Que veut dire vivre ?

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Le 28 décembre 2012 par Jean-François Dortier

Quelle est la différence entre vivre et survivre ?

Qu’est-ce qu’une vie digne de ce nom ?

En français, « revivre » à un double sens. « Revivre un événement », c’est se le remémorer. C’est le cas pour ces personnes qui ont vécu un traumatisme et se repassent sans cesse en mémoire le film de l’accident ou de l’attentat. C’est une répétition mortifère. Mais revivre a aussi un sens différent : celui de « renaître » après une période sombre : une maladie, un deuil ou une séparation. La coïncidence de ces deux acceptions aussi différentes du mot « revivre » est-elle purement fortuite ?

Non ! répond le philosophe Frédéric Worms, professeur à l’université Lille-III. Au contraire, l’ambivalence du mot « revivre » suggère un regard neuf sur la façon d’« éprouver nos blessures et nos ressources » pour renaître. De ce thème, il a fait un beau livre : Revivre. Éprouver nos blessures et nos ressources (Flammarion, 2012).

Le double sens de « revivre » s’éprouve par exemple dans la formation d’un nouveau couple. La plupart des divorces sont très douloureux et laissent de profondes cicatrices. « L’amour est une promesse d’absolu, mais la perte impose une traversée des enfers. » Mais que survienne une nouvelle rencontre et naisse un nouvel amour, cela sera alors vécu comme une sortie du tunnel : une sorte de renaissance. Toutefois, ce nouvel épisode amoureux n’aura plus la fraîcheur et l’innocence de la première fois : le nouvel amour portera les traces du passé. Tout le problème est de ne pas s’enfermer dans la méfiance et la peur d’un nouvel échec. Il faut à la fois assumer son passé et se régénérer : voilà ce que veut dire « revivre » au meilleur sens du terme.

Apprendre à oublier

F. Worms aborde la question de la renaissance par petites touches existentielles et expériences de vie : la guérison après une maladie, le devoir de mémoire (ou le devoir d’oubli selon Paul Ricœur), la tendance à reproduire avec les personnes que l’on connaît, les mêmes conduites, bref, à les enfermer dans le filet de nos représentations.

Un cours chapitre est consacré aux expériences de la petite enfance, F. Worms reprend quelques idées du psychanalyste de l’enfance Donald Winnicott. Certaines expériences du nourrisson sont enfouies au sein de notre psyché et vont, sans qu’on le sache, marquer durablement notre vie future. Ainsi l’expérience de l’absence de la mère (l’enfant pleure et sa mère ne vient pas le sécuriser) va conduire à un sentiment d’abandon. Cette crainte de l’abandon restera durablement gravée dans l’esprit et façonnera les relations ultérieures. Revivre, c’est essayer de sortir d’un scénario répétitif, établir de nouvelles relations : oublier le passé est impossible mais le répéter à l’infini peut être mortifère. Revivre, c’est donc se souvenir, mais aussi apprendre à oublier en partie. Cette problématique du souvenir et de l’oubli partiel, qui permet d’effacer en partie les traces du passé, se pose aussi pour tous les liens que l’on noue avec les autres.

Friedrich Nietzsche avait décrit l’histoire humaine comme un « éternel retour », une vision tragique de la vie vue comme le cycle naissance-mort-résurrection. F. Worms s’inspire plutôt de Vladimir Jankélévitch, qui voit dans le cycle des saisons, non pas qu’une répétition mais aussi une renaissance, une résurrection et une régénérescence : « Chaque année, sans se lasser, le merveilleux printemps raconte à nouveau l’histoire de la résurrection », écrivait le philosophe.

 

Exister ?

Quelle est la différence entre vivre et survivre ? Même s’il n’est pas facile de définir précisément la distinction, tout le monde peut aisément la comprendre. Une jeune mère de deux enfants, qui exerce par ailleurs une activité d’enseignante, se sent débordée :
« Entre les enfants, le travail, les courses, la maison, je n’ai pas une minute à moi. » Et d’ajouter : « C’est comme si je n’existais plus. » On peut aussi ne plus se sentir exister parce que l’on vit seul, sans ami, et que personne ne semble vous accorder de l’importance : comme si l’on était transparent. Le sentiment d’« exister » dépasse donc le simple fait de vivre, c’est-à-dire se nourrir, s’habiller et entretenir son organisme. Pour exister, il faut trouver plaisir à ce que l’on fait. Il faut également être en accord avec une certaine image de soi, entretenir des rêves et projets. Il faut enfin et surtout être perçu, pris en compte et considéré par d’autres personnes comme quelqu’un qui importe à leurs yeux. Les relations personnelles et les relations d’appartenance jouent un rôle essentiel dans le sentiment d’exister : c’est lorsque ces liens se brisent que des personnes se sentent privées d’existence propre. C’est le cas après les deuils, les séparations ou lorsque, dans une famille ou au travail, on perd toute considération de la part des autres. Beaucoup de gens tombent alors dans la dépression.


Mais pour le psychiatre et psychanalyste Robert Neuburger, l’étiquette de
« dépression » accolée à certaines maladies provient en fait de ce déficit d’existence. Pour lui, les dépressifs ne sont pas des malades : « La plupart des déprimés sont en réalité des sujets normaux confrontés ou ayant été confrontés à un contexte anormal. » Comment intervenir, dès lors, pour aider les gens à
« revivre au monde »  ? Le traitement de la dépression ne se trouve pas dans les antidépresseurs, répond R. Neuberger, mais dans une thérapie qui vise au rétablissement de leur dignité bafouée. Face à ces personnes déprimées, suite à un licenciement par exemple, et qui se sentent dévalorisées, humiliées, inutiles, le psychiatre n’hésite pas à leur proposer, «  en complément du suivi thérapeutique, qu’elles retrouvent un ancrage dans une activité, même bénévole, que ce soit aux Restos du cœur ou chez Emmaüs, en participant à un programme d’alphabétisation ou tout autre activité qui puisse leur redonner un sentiment de dignité ».


Stimulant sur le plan de l’analyse, la démarche proposée, que le psychiatre nomme
« curiosité bienveillante », est cependant parfois trop allusive.
Comme dans le cas de cette jeune femme, qui exerce le métier de trader, délaissée par son amant. On nous dit que la grave dépression qui a suivi se révèle être en fait un lourd sentiment de honte. Et le miracle survient alors : « Dès que ma collègue
a pu se défaire de ses œillères diagnostiques, la patiente s’est sentie comprise et soutenue, et la situation a commencé à s’améliorer. » L’ouvrage s’achève sur de belles formules philosophiques, mais sans doute un peu trop générales pour convaincre vraiment. «  Chaque être lorsqu’il se sent menacé par désespoir a droit à une écoute de sa souffrance dans ce qu’elle a de particulier, de singulier. » 
Ce n’est pas faux, mais est-ce suffisant pour redonner vie à une personne meurtrie ?


2 commentaires »

  1. Jacques Van Rillaer dit :

    Comme traitement de la dépression, le psychanalyste R. Neuberger conseille “un ancrage dans une activité, même bénévole, que ce soit aux Restos du cœur ou chez Emmaüs, en participant à un programme d’alphabétisation ou tout autre activité qui puisse leur redonner un sentiment de dignité”.

    On peut se réjouir de voir un psychanalyste recommander une procédure utilisée depuis les années 1970 par les comportementalistes, à savoir « l’activation comportementale », la reprise, à petits pas, d’activités qui restaurent le sentiment de contrôle sur l’existence et l’estime de soi. Pour un excellent livre en français sur le sujet, voir :

    Vaincre la dépression. Une étape à la fois. Editions de l’Homme, 2009, 240 p.

    A noter toutefois qu’une approche comportementaliste (ou « cognitivo-comportementaliste » comme disent les Français) porte à la fois sur l’activité, les schémas de pensée, l’environnement et la composante biologique (faut-il encore rappeler qu’il y a des dépressions qui ont leur source dans des processus biologiques et qu’il y a des cas où négliger cet aspect mène à faire du sur-place, quelles que soient les procédures psys ?)

  2. Didier M dit :

    Juste une correction orhographique. Elle concerne l’auteur dont il est question. Neuburger ( avec un u) n’est pas Neuberger. La précision est importante car la famille Neuburger a un lien avec celle de Bergson.

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