la fille qui avait une mouche pour compagne
0Le 7 septembre 2010 par Jean-François Dortier
Dans Chinoises, de Xinran (voir le billet précédent), la journaliste raconte l’histoire de Hongxue : « La fille qui avait une mouche pour compagne ». Un jour, Xinran a reçu dans son courrier un paquet envoyé par un anonyme. A l’intérieur il y avait le journal intime tenu dans les années 1970 par une jeune adolescence. Dès les premières pages, la jeune fille fait un aveu. A l’âge de onze ans elle a eu ses premières règles. A partir de ce jour, son père a changé d’attitude envers elle. Un jour que sa mère était parti à la ville faire des courses, il a demandé à sa fille de se déshabiller pour voir si c’était vrai « qu’elle était devenue une femme ». Puis sont venus les caresses, les baisers et enfin, il a frotter contre elle « la chose dure qu’il avait entre les jambes ». Le début du calvaire de la petite. Dès que sa mère s’absentait du foyer l’adolescente allait subir les assauts de son père.
Finalement, la jeune Hongxue finira par révéler l’affaire à sa mère. Au lieu de prendre sa défense, sa mère lui interdit alors de parler à l’extérieur de ce qui est arrivé, de peur que « la honte » s’abatte sur la famille.
Quelque mois plus tard, la jeune fille tombe malade et est hospitalisée. L’hôpital est pour elle, un lieu béni. Le personnel est gentil et s’occupe bien d’elle. Elle va y rester plusieurs semaines.Pendant les longues journées passée dans sa chambre, la jeune fille commence à tenir son journal. Ici, les médecins et personnels sont très prévenants avec elle, mais elle reste souvent seule et s’ennuie. Pas de jouet, pas d’ami, pas de chat ou d’autre animal de compagnie. Ses seuls compagnes de chambrées sont … les mouches. On est en plein été, il faut chaud; et les mouches sont nombreuses. Les infirmiers cherchent à s’en débarrasser mais en vain. Pour la petite chinoise, les mouches sont une distraction. Elle commence à s’intéresser, les dessiner, les observer, les prendre en affection. Un jour, elle réussit même a capturer une petite mouche blessée et qui ne peu plus voler. Pendant un temps, la mouche va devenir sa protégée. Elle va la mettre dans une petite boite qu’elle cache dans on placard et qu’elle sort en cachette pour la nourrir et l’observer. Cette mouche est un peu son bébé. Et elle sera très triste quand elle la retrouvera morte un jour, au fond de sa boîte.
Puis vient le moment où la petite fille est presque guérie. On parle alors de la faire retourner chez elle et de libérer un lit. Elle songe déjà à ce qui l’attend à son retour… Comment éviter d’être renvoyer chez elle? Elle imagine un moyen. Hongxue (c’est son nom) décide de s’inoculer une nouvelle maladie afin de prolonger son séjour. Elle a appris par les infirmiers qu’il fallait absolument protéger les plaies des mouches, qui sont le vecteur de graves infections. C’est peut être une solution. Un jour, la petite malade va attraper une mouche et l’écraser sur une plaie qu’elle s’est faite au bras. Les dernières pages de son journal son pleine d’espoir. « Je crois que la blessure de mon bras est légèrement infectée. Elle a enflé en une grosse bosse rouge, et j’ai beaucoup de mal à écrire. (…) J’espère que ça va marcher ».Le journal s’arrête là. Quelques jours plus tard, la jeune fille mourra de septicémie…
C’est peut-être un infirmière qui a retrouver le journal, l’a conservé chez elle det a décidé de l’envoyé à la journaliste, bien des années plus tard. Sans elle, l’histoire de la « fille qui avait une mouche pour compagne » serait restée inconnue.
Catégorie : Femmes
Les chinoises
1Le 3 septembre 2010 par Jean-François Dortier
Chinoises de Xinran, (éd. Picquier Poche. 2005 ; l’original date de 2000) est un livre qui remue.
Xinran est journaliste à la radio chinoise. Un soir, en 1999, alors qu’elle sort tard de son travail, un individu l’agresse pour lui arracher son sac. Xinran se défend tout en serrant son sac contre elle. Car il y a à l’intérieur un bien très précieux : le manuscrit du livre qu’elle vient d’achever sur les femmes chinoises. Depuis neuf ans Xinran anime chaque nuit une émission de radio où des femmes qui lui écrive ou téléphone parlent d’elles-mêmes. Son livre est fait du témoignage d’une douzaine d’entre elles.
Le voleur jette Xinran à terre et lui donne des coups de poids. Elle reste accrochée à son sac. Finalement des gens arrivent et le voleur s’enfuit. Elle a du sang qui sort de la bouche, des ecchymoses sur tout le corps. La police et les passants « Vous n’auriez pas du risquer la vie pour un sac ! » lui disent les passants et la police arrivée sur les lieux.
« Mais dedans, il y avait mon livre ! »
Le policier ne comprend pas. Comment peut-on risquer sa vie pour un livre ?
Ce livre n’est pas n’importe lequel. C’est le manuscrit qu’elle a rédigé ces derniers mois.Ce manuscrit est une témoignage unique. Le premier chapitre débute par une histoire : celle d’une lettre, reçue un jour au siège de la radio. Un jeune garçon lui écrit d’un lointaine campagne pour lui demande de l’aide. Dans son village, une jeune fille est séquestrée par un vieil homme. Il la retient par des chaines dans une pièce de sa maison. Cette pratique d’enlèvement n’est pas exceptionnel dans la région. Un vieux paysan qui n’a pas d’enfants, essaie partout les moyens d’avoir un garçon. Et s’il doit acheter ou kidnapper une jeune fille pour cela, il le fera. Les gens le savent et l’accepte, car c’est une malédiction que de ne pas avoir de femme et d’enfants. Certaines de ces jeunes filles réussissent a se sauver, d’autres finissent pas accepter leur sort surtout quand un enfant est né.
La journaliste décide d’alerter les autorités. Mais elle se heurter à l’indifférence de la police et l’hostilité des gens du village. Elle réussira tout de même à faire délivrer la jeune fille : elle n’avait que 12 ans !
Pour Xinran, cette histoire est un déclic. Combien de femmes chinoises subissent des sorts similaires ? Combien vivent un cloitrée dans leur village, sans personne à qui se confier ? Elle décide de consacrer une émission de radio où les femmes chinoises pourront témoigner de leur sort. On est dans les années 1980, la politique d’ouverture permet de timides libertés. Les langues commencent à se délier. Xinran va recevoir des milliers de lettres par jour de femmes, recueillir des milliers de témoignage.
Un jour, deux vieux parents en colère se présente devant la radio pour la rencontrer. Il accuse la journaliste d’être une criminelle : leur fille s’est suicidée parce qu’elle n’a pas répondu à sa lettre. En fait elle va la recevoir la lettres deux semaines après le suicide de la jeune fille. Que dit-elle ?
Dan cette lettre, ka jeune déclare aimer un garçon. Un voisin les a vu s’embrasser et il l’a raconté partout. « Ma mère et mon père son mort de honte ». Pourtant elle n’a « rien fait de mal » avec lui.
« J’aime beaucoup mes parents. Depuis que je suis toute petite, j’ai fait de mon mieux pour qu’ils soient fiers de moi, qu’ils soient heureux d’avoir une fille intelligente et belle et ne se sentent pas inférieurs aux autres parce qu’ils n’ont pas de fils.
Maintenant, j’ai déçu leurs espoirs et je leur ai fait perdre la face. Mais je ne comprends pas ce que j’ai fait de mal. Comment l’amour peut-être immoral ou offenser la décence publique ?
Je t’ai écrit pour te demander conseil. Je pensais que tu m’aiderais à expliquer les choses à mes parents. Mais toi aussi, tu t’es détournée de moi. Personne ne se soucie de moi. Je n’ai pas de raison de continuer à vivre.
Adieu, Xinran, Je t’aime et je te déteste ».
Xiaao, Yu »
L’étudiante émancipée.
Le contraste est grand entre le sort de ces jeunes filles de la campagne, encore traditionnelle et celui de Jin Shuai cette étudiante « émancipée » que va rencontrer Xinran sur un campus d’université. Jin Shuai est le prototype d’une jeune génération d’étudiante émancipé. Elle a des idées claires et pas la langue dans sa poche. Elle est étudiante en science. Et son avis sur les femmes et les hommes est tranché.
A la question qu’est ce qu’une femme « bien ». Elle répond.
« Une chinoise « bien » est conditionnée, elle se comporte de façon douce, humble, et se conduit de même au lit. C’est pour ça que les Chinois disent que les épouses manquent de sex appeal. (…) Elle doivent supporter les douleurs de l’accouchement, et elles travaillent comme les hommes pour nourrir leur familles quand leur maris ne gagnent pas assez. LEs hommes épingles des photos de femmes séduisantes au dessus de leur lit pour s’exciter, alors que leurs épouses se reproches leur corps usés par les travaux. (…)
‘Regardez ces vieux couples qui se sont épaulés l’un l’autre pendant des dizaines d’années. On pourrait croire que l’homme va s’en contenter, mais donnez lui-en l’occasion. Et il rejettera la vieille pour en prendre une plus jeune. (…)
Les hommes veulent une femme qui soit une épouse vertueuses, une bonne mère, , capable de faire toutes les tâches ménagères comme une servante. A l’extérieur de la maison, elle doit être séduisante et bien éduquée, pour leur faire honneur. Au lit, elle doit être nymphomane. (…)
Dans ces conditions dites moi combien de Chinoises sont capables de satisfaire à toutes ces exigences ? Toutes les femmes sont mauvaises, selon ces critères. ».
Comme bien peut de femmes répondes à ces exigences, beaucoup d’hommes riches se font désormais escorter d’une « secrétaire privée ». La secrétaire privé, dans le Chine des années 1990, où nombre de chinois se lance dans le business, c’est le signe d’une certaine réussite. Il se font accompagné d’une secrétaire privée – une jeune femme belle et cultivée que ces hommes mariés, arbore dans les repas d’affaire, ou les boites de nuit.
« Accompagnatrice » c’est un job a temps partiel pour nombres d’étudiantes. Certaines de ces « accompagnatrices » travaillent pour plusieurs hommes. Dans certains cas, elles ne font que suivre l’homme au restaurant. Mais parfois cela va plus loin : l’accompagnatrice couche avec son patron. Il loue un studio ou une chambre d’hôtel où elle reste dormir même quand lui est rentrer retrouver sa femme. Elle se fait entretenir, offrir des vêtements et des bijoux, sortir dans les restaurants chics et les magasins de luxe.
La plupart de ces « secrétaires privés, note Jin Shuai, « savent que leurs patrons n’abandonneront jamais leur famille. Seule une idiote prendrait leurs mots doux pour de l’amour. »
Catégorie : Femmes
Husserl, les arbres en fleur et la phénoménologie
2Le 14 août 2010 par Jean-François Dortier
Edmund Husserl est assis à sa table de travail dans sa maison de Göttingen. Nous sommes en 1910. Il rédige ses Idées directrices pour une phénoménologie, manuscrit sur lequel il travaille depuis des années et qu’il a maintes fois repris et remanié. C’est le printemps et le philosophe austro-allemand voit par la fenêtre un arbre en fleurs. Cet arbre, pense-t-il, est peut-être un bon moyen pour expliquer quelques-unes des idées clés de la nouvelle philosophie qu’il veut promouvoir : la phénoménologie.
Prenons cet arbre en fleurs, écrit E. Husserl, « c’est la chose, l’objet de la nature que je perçois ; là-bas, dans le jardin ». Ceci est un arbre réel, mais fermons les yeux et oublions cet arbre-là pour penser à la notion d’arbre.
Alors que la nature nous présente des objets réels sous différents états – platane, sapin ou cerisier en fleurs – la pensée peut en extraire un schéma abstrait, une idée pure, une « essence » qui transcende toutes les figures contingentes. L’idée d’arbre est bien formée d’un tronc et de branches. C’est la forme générale, le « noyau commun » qui s’impose lorsqu’on y pense.
Ces idées pures, ou « essence », qui organisent notre pensée, et qui donnent du sens à l’objet : voilà l’objet de la phénoménologie que Husserl entend promouvoir. Elle doit, selon lui, proposer une nouvelle voie pour la philosophie et la sortir de la crise qu’elle connaît alors. Mais pour mieux comprendre ce projet, il nous faut revenir en arrière.
Husserl fut d’abord mathématicien, passionné par la théorie des nombres. Scientifique, soucieux de rigueur, il conçoit la pensée comme une démarche devant aboutir à des conclusions universelles et irréfutables. A ce titre, il partage les critiques faites aux philosophes qui ne parviennent jamais à s’entendre entre eux. Il veut faire de la philosophie une « science rigoureuse » et dont les conclusions s’imposent à tous, à la manière des vérités mathématiques.
Mais en tant que scientifique, le jeune Husserl s’était trouvé face à un dilemme théorique. Pour rendre compte des faits mentaux, le positivisme scientifique, alors dominant dans la pensée allemande, professe qu’il faut appliquer aussi à l’esprit humain la démarche objective. Elle doit rejeter l’introspection, s’intéresser aux faits psychiques comme à tout autre objet. La psychologie doit devenir expérimentale. Elle doit étudier les désirs, la volonté, les idées, comme n’importe quelle réalité naturelle.
Mais les connaissances mathématiques seraient-elles assimilables à des processus mentaux comme les autres ? Husserl, le mathématicien, ne peut l’admettre. Que deux et deux fassent quatre est une vérité qui ne dépend pas de la psychologie de chacun. La logique ne peut se dissoudre dans la psychologie. Il faut donc chercher une théorie de la connaissance qui concilie les deux approches.
La rencontre avec Brentano
C’est à ce problème que Husserl songeait déjà dans les années 1890. Après avoir passé sa thèse de mathématique, il s’était orienté vers la philosophie sous l’influence de Franz Brentano, un professeur d’exception à qui Husserl dédiera son premier livre : la Philosophie der Arithmetik (1891).
Prêtre défroqué, personnage atypique, passionné d’échecs, de cuisine, de poésie, nageur et gymnaste infatigable, auteur d’une vingtaine de livres de philosophie et de psychologie, Brentano (1838-1917) était un professeur charismatique. Son enseignement attirait beaucoup d’étudiants (Freud fut de ceux-là). A Vienne, il développe alors devant un parterre d’étudiants subjugués une théorie de la conscience centrée sur la notion « d’intentionnalité ».
Pour Brentano, l’intentionnalité désigne cette capacité particulière de l’être humain de forger des « représentations ». Les représentations mentales – qu’il s’agisse d’une orange, d’une souris, ou d’un enfant – ne sont pas des images objectives. Elles portent la marque du sujet qui les produit : de ses désirs, de sa volonté, de son « rapport au monde ». La représentation est dite « intentionnelle » : elle exprime le sens que l’individu attribue aux choses. « La conscience est toujours conscience de quelque chose » proclame Brentano.
La théorie de l’intentionnalité de Brentano avait vivement impressionné Husserl. Mais son « psychologisme » (qui supposait une totale subjectivité des états mentaux) heurtait l’esprit du mathématicien. Comment donc conjuguer la logique (et ses vérités universelles) et le psychologique (et sa subjectivité) ? Husserl entrevoit alors une façon de résoudre le dilemme en « fusionnant » la théorie de l’intentionnalité de Brentano et les conceptions universalistes des mathématiciens. Il commence alors à rédiger ses Recherches logiques (publiées en deux parties en 1900-1901) dans lesquelles il expose sa découverte. En géométrie, un rectangle est une figure aux caractéristiques universelles : c’est une figure à quatre côtés, dont les angles sont droits. On peut faire varier la taille du rectangle, changer sa largeur ou sa longueur, son « essence » de rectangle reste la même. Husserl appellera par la suite « variation eidétique » cette démarche qui consiste à modifier par la pensée les caractères d’un objet mental afin d’en dégager l’essence (renommée eidos). Husserl voudrait maintenant transposer cette méthode (1) à la perception en général.
Ainsi, lorsque je perçois un objet rectangulaire – une table, un livre, une fenêtre – je perçois en eux à la fois un objet physique et une forme géométrique (le rectangle). Le rectangle est à la fois un être mathématique universel, une « essence », même si on l’appréhende toujours sous des formes empiriques.
La parution successive des deux volumes des Recherches logiques vont attirer l’attention de quelques philosophes. Heidegger dira que ce livre l’avait « ébloui » et qu’il en avait fait son livre de chevet. Mais les idées formulées par Husserl restent abstraites et formulées dans un langage nouveau et abscons. Ses thèses sont interprétées de diverses manières et font l’objet de commentaires qui irritent Husserl, qui se juge incompris.
Les années 1900-1910 seront difficiles pour lui. Il ne parvient pas à obtenir la reconnaissance universitaire à laquelle il aspire. Sur le plan théorique, il se heurte aussi à des problèmes conceptuels qui le conduisent à remanier sa théorie. De 1900 à 1913, il ne publie presque rien : le voilà attelé à essayer de clarifier son projet, mais aussi à reprendre son analyse et à la remanier.
Et les « Ideens » vinrent
Enfin en 1913, il publie son grand livre Idées directrices pour une phénoménologie, un épais ouvrage qui synthétise sa pensée. Il y expose son projet : la phénoménologie est la « science des phénomènes » (au sens de phénomènes mentaux). Car « elle s’occupe de la conscience ». Mais, alors que la psychologie veut étudier les faits psychiques, la phénoménologie veut en extraire les « essences ». A ce titre, elle est une « science des essences » ou « science eidétique ». Les essences, ce sont l’ensemble des modèles épurés que la pensée extrait de son commerce avec les choses, les personnes, les situations. Ce peut être une couleur (le rouge), une forme (le cercle), un type humain (l’ami, l’enfant, l’étranger…), ce peut être une émotion (la peur, la haine, l’ennui…). La liste est infinie. Sa démarche repose sur « l’époché » ou « mise en parenthèses » du monde. Car pour s’occuper des essences, il faut « mettre le monde hors circuit » pour axer son esprit sur les idées pures. Puis il expose toute une armature conceptuelle : la variation eidétique, propose tout un vocabulaire nouveau : eidos, noème, noèse, hylé…
Husserl pense avoir jeté les fondements d’une philosophie dont le champ d’investigation s’ouvre à tous les phénomènes mentaux : souvenirs, rêves, valeurs, expérience esthétique, croyances religieuses, relation à autrui.
Cependant, les Ideens restent encore très programmatiques. Elles ne font qu’esquisser un projet sans vraiment lui donner corps. Husserl a d’ailleurs annoncé à ses étudiants que la tâche serait immense et prendrait des dizaines d’années…
La parution des Ideens marquent pourtant un net tournant dans la réception de l’oeuvre de Husserl. Il est devenu une figure connue et respectée. Au cours des années 20, des penseurs déjà connus comme Max Scheler, se rallient à son projet. Husserl attire à Fribourg des étudiants comme Hans G. Gadamer, Eugen Fink, Emannuel Levinas, Herbert Marcuse. Le plus brillant d’entre eux, le jeune Martin Heidegger, devient le plus proche collaborateur de Husserl qui le considère comme son fils spirituel. Il le fait nommer à Marburg en 1922, puis sur sa propre chaire, à Fribourg, lorsqu’il prend sa retraite en 1928. En hommage à son professeur, Heidegger lui dédiera en 1927 son premier livre Etre et Temps.
Le temps semble venu pour que la phénoménologie se déploie enfin.
Les années noires…
Mais les choses ne se passent pas ainsi. Tout d’abord, Heidegger n’est pas homme à suivre les pas d’un maître. Il prend bientôt ses distances avec Husserl et pense à sa propre destinée philosophique. Il s’éloigne du vieux professeur et commence même à ironiser sur lui.
Husserl est affecté par la « trahison » de Heidegger. Il se juge incompris. Mais lui-même n’aide pas vraiment à se faire comprendre. Il ne cesse de reformuler son projet initial. Il accumule des milliers de notes, reprend sans fin sa copie. Au grand dam de ses assistants, comme Edith Stein ou Eugen Fink, chargés de mettre au point ses écrits pour publication.
Pour faire connaître sa pensée, Husserl donne des conférences. Ainsi, en 1929, il est invité à la Sorbonne, pour une série de conférences qui deviendront le texte de ses Méditations cartésiennes.
Mais le temps passant, la situation s’assombrit. Les années 30 arrivent et les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne. Juif d’origine (bien qu’il se soit convertit au protestantisme en 1918), Husserl se voit interdire toute activité académique. On lui réserve quelques égards du fait qu’un de ses fils est mort à la guerre, mais on lui interdit bientôt de publier. Husserl, inquiet de la situation, refuse pourtant de quitter son pays.
Il entreprend l’écriture d’un manifeste, La Crise de l’humanité européenne et la Philosophie. Dans ce livre, Husserl en appelle à un sursaut face à la montée des périls. Pour lui, l’Europe est menacée, d’un côté par la montée de l’irrationnel, de l’autre par un développement des sciences et techniques, qui enferment le monde dans une vision déshumanisée de l’homme. La phénoménologie reste la seule voie de salut, car elle s’intéresse à la conscience, à l’esprit, « aux questions qui portent sur le sens ou l’absence de sens de toute existence humaine ». Le ton devient de plus en plus missionnaire…
En 1938, Husserl meurt à l’âge de 79 ans laissant une oeuvre totalement inachevée. La phénoménologie est dans une situation paradoxale. D’un côté, elle a ouvert une voie fertile dans laquelle se sont engagés nombre de grands esprits : M. Heidegger, H.G. Gadamer, M. Scheler, E. Levinas, M. Merleau-ponty, J.-P. Sartre et bien d’autres… Tous s’inscrivent dans le sillage de Husserl. Même si chacun donne à la phénoménologie sa propre interprétation : les uns exploreront les rapports de l’homme au temps, à la mort, à son angoisse existentielle ; les autres verront dans les phénoménologies un outils pour comprendre la perception, l’imagination, le sens artistique. D’autres encore y verront une pensée de l’homme plongé dans l’histoire (voir l’encadré ci-dessus)… Mais la postérité de la phénoménologie cache aussi une absence de cohérence. Le projet de Husserl est resté inachevé. Il n’a pas produit les connaissances assurées qu’on était en droit d’attendre d’une « science rigoureuse ». A l’aune de son projet, l’entreprise de Husserl est un échec.
HUSSERL, LES ESSENCES ET LES FORMES
- Lorsque Edmund Husserl conçoit la phénoménologie comme « science des essences », au tournant du xixe siècle, la pensée allemande est tiraillée entre le naturalisme (qui veut étudier les phénomènes mentaux comme des faits naturels) et l’espoir de construire une « science de l’esprit », promue par Wilhelm Dilthey qui s’occupe des idées et des cultures, telles qu’elles sont subjectivement vécues. Husserl partage ce projet de science de l’esprit, mais reproche à Dilthey son « historicisme » selon lequel les idées sont variables et relatives, et qu’il n’y a donc pas de concepts universels.
- Husserl cherche une voie qui concilie à la fois l’étude des expériences vécues et l’universalité des catégories de pensée. Au même moment, Christian Ehrenfeld (1859-1932), un autre élève de Brentano et collègue de Husserl, lance l’idée de « psychologie de la forme » (Gestalt). Les formes sont des schémas mentaux, des modèles (comme un prototype) qui donnent forme au réel perçu. Toujours à la même époque, Max Weber propose la théorie des idéal-types, et Georges Simmel sa théorie des « formes sociales ». Il s’agit de construire des « prototypes », ou « formes » qui synthétisent une forme sociale (le capitalisme, la secte), ou expriment une expérience, un style de vie, un rapport au monde (le bourgeois, l’étranger, le protestant).
- E. Husserl a beaucoup écrit, mais peu publié de son vivant. Ces principaux ouvrages sont les Recherches logiques (1900-1901) ; Idées directrices pour une phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures (vol. I, 1913, et vol. II, 1912-1915) ; Méditations cartésiennes (1929-1932) ; La Crise des sciences européennes et la Phénoménologie transcendentale (1934-1937).
- A la mort de Husserl, plus de 40 000 pages de manuscrits ont été archivées. Elles font l’objet de publications sous forme d’oeuvres complètes appelées « Husserliana » (31 volumes publiés) en Allemagne.
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Qu’est-ce qu’une pomme?
Qu’est-ce qu’une pomme ? Un fruit rond, rouge, jaune ou vert, qui se mange, a un goût sucré et qui croque sous la dent. Mais pour un chat : que représente t-elle ? Il ne voit pas ses couleurs (les chats sont aveugles aux couleurs) ; il ne la mange pas. Pour lui, c’est un objet aussi insignifiant qu’une pierre. Le chat et l’humain perçoivent la pomme de façon bien différente.
Dans Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) a montré, dans la lignée de Husserl, combien la perception de notre environnement était liée à notre corps, d’une part, et aux relations de désir, d’amour, d’indifférence, qui nous lient aux objets qui nous entourent.
Nous vivons dans un monde entouré d’objets. Il nous apparaissent comme des réalités objectives, mais c’est notre rapport au monde qui définit la valeur, le sens que nous leur donnons.
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Les héritiers de la phénoménologie
La postérité de la phénoménologie est exceptionnelle si on en juge à la renommée des philosophes qui se sont engagés dans le sillage de Husserl.
- Martin Heidegger (1889-1975) est le fils spirituel de Husserl, mais aussi son renégat. Dans Etre et Temps , il explore, dans la veine initiée par son maître, le rapport de l’homme au temps. Si tous les êtres vivants sont inscrits dans la temporalité : ils naissent, vivent et meurent. Seul, l’homme en a conscience. Il en retire à la fois une angoisse, mais aussi une liberté : celle de se projeter dans l’avenir.
- Hans G. Gadamer (né en 1900). Etudiant de Husserl, Gadamer explore les conditions dans lesquelles la compréhension des faits humains (le langage, l’histoire, les idées) passe toujours par une « interprétation ». D’où l’importance de l’herméneutique (science de l’interprétation) abordée dans Vérité et Méthode , 1960).
- Maurice Merleau-Ponty (1908-1961). Ce philosophe français soutient dans sa Phénoménologie de la perception que la perception d’un objet n’est pas une photographie objective de celui-ci ; on l’appréhende toujours d’un point de vue corporel (angle de vue, capacité perceptive) et intentionnel (désir, amour, utilité).
- Emmanuel Levinas (1905-1995). Il a consacré sa thèse à Husserl. Puis a consacré son oeuvre aux sources de nos intuitions éthiques et sur les relations que l’on nous avec autrui.
- Il faut aussi citer l’allemand Max Scheler (1874-1928), auteur de L’Homme du ressentiment ; Jean- Paul Sartre (1905-1980), dont L’Etre et le Néant débute par une analyse de l’être directement inspirée de Husserl ; le Polonais Ian Patocka, mais aussi des penseurs comme Paul Ricoeur, Jean Toussain Desanti, Michel Henry, Jean- Luc Marion, Janicaud, dont les oeuvres s’inscrivent dans la voie ouverte par Husserl…
Catégorie : Philosophie
Du nouveau sur l’origine de la vie
1Le 25 juillet 2010 par Jean-François Dortier
Une vie complexe et pluricellulaire de plus de deux milliards d’années !
On vient de découvrir au Gabon des fossiles d’organismes pluricellulaires datant de 2,1 milliards d’années. Cette découverte comble un grand vide dans l’histoire de la vie. Jusque là, les plus anciennes formes de vie pluricellulaires connue remontaient à 600 millions d’années. Celles ci sont donc beaucoup plus vieille de 1, 5 milliard d’années. La découverte faire la une de Nature, du 1er juillet.
réf. : ‘Large colonial organisms with coordinated growth in oxygenated environments 2.1 Gyr’, El Albani A. et al ,Nature, 1st July 2010
Voilà à quoi ressemblaient nos lointains ancêtres (ou plutôt leurs cousins)
Catégorie : Bazar
Camus contre Hegel
0Le 5 janvier 2010 par Jean-François Dortier
Mes premières lectures de philosophie remontent à l’époque du Lycée. J’avais pris un peu d’avance en essayant de lire Nietzsche, Descartes ou Pascal dès la classe de seconde. Précocité ? Pas vraiment : j’avais déjà redoublé deux classes au collège.
Je me souviens avoir été fasciné par deux philosophies contradictoires. D’un côté, il y avait Camus, Sartre, Nietzsche et la philosophie existentielle. Elle se résumait pour moi à une équation: Dieu est mort = la vie n’a pas de sens = tout est permis = tout est absurde. Si Dieu est mort, alors l’homme est libre. Donc j’ai le droit d’aller voler un Bounty à l’épicerie du coin !
C’est la philosophie que je trouvais dans l’homme Révolté, l’Etranger, ou le mythe de Sisyphe.
Une autre philosophie m’avait fasciné à l’époque. Exactement symétrique et contradictoire. Je la devais à Hegel et Teilhard de Chardin. De Hegel, je n’avais pas compris grand chose de ma tentative de lecture de la Raison dans l’histoire. Restait le titre, qui dévoilait tout : le monde à un sens. S’y déploie une raison. L’histoire marche vers « l’esprit absolu » : la Raison, l’Idée, la Vérité. De Teilhard de Chardin, j’avais parcouru fiévreusement Le Phénomène Humain. L’histoire de l’univers était celle d’une évolution continue, allant de la matière physique, à la matière vivante, puis de la matière vivante à la matière pensante. L’évolution avait crée des formes de vie de plus en plus complexe. Le cerveau était apparu chez des espèces animales. Et l’homme avait porté plus loin le mouvement. Il avait crée le monde des idées (la noosphère). Et celle ci allait peut fusionner un jour dans un esprit absolu : l’Esprit absolu de Hegel. Mon cerveau d’adolescent (caché derrière un masque boutonneux), s’était enflammé pour cette philosophie. Oui, il y avait un progrès dans l’histoire, oui, le monde avait un sens. Et il menait à travers une marche longue et difficile, pleine d’épreuves, vers la lumière : la connaissance absolue. Et nous avions, nous les humains un rôle à jouer dans cette histoire : aider à la révélation. Et moi en particulier j’allais avoir un rôle majeur : celui de faire progresser la connaissance ; faire faire un pas vers la Vérité. Un par vers l’esprit absolu, le Savoir, la Lumière, la Connaissance, Dieu, (appelez cela comme vous voulez) Dieu n’est pas au début, mais à la fin du monde. Bref, nous avions – enfin « j’avais » – une mission à accomplir.
L’Absurde contre Raison. L’Ordre contre le Désordre, le Chaos contre le déterminisme. Ces deux philosophies, pourtant antithétiques m’enthousiasmaient. Chacune m’inquiétait aussi.
La philosophie de l’absurde ne pouvait qu’exalter l’esprit fondeur de l’adolescent que j’étais (« Dieu, je t’emmerde », « Tu n’existes même pas ! », « Je fais ce que je veux ; la vie est un jeu absurde et on va bien se marrer »). Mais en même temps, cette absurdité me mettait mal à l’aise. Et j’appelais alors à la rescousse sa philosophie ennemie : la pensée de l’ordre et de la Raison. Ah moi Hegel Ah moi Teilhard ! Le monde à un sens et moi j’ai soif de raison, de logique, de cohérence.
Inversement, la raison dans l’histoire, même confuse était plus rassurante. Il y avait bien une logique cachée, une loi, une structure fondamentale qui gouvernait tout cela. Et on allait le découvrir. On pouvait espérer atteindre une « Vérité fondamentale », un savoir absolu.
Mais aussitôt, cette idée rassurante devenait angoissante. Si tout est inscrit dans un plan, une destinée, alors une loi implacable qui gouverne ma vie. Et je ne suis qu’un pion dans un projet suprême qui me dépasse. Sur le plan théorique, si on découvre la Vérité, la « théorie du tout », alors plus rien ne sera à découvrir. Nous comprendrons tout. Mais le savoir aura perçu de son charme de son mystère. La connaissance absolue est la version mentale de l’implacable nécessité sur les plan de l’action. Non, je ne veux pas de cela !
Camus contre Hegel. Le mythe de Sisyphe contre La raison dans l’histoire l’ordre contre le désordre. Comment choisir ? Après avoir passé quelques temps à médité la chose, tout en buvant mes premiers « panaché » à la terrasse de café (un peu de bière pour faire le grand, un peu de limonade parce qu’on est encore petit) j’étais arrivé à l’idée suivante. Ces idées géniale mais assez ancienne restaient au fond très spéculative. Comment prouver qu’il y a de l’ordre dans le monde ? Comment montrer au contraire que la nature humaine n’existe pas, (postulat sartrien qui justifie théoriquement la liberté). Tout cela n’était que des pari abstrait sur la marche du monde, des théories spéculatives coupé des connaissances scientifique, des squelettes vides. Seule une étude sérieuse de l’évolution, de la biologie à l’histoire, de l’étude de la condition humaine pouvait trancher entre ces deux pensées. Telle serait ma mission. J’allais m’attaquer à un travail herculéen : synthétiser les savoirs de mon temps : cosmologie, théorie de l’évolution, histoire, sociologie et psychologie, bref : j’allais faire un bilan raisonné des savoirs de mon temps. Et articuler tout cela aux grandes philosophies de l’ordre et du désordre !
Allez hop, encore un verre de panaché, et je cours à la bibliothèque me plonger dans les livres et encyclopédies.
Voilà donc ma folie d’adolescent. Trente ans plus tard, je n’en suis pas sortie.
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