La machine à faire des hypothèses

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Le 7 décembre 2010 par Jean-François Dortier

“A vendre : chaussures de bébé, jamais portées”. Dans les années 1920, Ernest Hemingway a parié qu’il était capable d’écrire une histoire en six mots. Il a gagné son pari en rendant la copie suivante : « For sale : baby shoes, never worn » (A vendre : chaussures de bébé, jamais portées »).

Que s’est-il passé : le bébé est il mort-né?  A moins qu’il n’ait été enlevé ? Où peut-être que les chaussures étaient trop petites pour les pieds du nourrisson ?

Passer d’un indice à une hypothèse, d’une donnée à une théorie. Voilà ce qu’on appelle faire une  « abduction ». Le mot est compliqué mais il désigne un processus mental très courant. Nous faisons des abductions du matin au soir, comme monsieur Jourdin faisait de la prose sans le savoir. L’abduction représente une forme de raisonnement beaucoup plus courante que « l’induction » (passer du particulier au général) ou la « déduction » (passer d’une cause à une conséquence), qui ont longtemps été tenus pour les formes élémentaires du raisonnement. Voilà pourquoi les spécialistes des S.C. s’intéressent de près à ce mécanisme mental.

La plus simple des abductions relève du passage de l’indice à l’idée : j’entends un miaulement et j’en déduit qu’il y a un chat dans les parages. Je suis passé d’une information (le miaulement) à une hypothèse sous jacente (le chat). Souvent le processus d’interprétation est plus élaboré (comme dans l’histoire d’Hemingway). Dans une soirée, ma compagne me glisse à l’oreille « quel heure est-il ? ». Je peux supposer que c’est une façon détournée pour me dire « tu ne trouves pas qu’il est tard ? » J’en déduis qu’elle voudrait rentrer. L’abduction est synonyme ici de suggestion ou de supposition. De telles suppositions nous sont nécessaires en permanence pour interpréter notre environnement, pour passer d’une observation à sa cause probable ou encore  pour élaborer des hypothèses scientifiques.

Aristote avait déjà repéré cette forme de raisonnement. Mais c’est surtout l’américain Charles Sander Pierce, (1839-1914), le père de la sémiologie (science des signes) qui a commencé à s’y intéresser de près. Il a compris que l’abduction est un processus central dans la formation des hypothèses scientifiques. Jusque là on assimilait souvent la démarche scientifique à une démarche logique dite « hypothético-déductive » où seuls interviennent l’induction et la déduction.   Le sémiologue et romancier Umberto Eco, décrit l’abduction comme «  la méthode du détective ». l’inspecteur est en présence de traces, d’indice, il doit faire appel à son imagination pour échafauder des hypothèses. L’abduction convoque donc l’imagination, l’intuition, la créativité.

Voilà pourquoi les spécialistes de sciences cognitives s’y intéressent tant aujourd’hui. Longtemps, ils ont cru qu’il était possible de décrire la pensée humaine sous formes d’inférences logiques : déduction, induction, démonstration. Jerry Fodor, un des chefs de fil de cette approche « computationnelle » de l’esprit a admis aujourd’hui qu’il s’était trompé. « L’esprit, ça ne marche pas comme cela » (Odile Jacob 2003). Par le recours à l’abduction, une grande partie de notre pensée ordinaire fonctionne sur le mode de la suggestion et de la supposition. Elle y perd en rigueur mais y gagne en ouverture. L’abduction outrepasse les lois de la logique pure et nous fait rentrer dans le monde du possible, du probable.

Comprendre le mécanisme de l’abduction serait une façon de dévoiler comment fonctionne notre pensée. Et voilà pourquoi Hemingway a pu écrire son histoire en seulement six mots.

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2 commentaires »

  1. lynda dit :

    Merci pour l’article 🙂

  2. LEe Grand Protagoras dit :

    “j’entends un miaulement et j’en déduit qu’il y a un chat dans les parages.”

    Hum, hum, … Pas pu s’empêcher d’utiliser l’expression “j’en déduit …” pour illustrer “l’abudction” … de quoi parle-t-on au fait ?

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