(3) L’ego au temps des cathédrales
3Le 18 septembre 2010 par Jean-François Dortier
Après la rencontre avec D. Iogna-Prat, (billet précédent) je ressors confirmé dans mon hypothèse.
Vu de loin, l’Eglise chrétienne semble laisser peu de place à l’individualité. Pour un jeune aristocrate par exemple, entrer dans les ordres, c’est s’engager dans un moule social très rigide : il va devoir abandonner son identité : changer de nom, porter un uniforme (revêtir une tunique); il devra se consacrer au service de Dieu et d’autrui. L’orgueil étant considéré comme un des « péchés capitaux », il devra étouffer toute ambition personnelle, faire preuve de modestie, de dévouement et d’abandon de soi.
Voilà pour le dogme officiel.
Mais si on cible le regard sur des personnages singuliers qui ont fait cette Eglise, un tout autre visage apparaît. Au Moyen âge, l’ascension sociale dans l’Eglise laissait place aux stratégies individuelles, aux ambitieux, aux individus avides d’action, d’honneurs et d’esprit d’entreprise. S’y manifestait aussi des capacités d’entreprendre de grandes choses. S’y manifestait des rivalités personnelles très fortes, à tous les échelons de la hiérarchie.
Voyons comment.
• Un évêque aux dents longues...
Par l’une des fenêtres de ma maison, je peux voir se dresser la magnifique cathédrale Saint Etienne d’Auxerre, de l’autre côté de l’Yonne. (photo ci-dessus). Cette cathédrale, ainsi que l’Abbaye Saint Germain qui trône à proximité, sont des fleurons de l’architecture gothique. Elles sont sortie de terre lors de cette poussée bâtisseuse qui eu lieu au « temps des cathédrales »,[1]. Entre l’an mil et jusqu’au XV° siècle, l’architecture gothique se répand dans les villes européenne : Sens, Cluny, Reims, Chartres, Véselay. L’architecture gothique, avec ses flèches, ses tours, ses longues nefs, ses grands chœurs, ces vitraux multicolores, ses coupoles, … exprime la puissance de l’Eglise et sa nouvelle vision du monde. Si l’on suit Georges Duby, cette architecture monumentale n’avait d’autre but que de « glorifier la puissance de Dieu ».
Mais qui sont les bâtisseurs de ces cathédrales ? A Auxerre, c’est un certain Guillaume de Seignelay, qui entreprit la reconstruction d’une nouvelle cathédrale en 1215.[2] Ce Guillaume était un jeune aristocrate, issu de la noblesse locale.[3] La chronique nous dit que Guillaume et son frère Masssanès étaient entré dans les ordres pour « répondre aux désirs de leur pieuse mère » [4]. Le récit hagiographique présente les deux frères comme deux garçon pétris de ferveurs, d’humilité et de modestie.
Mais on peut voir les choses sous un autre angle. En entrant dans les ordres, nos deux braves garçons ne renoncent nullement à la vie mondaine pour se consacrer à Dieu et aux prières. A l’époque, pour des jeunes gens doués, ayant une bonne éducation et de bonnes relations, entrer dans l’Eglise, c’est la possibilité de faire carrière : et peut être même une bien meilleure carrière qu’en restant au château familial.
Très tôt, Guillaume s’est distingué comme un brillant élément, qui s’est fait remarquer dans les hautes sphères du pouvoir et du clergé. Il grimpe vite les échelons dans la hiérarchie ecclésiastique. D’abord nommé trésorier, puis archidiacre à Sens, il est élu à 30 ans « doyen du chapitre d’Auxerre ». Et croyez moi : être « doyen du chapitre » ce n’était pas rien ! Dans l’Eglise, le « chapitre », désignait le collège de chanoines chargé tout le business de la cathédrale. Cela comprenait non seulement l’organisation des nombreuses cérémonies religieuses (les messes quotidiennes, les baptêmes, mariages, enterrements, fêtes liturgiques), mais aussi l’entretien des bâtiments, la gestion des domaines et des revenus de l’Eglise. Il y avait aussi l’administration de tout le personnel: les prêtres qui officiaient, le chœur, les maîtres de la chorale, les organistes, sacristains, domestiques, etc. Sans parler de l’intendance : les bonnes oeuvres, les collectes, etc. Auxerre, était un plus important évêché de France et son « chapitre » comprenait 63 chanoines. [5]. Le « doyen du chapitre », c’était un peu le D.G. (directeur général) d’une entreprise très prospère. Vous comprenez maintenant d’où vient l’expression « avoir droit au chapitre »…
L’ascension de Guillaume ne s’arrête pas là. En 1207, le voilà nommé Evêque de la cathédrale. Le PDG en quelque sorte. A ce titre, il va disposer de beaucoup de pouvoir, de prestige, de richesse et de marge de manoeuvre.
Le récit hagiographique nous dit qu’au moment de nommer l’Evêque, aucun des deux frères se sont livrés à une « lutte de modestie » pour laisser la place à l’autre. « Ce fut un admirable spectacle de voir la lutte de modestie qui s’établit entre eux (…). Chacun d’eux se jugeait indigne et suppliait avec larmes qu’on lui préférât son frère ». Une « lutte de modestie »: charmant non ! Finalement c’est l’archevêque de Sens qui a tranché en nommant Guillaume. Quand on sait que quelques semaines plus tard, Manessès sera propulsé évêque d’Orléans, un autre très puissant évêché, la « lutte de modestie » prend une autre tournure. Les deux postes étaient très convoités et il s’agissait simplement de savoir comment les deux frères allaient se les départager.
En 1207, voilà donc nos frères inséparables installés aux commandes de deux grands évêchés. C’est alors que le roi Philippe Auguste les convoque pour partir en expédition militaire sur les côtes de Bretagne, afin de s’emparer d’une chateau tenu par des félons. L’épisode peut surprendre. Comment deux évêques peuvent-ils être mobilisé par le roi pour une campagne militaire? Bien qu’évêques, les deux frères restaient tout de même des Seigneurs, possédaient un domaine, une fortune personnelle, des vassaux et pouvaient à ce titre lever leur milice armée. En tant que Seigneur de Seignelay, les deux frères était des vassaux du roi de France. Et il devaient participer à « l’ost » (l’armée féodale levée par le roi). Mais arrivés sur le terrain, avec leur petite troupe, les deux frêres découvrent que le roi n’est pas présent en personne. Il a délégué à un d ses grand seigneur, pour diriger les opérations. Hors de question pour les deux frères d’obéir à des subalternes ! Les deux frères veulent bien obéir au roi, mais pas à un sous-fifre : c’est une question de rang et de prestige. Et il décident de rebrousser chemin et de revenir sur leur terre.
C’était là un acte d’insubordination, que le roi Philippe ne pouvait pas laisser impuni. Philippe Auguste décide donc de saisir leur biens « temporels » (c’est-à-dire leur domaine).Mais les deux frères ne se laissent pas impressionné. Nos deux évêques ripostent en décidant de s’emparer des terres du roi qui sont sur leurs diocèses, et excommunient ses officiers ! L’affaire s’envenime donc et il fallu la médiation du pape en personne, pour qu’un compromis soit trouvé. « L’affaire fut enfin portée au pape et la paix se rétablit, au mois d’avril 1211, à la condition formelle que désormais les évêques seraient dispensés de se trouver personnellement à l’armée. »
Cet épisode est révélateur. Il montre le rapport de force entre l’Eglise et le roi, entre le « pouvoir temporel » et le « séculier »*. A l’époque féodale, le roi n’est pas à la tête d’un Etat; Le roi n’est qu’un titre de prestige qui le met à la tête d’une fédération de seigneurs. Et il arrive souvent que des Seigneur vassaux refusent de se soumettre. Et nos vassaux sont des représentant de l’Eglise, la puissance montante, qui peut se permettre de tenir la dragée haute à tous les comtes, duc, princes du royaume. Et même au roi en personne. Et les deux frères Seignelay non seulement tenu tête au roi, mais il lui ont infligé un vrai camouflet. La petite rébellion des frères Seignelay s’inscrit donc dans un rapport de force entre deux l’Eglise et la royauté, mais leur acte d’insubordination n’a pas été commandé par personne d’autres qu’eux même. Certainement pas du pape qui était l’allié de Philippe Auguste dans les croisades. Cet bravade est l’attestation de la fierté des deux hommes, de leur arrogance. Et de leur grande liberté d’action.
Le conflit entre les deux frères de Seignelay et le roi Philippe Auguste s’est déroulé entre 1209 et 1211. Deux ans plus tard, en 1213, on retrouve nos deux frangins engagé dans une nouvelle expédition militaire. Il s’agit cette fois d’aller mater les Albigeois, ces satanés occitans qui professent une doctrine hérétique. Avec leur troupe, ils vont s’illustrer aux côtés de Simon de Montfort, qui leur sera infiniment reconnaissant.
Puis c’est le retour dans leur diocèse respectif. C’est alors que Guillaume, début son œuvre de bâtisseur. Dès son arrivée aux affaire, il avait décide de rebâtir son palais épiscopal : rappelons que le palais épiscopal est le lieu de résidence et de travail de l’évêque. La fonction méritait un palais. Et il fallait que ce palais soit à la hauteur… Puis en 1215, il s’attaque à la cathédrale. Guillaume veut faire reconstruire entièrement le chœur selon le nouveau style de l’époque : le « gothique ». [6]
Des évêques sont gonflés d’orgueil…
Lancer un tel projet de construction c’est dans les mots de l’époque « glorifier le Seigneur », mais c’était aussi et surtout couvrir de gloire… son propre évêché. Depuis quelques temps déjà, de magnifique chœurs gothiques avait été édifié dans la région. A Sens, on avait été élevé une cinquantaine d’année plus tôt la toute première cathédrale gothique. Puis ce fut le tour de Vézelay et de Pontigny de s’orner de somptueuses abbayes et cathédrales. Dès lors, il n’était pas question pour Guillaume de Seignelay de se contenter d’un bâtiment un cran au dessous des autres. Sa jalousie transparait dans le récit de son biographe Lebeuf : « Lorsque l’évêque vit que sa cathédrale, dont l’architecture était ancienne et peu ordonnée, souffrait (…) de vétusté, tandis qu’aux alentours d’autres cathédrales dressaient leur chef d’une merveilleuse beauté, il décida de faire construire une nouvelle église et de la faire décorer avec le plus grand art par des spécialistes de l’architecture ».
Voilà qui est assez clair. Derrière la gloire de Dieu, il y a une motivation très profane : le désir de montrer sa puissance, un désir alimenté et excité par la jalousie à l’égard du voisin. Car enfin, s’il s’agissait simplement de glorifier Dieu, en prenant de la hauteur, en intégrant la lumière comme le suggère G. Duby), on aurait pu se contenter de faire simplement un peu grand ou plus haut que l’ancien. Mais rien n’obligeait à la course au gigantisme auquel on a assisté. Les plus riches des abbés ou des évêques se sont mis en tête faire plus grand et plus fort que son voisin. Et pour cela, il fallait pousser les architectes dans leur retranchement, les forcer à courir des risques. Et les éffrondrements de tours trop hautes, s’écroulant sous le poids de trop d’ambition, ont été monnaie courante à l’époque.
Il est clair que la course à la plus grosse, plus haute tour, relevait aussi de la compétition pour le prestige. Les prélats jouaient des coudes entre eux pour savoir « qui aurait la plus grande » (je parle des tours bien sûr). Cette querelle des égo, nous renvoie à un scénario courant dans l’histoire humaine. A chaque poussée civilisationnelle, là ou se sont concentrés richesse et pouvoir, les élites en compétition se sont livré à des démonstration de force. Les évêques chrétiens ont rivalisé pour la taille de leur cathédrale. C’était déjà le cas dans l’Antiquité, entre les élites grecques et romaines qui rivalisaient pour construire des palais et sépultures les plus imposantes. Avant eux, chaque génération de pharaons Egyptiens, quand ils en avaient les moyens, voulaient se faire édifier une pyramide plus haute que celle de ses prédécesseurs. Auparavant les cités-Etats mésopotamiennes s’étaient livré à la même course avec leurs ziggourats. Et encore avant, les princes de l’âge des mégalithes, faisait déplacer des bocs de centaines de tonnes pour marquer leur territoire et leur puissance. A la Renaissance se seront les grandes familles qui se feront édifier des palais avec des tour toujours plus haute. Au point qu’à Florence, il a fallu limiter pour éviter les écroulements réguliers. La même histoire s’est reproduite à Chicago quelques siècle plus tard. Chaque nouveau venu dans l’élite capitaliste voulait un gratte ciel plus haut que tout ce qui avait été fait juste là. Puis la compétition s’est alors déplacée à New York.
Il est difficile de comprendre l’édification des grandes cathédrales en les rapportant uniquement à des motifs toujours différents : religieux, politique, symbolique, économiques L’idéologie gothique décryptée par G. Duby a sa spécificité, certes. Mais en singularisant chaque histoire dans son îlot interprétatif, on ne voit plus ses dessous anthropologiques. Si les « tours d’orgueil » reviennent toujours dans l’histoire, c’est qu’elles renvoient à une motivation commune, une motivation très profonde. Appelons là, en langage châtié, la «confrontation des Egos ». On peut dire cela de façon plus cru.
Cette lutte de prestige a mis en ébullition le cerveau des pharaons, des rois, des chevaliers, des chevaliers et du capitaine d’industrie. Celui des évêques aussi.
C’est puéril. Mais c’est peut-être l’un des ressorts principaux de l’histoire. Je me permets de renvoyer à un petit article que j’avais écrit sur ces « tours d’orgueuil » (Qui veut la plus haute ?)
Rien ne permet de dire que Guillaume de Seignelay était plus ou moins ambitieux que ses congénères.
Rien ne permet de dire qu’il était attiré par le pouvoir qu’il n’était pas sincère dans ses convictions religieuses.
Mais de son histoire, comme celle de son frère et de bien d’autres prélats de l’Eglise chrétienne, on peut retirer quelques conclusions sur l’existence de l’individu au Moyen-âge. L’individualité pouvait s’exprimer à l’intérieur de l’institution de différentes manières :
1. ambition et stratégie de carrière. On ne devient pas évêque par hérédité. (Encore qu’à Rennes, il y eu quelques évêques mariés, père de famille qui léguait leur poste à leur fils… Mais c’était l’exception .[1] Pour accéder à ce grade, il fallait d’abord grimper les échelons dans la hiérarchie catholique, ce qui demandait un talent de leader (pour se faire élire doyen du chapitre), puis savoir faire jouer ses relations pour la nomination. Il y avait une concurrence comme aujourd’hui pour obtenir un poste à l’université.
2. Pouvoir et autonomie de décision. Sans Guillaume de Seignelay, il n’est pas sûr qu’Auxerre eut sa belle cathédrale, (tout comme aujourd’hui, il est des maires entreprenants qui rénovent leur ville, et d’autres qui gèrent l’existant). La reconstruction d’une cathédrale n’était impulsée par personne d’autre. Ni le pape ni les laïques n’exigeaient de se lancer dans de telles entreprises. Et on ne trouve en rien dans les Saintes écritures pour justifier de telles dépenses somptuaires. Au contraire, les textes disaient le contraire en prônant l’humilité et la pauvreté. Dès l’époques, les critiques contre les « vanités » étaient fréquentes.
3. Rivalité et lutte de prestige. La construction des cathédrale relevait d’ initiatives personnelles d’évêques ambitieux, excités par la compétition de prestige. Double compétition : 1. entre le pouvoir de l’Eglise et celui des seigneurs (entre l’Eglise et le château), 2. compétition au sein de l’Eglise entre les des évêques et des moines qui se livraient aussi à une véritable petite guerre des Eglises (comme entre la guerre des polices) et entre les chefs de paroisses et diocèses.
Qu’on me comprenne bien : il n’est pas dans mon intention de dire que les évêques étaient mus par des seules motivations profanes et terrestres. Que leur ardeur chrétienne et leur foi n’étaient qu’un voile posé sur des ambitions prosaïques et bassement matérielles.
Lorsque Guillaume de Seignelay fait reconstruire la cathédrale d’Auxerre, c’est dans son esprit « pour la gloire de Dieu et l’Eglise » ; et il est sans doute parfaitement sincère.
Nous voilà justement au cœur de l’idée clé.
L’Eglise offrait un moyen d’ascension sociale qui permettait à des individus de se hisser à des postes conférant pouvoir, prestige et autonomie.. L’affirmation de ses ambitions personnelles pouvait être en parfaite adéquation avec une fonction de fonctionnaire de Dieu.
En revanche, l’idéologie officielle de l’Eglise étant anti-individualiste, il est impossible d’affirmer haut et fort ses propres intérêts personnels. Ceux-ci devaient toujours se mêler à une vocation plus haute C’est la même chose aujourd’hui pour celui qui veut faire une carrière politique. Celui qui s’engage en politique doit mettre en avant des valeurs transcendantes – celle de l’intérêt général – et ne peut afficher à bon droit, des ambitions strictement individuelles. Il en va ainsi dans d’autres domaine: un chercheur œuvre pour faire avancer la Science, le haut fonctionnaire travaille pour l’Etat,
Pour le dire simplement. L’Eglise, malgré l’armature d’une institution « holiste », (le tout est supérieure à ses éléments qui n’en son que ses « serviteurs ») , bien qu’elle soit par nature « hétéronome » (elle est au service de Dieu), bien qu’elle soit en principe traditionnaliste (s’appuyant sa légitimité sur les Saintes écriture), pouvait laisse place à l’expression des individualité.
L’institution permettait à de nombreux individus de faire carrière, d’avoir des stratégies d’ascension personnelle. Elle offre des débouchés pour ceux qui aspire au pouvoir et à la gloire, pour ceux qui veulent se consacrer à l’étude, pour ceux qui veulent voyager, combattre, pour tous ceux qui rêvent de grandeur. Et au cœur des monastères, abbayes et cathédrales, comme dans les entreprises modernes, se livrait des batailles farouches pour les postes. Pour défendre territoire, moines, prêtres, évêques, chanoines et autres fonctionnaires de Dieu n’étaient préoccupés que de leur salut dans l’au-delà. Il ont bataillé ferme pour se faire une place au soleil, ici-bas, même si ce devait être toujours au nom de Dieu et des saints.
[1] Pierre Riché, Les Grandeurs de l’an mille. Ed. Bartillat,
[1] Georges Duby : « Le Temps des cathédrales. L’art et la société, 980-1420. », Paris, Gallimard, 2e édition, 1976. »
[2] Plus exactement qui a jeté les base de la nouvelle cathédrale gothique s’est construite en plusieurs épisodes qui s’étalent sur cinq siècles. http://www.cathedrale-auxerre.com/histoire/p-histoire-introduction.html
[3] (son père est le baron de Seignelay, sa mère est la fille du Seigneur de Montbard).
[4] file:///Users/jean_francois/Desktop/Guillaume%20de%20Seignelay.webarchive
[5] 51 à temps plein et 12 à mi-temps.
[6] En fait, à l’époque, on appelait cela le style « français ». C’est à la Renaissance que l’on a rebaptisé mépris « gothique » (qui voulait dire « barbare »).
Catégorie : Enquête sur l'individu
(2) L’individu au Moyen âge
2Le 16 septembre 2010 par Jean-François Dortier
Si l’individu a toujours existé, (voir billet précédent), on doit alors pouvoir cerner sa présence partout. Remontons l’horloge de l’Histoire : 1000 ans avant nous. En Occident, nous voilà en plein cœur du Moyen âge, à la période féodale. Telle qu’elle est écrite dans tous les manuels, la féodalité, c’est le temps des châteaux et des Eglises, le temps de la France paysanne. La société est divisée en trois « ordres » : les chevaliers, le clergé, et les paysans.
Cette société a été décrite justement comme le prototype de la société « fermée » et « holiste ». L’individualité, ne semble avoir guère de place dans ce monde. Les paysans sont rivés à leur terre. Les chevaliers sont affiliés à une famille, un lignage et enserrés dans un tissu de hiérarchies. Les esprits sont sous l’emprise de l’Eglis. et l’espoir d’un salut est renvoyé dans l’au-delà. Où trouver l’individu dans tout cela ?
Pour répondre à cette question, je suis allé à la rencontre d’un des grands médiévistes français: Dominique Iogna-Prat. La rencontre a lieu la semaine dernière dans son appartement parisien. J’étais accompagné par Emmanuelle, la jeune stagiaire qui m’assiste en ce moment pour la réalisation du projet Changer d’ère : un colloque virtuel dont il faut absolument que je vous reparle. (Faites le moi penser. En attendant, : c’est là). Dominique Iognat Prat, c’est l’intellectuel raffiné par excellence. Front haut et large, Lunettes fines, yeux pétillants, sourire malicieux sur les lèvres. Directeur de recherche au CNRS, il a participé avec Georges Duby a la fondation du Centre d’études médiévales d’Auxerre : devenu un des hauts lieux de la recherche médiéviste en France. C’est ainsi que l’on s’est rencontrer dans les années 1990, à l’époque où Sciences Humaines, était encore un embryon mal formé. Dominique, qui connaît l’Eglise au temps des cathédrales mieux que personne, est l’auteur d’ un ouvrage de référence : La Maison Dieu, Une « histoire monumentale de l’Église au Moyen Age, v. 800-v. 1200, (2006). Mais il a aussi dirigé un livre collectif « L’individu au Moyen-Age » qui m’a particulièrement intéresse. Son titre à lui seul prend le contrepied d’une représentation courante. voilà pourquoi je voulais absolument le revoir.
Dominique nous a reçu dans son appartement parisien : un bel appartement bourgeois, qui respire la « grande culture » : le coup d’œil sur beaux livres aligné sur des rayons de bibliothèque te plonge aussi dans l’univers du Moyen-âge, des penseurs scolastiques, des hommes d’Eglises, des couvents et des abbayes. Dominique est cordial et intarissable. Asseyez vous a côté de lui. Dites un mot : « Cluny », « monastère », ou « règle de saint Benoit » et le voilà parti. (Au fait, est ce que j’ai bien branché le magnétophone? Oui, c’est bon…).
Notre entretien a été retranscrit ici. De cette rencontre je résume quelques points essentiels.
– Pour Dominique Iogna-Prat, il est clair que le « grand récit » sur la genèse l’individu à allègrement fait l’impasse sur toute l’histoire du Moyen-âge.
– A tort, parce que l’individu y est bien présent. Pour Dominique, il ne fait aucun doute d’ailleurs que l’individu à toujours existé, (Marcel Gauchet m’a dit la même chose : ici). L’individu existait déjà dans la métaphysique de l’époque : Dominique nous a parlé d’un moine franciscain qui a théorisé le « cogito ergo sum », trois siècles avant Descartes ! L’individu existait aussi comme une personne singulière : simplement il s’exprime à travers des catégories différentes des nôtres. C’est même au 11ème siècle que sont apparus toutes les formes de marque de l’identité personnelle : le nom, la signature, le sceau. Et bien avant déjà, l’individu existait aussi même son identité ne s’affichait qu’à travers « une combinatoire d’appartenance » (Dominique dixit). La combinatoire d’appartenance ? Je prend un exemple : une personne peut encore aujourd’hui chercher à m’affirmer dans un groupe en déclinant ses titres de noblesse : « je suis normalien », « j’ai fait partie de l’équipe de France de tir à l’arc », j’habite à Neuilly », etc. Chacune de ces appartenances (pourtant collective) est une marque de distinction, une façon de se mettre en vedette. Le croisement et la combinaison de ces appartenance collective, aboutissent au final à l’affirmation d’un soi qui paraitra bien présent et pesant. Et même arrogant. Il en allait ainsi des chevaliers du Moyen-âge : bien avant l’âge de l’Ego triomphant.
Dernier argument : j’ai interrogé Dominique sur l’ambition personnelle au Moyen âge. Je suppose en effet que l’individualisme peut s’exprimer au sein d’une institution comme l’Eglise à travers les possibilité d’ascension sociale qu’elle permet à nombre de ses ouailles. Et il me confirme largement le fait. Même un pauvre enfant de paysan, pouvait réussir, en entrant dans les ordres, à gravir les échelons et devenir un personnage important.
Catégorie : Enquête sur l'individu
L’important est de gagner plus … que les autres
0Le 10 septembre 2010 par Jean-François Dortier
Prenez un groupe d’adultes de sexe masculin. Regroupez-les deux par deux. Faites leur passer quelques épreuves simples consistant à estimer le nombre d’objets apparaissant sur un écran. Chacun est récompensé par une somme d’argent – de 30 à 120 euros en fonction de sa réussite.
Les chercheurs observent alors le cerveau des sujets, par la technique de tomographie par résonance magnétique.
Que constate-t-on ? Une aire du cerveau – le striatum ventral, que l’on appelle parfois le « centre de la récompense » – s’active d’autant plus que la récompense est plus forte. Jusque-là, tout est normal : nos sujets se comportent en Homo œconomicus standard
tel que le prévoit la théorie économique. Mais on constate aussi que le centre de la récompense s’active d’autant plus que le sujet gagne plus que son collègue. En d’autres termes, la satisfaction ne dépend moins du montant reçu que du fait de gagner plus que
son voisin. Précisions : l’expérience n’a porté que sur des hommes. Les chercheurs, de l’université de Bonn, se promettent de renouveler l’expérience avec des femmes pour voir si elles réagissent de la même façon.
réf. : Klaus Fliessbach et al., « Social comparison affects reward-related brain activity in the human ventral striatum », Science, vol. CCCXVIII, n° 5854, 23 novembre 2007.
Catégorie : Psychologie
(1) Enquête sur un individu invisible…
2Le 9 septembre 2010 par Jean-François Dortier
• L’histoire de la petite chinoise et qui « avait une mouche pour compagne » (voir billet précédent) s’inscrit dans un projet personnel dont il me faut vous parler. Depuis quelques semaines je me suis engagé dans une enquête scientifique à propos d’une énigme historico-sociologique de grande ampleur : où sont passés les individus d’autrefois?
Je m’explique.
Jusqu’à peu, il a régné au sein des sciences humaines, une étrange fable sur la genèse de l’individu. Selon cette fable l’individu serait une invention récente de l’Occident. Au 19ème siècle, le grand historien suisse Jacob Burckhardt (1818-1897) a le premier expliquer que l’individu apparu à la Renaissance en Europe. Auparavant, les êtres humains n’étaient pas vraiment des individus. Ils vivaient dans des sociétés fermées où les gens étaient enchainées par de multiples contraintes, normes et influences – celles de la famille, des communautés villageoise, des hiérarchies politiques et de la religions – qui ne pouvaient laisser aucune place à l’expression de l’individualité.
Cette histoire sera reprise par la suite par bien d’autres. Elle va donner corps à un schéma de pensée si fortement ancré dans les sciences humaines, qu’on en est venu à croire que c’était la réalité. Ce schéma de pensée découpe l’histoire humaine en deux grandes périodes : celle des » « sociétés traditionnelles » qui sont des « holistes » ou l’individu y est absent, parce qu’englobé dans un grand « tout » : la famille, le clan, la tribu, l’Eglise. Puis, avec la société moderne le centre de gravité du monde social bascule : l’individu apparaît sur la scène de l’histoire. Il s’émancipe de la gangue de ses appartenances pour s’affirmer comme un être autonome et indépendant. La Renaissance n’est que le début d’un grand mouvement historique marquée par la conquête progressive des libertés individuelle.s Et depuis cinq siècles le règne de l’individu s’étend; l’individualisme se répand dans toutes les couches sociales, dans toutes les sociétés, dissolvant sur son passage les structures sociales traditionnelles.
Je crois que cette histoire est fausse. Radicalement fausse. Je pense que l’individu a toujours existé à toute les époques et dans toutes les sociétés et dans tous les milieux sociaux. J’ai entrepris de démontrer cela en retrouver la trace de l’individualité dans ces sociétés qu’on a cru « holistes », « traditionnelles », et où l’expression de l’individualité semble marginale, voire impossible.
J’ai commencé par l’histoire de la petite chinoise car elle est emblématique. Hongxue était un individu à part entière : elle vivait dans une société fermée et étouffante sous la coupe d’un père tyrranique, d’une mère soumise, dans une société largement dominée par la tradition confucéenne. Dans la société chinoise traditionnelle, le destin des jeunes filles est tracée par avance: : une fille doit connaître dans sa vie trois « dépendance » : elle doit d’abord se soumettre à son père, puis à son mari, et, plus tard, à son fils.
Et malgré cela Hongxue a su exprimer sa volonté propre et sa subjectivité. Elle a su se comporter en individu malgré le poids écrasant des forces forces sociales qui pesaient contre elle. D’abord en se révoltant contre son père incestueux, alors que toutes les théorie de la « soumission » volontaire », du « consentement », de la « domination masculine » (Bourdieu) voudrait que les filles subisse en silence et intériorise la condition qu’on leur impose. La tenue de son journal intime révèle l’existence d’une subjectivité et réflexivité personnelle. En s’infectant ses plaies avec une mouche, elle a montrer sa volonté de fuir, de résister et ce tragique acte de résistance atteste d’une volonté indépendante à celle de ses parents. L’habitus, l’éducation, l’emprise psychologique des parents : tout cela ne pouvait suffire à étouffer totalement toute volonté personnelle.
Je reviens à mon projet. Pour démontrer la part irréductible de l’individu dans les sociétés humaines, il va falloir apporter bien d’autres preuves et arguments qu’une histoire de petite chinoise opprimée. L’enquête va nous mener dans des lieux et époques où on ne l’attend pas à trouver facilement la précence d’individus autonomes, y a 1000 ans en Chine au coeur de la bureaucratie céleste des lettrés ; on ira voir également côté des esclaves romains, des castes indiennes, dans les familles paysannes pauvres de l’ancien régime. On ira rechercher des traces d’individualité au sein des institutions les plus fermées et hostiles à l’expression de l’individu. L’enquète ne s’arrêtera pas là. Car pour prouver l’existence de l’individu, il ne suffit pas d’en retrouver les traces, il faudra aussi définir ce qu’on entend par là. Distinguer l’individu de l’individualisme ( et ses différentes formes) par exemple. Il faudra aussi distinguer les différents facettes de l’individualité : biologique, psychologique, sociale). Si ce travail difficile est mené à bien cela permettra d’aborder par la suite des questions plus difficiles encore et qui touchent aux notions d’autonomie, de liberté individuelle, de responsabilité et de consentement. La part de l’individu (et de sa part de liberté, de sa responsables de nos actes n’est pas simplement une question philosophique, et qui est au cœur des paradigmes en sciences humaines. Mais elle touche aussi à des enjeux humains fondamentaux concernant l’éducation, la vie des familles et des organisations, le droit, la psychiatrie.
On commence ?
Catégorie : Enquête sur l'individu, Sciences humaines



