, hélas, de son pouvoir pathogène…). Déjà Pierre Janet, dans “L’automatisme psychologique” (1889) décrivait diverses procédures psychothérapeutiques comme “la substitution d’images” ou l’accompagnement du patient dans un voyage imaginaire au cœur de ses peurs. Dès le début des TCC, la visualisation mentale a été utilisée par des praticiens, en particulier Joseph Wolpe, son élève Arnold Lazarus, et Joseph Cautela, un élève de Skinner. Jerôme Singer publiait en 1974 l’ouvrage “Imagery and daydream methods in psychotherapy and behavior modification” (Academic Press) et quelques années plus tard “Mind-Play” (1980), traduit sous le titre “Les fantasmes créateurs” (Montréal: Ed. de l’Homme, 1981), où on pouvait lire : “La capacité de fantasmer ou de vivre d’imagination est peut-être la caractéristique dominante et le cadeau le plus précieux de l’évolution de l’espèce humaine” (p. 12).
    Sur cette question, signalons la sortie toute récente d’un ouvrage, à la fois pratique et rigoureux : Ceschi, Grazia & Pictet, Arnaud (2018) “Imagerie mentale et psychothérapie”. Bruxelles : Mardaga, 332 p.

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