L’amour : un jeu de dupe ?
0Le 19 décembre 2010 par Jean-François Dortier
« Ce qu’il y a de plus beau en nous, c’est ce que les autres y trouvent ». Je ne sais plus qui est responsable de cette belle saillie, mais si elle est vraie, c’est catastrophique. Cela veut dire que les gens ne s’aiment pas vraiment, que l’amour est un jeu de dupe.
Témoignage.
« Jean François ! ».
– Oui ?
– Je t’aime !
– Tu es sûre ?
– Oui
– Mais c’est moi que tu aimes ou l’idée que tu te fais de moi ?
– C’est toi.
– Mais tu ne me connais qu’à travers l’image que tu as de moi.
– Oui, mais j’aime cette image.
– Mais je ne colle pas vraiment à elle ! Je suis tout autre à l’intérieur de moi.
– Ça m’étonnerait.
– On ne ressemble jamais vraiment à son apparence. Toi, par exemple, tu dis souvent que les gens te prennent pour quelqu’un de différent que celle que tu es vraiment.
– Oui, c’est vrai. On dit que je suis « gentille » et ce n’est pas vrai. Je ne suis pas « gentille »
– tu vois ! C’est la même chose pour moi. Je ne suis sans doute pas tel que tu te l’imagines. Et donc tu crois m’aimer alors que tu aimes un être fictif, construit par ton imagination.
– Tu compliques les choses.
– Non : je dis la vérité. Et la vérité est que tu ne m’aimes pas. Tu aimes quelqu’un d’autre et c’est insupportable !
– Tu te rends compte : tu es jaloux de ton image !
– Oui, et tu le sais très bien. Je ne supporte pas ce type imaginaire qui s’est glissé entre toi et moi.
– Idiot. Vient là que je t’embrasse.
– Mais qui vas tu embrasser : lui ou moi ?
– Tu oublies une chose. Si tu as raison cela veut dire que toi aussi, tu ne m’aimes pas, tu ne m’embrasses pas. Tu aimes ou embrasse l’image que tu as de moi. Finalement, cela veut dire que nos images vont s’embrasser. Nous on ne fait que se glisser derrière. Mais on peut en profiter quand même !
Catégorie : Bazar
La disneylandisation des esprits
1Le 18 décembre 2010 par Jean-François Dortier
Comment expliquer que les êtres humains soient captivés par les mondes enchantés des contes et des légendes, qu’ils soient attirés par la musique, l’humour, aiment les parades et déguisements et se complaisent dans les l’admiration des grands spectacles. En un mot : d’où vient le pouvoir d’attraction des parcs d’attraction ?
Depuis quelques années les psychologues évolutionnistes (qui étudient la psychologie du point de vue de l’évolution) s’intéressent à cette énigme du comportement humain qu’est le goût pour l’imagination, merveilleux et les industries de l’imaginaire.
Il y a quelques années, le psychologue américain Geoffrey Miller a proposé une explication aussi originale de déroutante : la théorie du « cerveau séducteur ». [1] Selon lui, la musique, la fiction, l’humour et les parades de toutes sortes, bien qu’inutiles du point de vue de la survie, joue tout de même un rôle central dans l’espèce humaine : ils auraient la même fonction que les plumes du paon, la crinière du lion ou encore les parades amoureuses des cygnes. Ils visent à séduire des partenaires.
Le monde animal regorge de phénomènes spectaculaires: le plumage très colorés de certains oiseaux, leurs chants aux variantes infinies, les encombrants bois des cerfs, les couleurs vives des ailes de papillon, etc. .[2] Si on admet qu’ils servent d’appâts pour des partenaires sexuels, on comprend que ceux qui ont les meilleurs atouts à ce jeu de déduction auront un plus de succès reproductif. Et leur descendance affichera les mêmes atouts. Au fil des générations, les attributs de séduction vont se développer de façon débridée par une sorte de course à l’exubérance. Darwin a appelé ce phénomène la « sélection sexuelle ». Et dans son livre la Filiation de l’homme (1872), il en fait un mécanisme aussi important que la sélection naturelle pour expliquer l’anatomie et les comportements des animaux et des humains.
Geoffrey Miller a eu l’idée d’appliquer la théorie de la sélection sexuelle aux parcs d’attraction. Ce psychologue évolutionniste vit et enseigne à l’université du Nouveau Mexique à quelque centaines de kilomètres des plus hauts lieux de l’industrie mondiale des loisirs: Hollywood et Dysneyland en Californie, Las Vegas la ville lumière avec ses jeux et ses spectacles, l’immense parc Disneyworld en Floride (le parc est plus grand que Paris!).
L’attraction exercée par ces temples de l’imaginaire, sont, selon G. Miller, du même ordre que le plumage colorés des colibris, leur chants ou leurs parades de séduction. Ils sont inutiles à la survie mais répondent au même besoin de séduction. Pour séduire leur partenaires, les humains ont ainsi développer au cours de leur évolution tout une série d’artifice : la musique, le danse, l’humour et les belles histoires. Et ceux qui ont réussi le mieux dans ces activités exubérantes ont transmis ces caractères à leur progéniture. Et voilà comment se serait développé dans l’espèce humaine ce goût immodéré pour le spectacle, les contes et légendes, la musique, l’humour.
Nos cerveaux seraient donc comme des mini parcs d’attraction : ils sont dotés d’aires spécialisées pour la musique, la danse et le merveilleux.
Le merveilleux au service de l’éducation.
Deux anthropologues américains viennent de s’attaquer à la théorie de G. Miller dans un article paru récemment .[3] Craig Palmer (de l’université du Missouri) et Kathryn Coe (de l’Université d’Arizona) font valoir que si le cinéma Hollywoodien ou les salles de jeux de Las Vegas s’adressent bien aux adultes, les parcs d’attraction sont destinés avant tout aux enfants et aux parents qui les accompagnent, plutôt qu’à des amoureux.
Selon C. Palmer et K. Coe, la théorie de la séduction du partenaire ne peut pas rendre compte du fait que les parcs d’attraction s’adressent d’abord aux enfants. Selon leur hypothèse alternative, s’il y a des facteurs évolutifs derrière tout cela, ils portent sur l’éducation des petits plutôt que sur la recherche d’un partenaire.
Dans toutes les cultures humaines, en effet, l’éducation des petits enfants n’utilise pas uniquement par la morale, des punitions et récompenses, mais également tout un arsenal de petits spectacles privés : on raconte des contes aux enfants, on les berce avec de la musique, on leur apprend des comptines, on cherche à les divertir avec des contes moraux. Certains auteurs soutiennent d’ailleurs que les histoires pour enfants et son monde merveilleux (ses héros et des monstres, ses animaux qui parlent et ses enfants perdus…) ne font que mettre en scène sous une forme détournée les grandes épreuves de l’enfance (les relations de conflits et d’amitiés entre personnes, les dangers de toute sorte qui guettent l’enfant démunie, etc.). L’imagination de l’enfance ne serai pas une fuite hors du réel, mais au contraire une préparation aux épreuves de l’existence.[4] La danse et les spectacles servent à créer des liens de communion entre membres d’un groupe.
Discussion
Que penser de ces curieuses théories évolutionnistes des parcs d’attraction ?
Une première objection qui vient aussitôt à l’esprit. Comment Darwin et la théorie de l’évolution pourraient-il expliquer Disneyland, Hollywood et las Vegas ? Ce sont des là des industries du divertissement qui n’ont que quelques dizaines d’années d’existence ; ce sont des produits récents du capitalisme moderne et de la société de consommation et des loisirs comment pourraient-il s’expliquer par les lois de l’évolution des espèces en milieu naturel ?
Cette objection est cependant assez faible. Si l’industrie mondiale de l’imaginaire est effectivement récente, elle se greffe néanmoins sur des passions humaines très profondes. Le goût pour la musique, la parade, l’humour, les histoires merveilleuses est sans doute aussi anciens que l’humanité elle-même. De tout temps et dans toutes les cultures humaines, on raconte des contes aux enfants, on organise des fêtes et des spectacles qui suscitent l’émerveillement des petits et grands. La spécificité de ces industries culturelles moderne est d’avoir marchandisé, mondialisé et concentré à grande échelle ces spectacles. Et d’avoir utiliser les grands moyens techniques et financier du capitalisme contemporain pour les produire et diffuser à grandes échelles. Mais ces produits ne « marcheraient » pas s’ils parviennent à capter l’attention d’un large public. Et pour cela, il faut toucher à une corde sensible.
Des objections plus solides peuvent être apportées aux théories de G. Miller ou de Palmer & Coe. Elles portent surtout sur leur trop grande généralité et leur caractère purement hypothétique.
Les théories des parcs d’attraction visent d’abord peu trop large. Ces théories prétendent expliquer par un même mécanisme (la sélection sexuelle ou la sélection par l’éducation) à la fois la musique, l’humour, la fiction, le merveilleux, la morale et le spectacle en général. Cela fait beaucoup. On trouve par exemple dans les parcs d’attraction des manèges et carrousels comme on en trouvait dans les fêtes foraines. On trouve y trouve également des vendeurs de barbes à papas et autres sucreries. Tout cela plait également aux enfants. Mais est-ce pour les mêmes raisons ? Et en quoi le plaisir de tourner dans un manège ou de manger une sucrerie peut-il être lié à la sélection sexuelle ou l’éducation des enfants.
Le propre des grands spectacles est d’agréger des activités de nature différentes qui suscitent tous un certain plaisir (comme, au cinéma, on peut combiner le plaisir de voir une film, d’être en couple ou entre amis et de manger des bonbons). L’explication unique pour une gamme d’activité aussi différentes que la musique, les contes, l’humour est sans doute réducteur.
Une autre critique tient à la gratuité des hypothèses. Les théories de Miller, comme celle de Coe et Palmer sont très spéculatives et on du mal à trouver des assises empiriques solides, si ce n’est le fait que les parce d’attraction, « ça marche » et que cela doit bien avoir un résonnance avec quelques structures profonde de nos cerveaux.
Elargissement
Les théories évolutionnistes des parcs de loisirs peuvent paraître séduisantes ou totalement incongrues. Elle participent en tout cas d’un domaine de recherche en plein essor sur les fondements naturels de la musique, de la fiction, de la créativité et du merveilleux.
C’est ainsi qu’on voit apparaître des alliances inédites entre Darwin et la théorie littéraire, la neurobiologie et l’imaginaire, la théorie de l’évolution et les contes pour enfants.
Autant de recherches qui tentent d’apporter des réponses a cette grande énigme : pourquoi les humains ont-ils autant de goût pour l’inutile et le merveilleux.
Pour aller plus loin :
Sur la sélection sexuelle et l’art de séduire :
• « l’art de séduire, des oiseaux aux humains », S.H.n° 217, juillet 2010.
Sur les fondements de la fiction.
• l’homme est un animal littéraire. Billet sur ce blog.
• Darwinisme littéraire : Shakespeare et l’évolution.
• L’homme descend du songe. SH n° 174, 2006
• les lois du merveilleux : SH n° 174, mai 2006.
• Hollywood synchronisé à notre cerveau. billet sur ce blog.
[1] dans son livre the mating mind (2001), que l’on pourrait traduire par le cerveau séducteur.
[2] A moins que ce soit des indices d’autres qualités cachées : comme la bonne santé ou la capacité à résister aux prédateurs, … plusieurs hypothèses ont été émises à ce propos par les théoriciens de l’évolution.
[3] Palmer, C.T. and Coe, K. (2010) ‘Parenting, courtship, Disneyland and the human brain’, Int. J. Tourism Anthropology, Vol. 1, No. 1, pp.1–14.
[4] « Idées reçues sur le monde de l’enfance ». J.F. Dortier, S.H. n° 219, oct 2010.
Catégorie : Psychologie, Sciences humaines
L’homme est un animal littéraire
1Le 15 décembre 2010 par Jean-François Dortier
Tous les enfants du monde, depuis toujours, aiment écouter les histoires. Qu’elles soient racontées par un vieux griot assis au coin du feu, ou lues par un parent assis au bord du lit. Les enfants écoutent, les yeux ronds, ces histoires d’enfants perdus, d’animaux ou de monstres… Ils poursuivront en rêve la suite d’une histoire dont ils deviendront eux-mêmes les héros.
Les adultes n’ont pas perdu ce goût immodéré pour les histoires de toute sorte : contes, mythes, légendes et littérature romanesque.
L’espèce humaine est une « espèce fabulatrice » (Nancy Huston). Raconter et écouter des histoires lui est tout aussi consubstantiel que de marcher sur deux jambes, parler, fabriquer des outils ou vivre en société. Tel est en tout cas l’hypothèse soutenue par un flot d’ouvrages parus depuis quelques années (1).
Plume de paon et pâtisserie de l’esprit
L’Animal littéraire, tel est le titre d’un curieux livre collectif paru en 2005. Seule une alliance contre nature a pu enfanter un livre aussi atypique (2). Charles Darwin y côtoie Gustave Flaubert, un grand écrivain anglais y dialogue avec le père de la sociobiologie, la théorie du roman s’allie avec la théorie la sélection naturelle… Et tous semblent faire bon ménage.
Comment a-t-on pu marier deux domaines que tout semble devoir opposer : la théorie littéraire avec la théorie de l’évolution ?
Première hypothèse : l’apparition de la littérature (en fait de la fiction en général) pourrait répondre à un avantage évolutif. De même que les plumes du paon sont fonctionnellement inutiles, la fiction en général (l’art de raconter de bonnes histoires) pourrait être un artifice destiné à séduire son entourage en lui procurant du plaisir.
Autre hypothèse évolutionniste : la capacité de forger et d’écouter les bonnes histoires relève de la faculté proprement humaine de produire des « mondes possibles ». L’imagination est un moyen d’explorer le monde en pensée, et se projeter mentalement dans des situations imaginaires est un moyen d’exploration virtuel. On peut vivre en pensée n’importe quelle situation humaine, pour « voir » comment s’y prennent les personnages pour résoudre les problèmes de la vie.
En renfort de cette hypothèse, le fait que les bons romans sont construits autour d’intrigues ayant une forte composante existentielle : amour, mariage, relations personnelles, maladies, guerres, vieillesse, solitude… Toutes les petites et grandes dramaturgies de l’existence y sont mises en scène.
Depuis quelques années, nombre de livres, ont été publiés dans les pays anglo-saxons sur le thème de « l’animal littéraire ». Cette production éditoriale est au croisement de plusieurs courants de recherche touchant à l’art de la fiction : philosophie esthétique, logique (des mondes possibles), darwinisme, narrative studies, etc.
Tous s’accordent sur un point : si le genre littéraire est une invention récente de l’humanité, il plonge néanmoins ses racines dans une aptitude plus fondamentale des humains à se complaire dans les fictions, qui enflamment son esprit depuis toujours.
NOTES :
(1) Max Turner, The Literary Mind, Oxford University Press, 1996 ;
Alan Palmer, Fictional Minds, University of Nebraska Press, 2004 ;
Lisa Zunshine, Why We Read Fiction: Theory of mind and the novel, Ohio State University Press, 2006 ;
Brian Boyd, On the Origin of Stories: Evolution, cognition, and fiction, Belknap Press, 2009.
(2) Jonathan Gotchall et David S. Wilson, The Literary Animal: Evolution and the nature of narrative, Northwestern University Press, 2005.
Catégorie : anthropologie philosophique

