• Ce qui ne nous tue pas… nous rend-il vraiment plus fort ?
12Le 26 octobre 2010 par Jean-François Dortier
Que penser de la formule selon laquelle « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » ? Quand la vie vous donne un rude coup – accident, échec -, cela laisse toujours des cicatrices. Un rat soumis à des stress continus (chocs électriques, agressions) devient craintif, stressé, et développe des signes de dépression. Sa santé flanche. Il n’est pas mort, mais est devenu plus faible et fragile. Les humains sont aussi des primates, et leur réaction est identique. Les épreuves dont ils ne sont pas sortis victorieux laissent des traces. Il est connu et confirmé que les graves épreuves de la vie (accidents, deuil, maladie, licenciement…) ont un effet délétère sur le bien –être. Stress, dépression, maladies psychosomatiques et mal de vivre : tels sont les effets durables des coups durs. Pourtant, une étude vient relativiser ce phénomène.
Le psychologue Mark Seery, de l’université de Buffallo, aux Etats-Unis, a réalisé une enquête nationale auprès de près de 2 400 personnes (2 396 exactement), qui ont été interrogées régulièrement entre 2001 to 2004. M. Seery et son équipe ont découvert que le lien entre adversité et bien-être est plus complexe qu’il n’y paraît. Les chercheurs ont mesuré les liens entre les épreuves de vie et plusieurs mesures de santé mentale tels que le taux de dépression, les symptômes post-traumatiques ou simplement le sentiment de bien-être. Comme on peut s’y attendre, les personnes qui ont connu de graves épreuves sont plus souvent atteintes de troubles dépressifs ou se déclarent moins satisfaites de leur vie. « Cependant, note M. Seery, nos courbes ont une forme en U ». On observe en effet que les personnes qui au cours de leur vie ont connu des problèmes mineurs ou passagers, sont moins affectées que les autres (celles qui ont trop ou, étrangement… pas du tout connu de problèmes !).
Selon M. Serry, ce constat est cohérent avec l’idée qu’en proportion modérée, prendre quelques coups contribue tout de même à développer une certaine résilience. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ? » Ce ne serait donc vrai que pour les petites claques, pas pour les gros chocs.
M. Seery et al. (2010) Whatever Does Not Kill Us: Cumulative Lifetime Adversity, Vulnerability and Resilience, à paraître dans le Journal of Personality and Social Psychology.
PS : j’ai publié ce post sur le cercle psy (sous pseudo). Mais je le reproduit car j’aimerais avoir votre avis.
Catégorie : Psychologie
• (7) L’individu au temps des pharaons
0Le 20 octobre 2010 par Jean-François Dortier
Le week-end dernier, j’étais en service commandé à Blois, où j’ai couvert les Entretiens de l’histoire pour Sciences Humaines. Une occasion rêvée pour interroger des historiens (ils grouillent de partout) sur la façon dont il peuvent repérer des traces d’individus ordinaires à l’époque de l’Antiquité ou du Moyen âge. Samedi soir, a eu lieu le « dîner des historiens » au château de Blois. Des dizaines d’historiens étaient regroupés dans deux magnifiques salles du château, sur les lieux même où le duc de Guize, s’est fait embroché par une poignée assassins, en 1588.
Nous étions sept à table. Il y avait Pascal Dibie, mon ami ethnologue (on s’était croisé au stand de Sciences Humaines l’après midi, et donné rendez vous pour le soir même) ; il est venu avec Christine sa compagne (journaliste à France 3), un autre couple était là. Serge et Erline. Lui est un des représentants de la Casden, partenaire des Entretiens. Sa femme est une ancienne infirmière devenue maîtresse de maternelle, exactement le même parcours que Mc venue à Blois avec moi.
Le hasard a voulu que viennent se joindre à nous, Aude Gros de Beler, égyptologue et éditrice chez Actes Sud (où elle dirige l’une des collections d’histoire). C’est aussi une conteuse hors pair.
Je l’ai donc l’interrogé à propos des quidams ordinaires de Egypte antique. Qui furent ces gens qui ont bâti les pyramides, cultivé la terre, embaumé les momies, fait du commerce, péché au bord du Nil, creusé les tombeaux, peint les parois ? Que sait-on sur eux ? Peut-on retrouver des témoignages de personnages singuliers, avec leur noms, leur vie, leur histoire ?
Aussitôt ma question posée, elle se lance.
« Oui, on peut connaître la vie quotidienne des artisans, agriculteurs, des ouvriers qui travaillaient à la construction des tombes royales. On la connaît par les fresques peintes qui décrivent le travail des poteries ou des paysans. Mais on aussi retrouvé la trace de personnages singuliers, avec leur nom, leur personnalité et plein de petites histoires les concernant. Une source exceptionnelle se trouve dans le bled de Deir el Medineh, un petit village de la Vallée des Rois où vivaient les gens qui amnénageaient les tombes royales. On connaît beaucoup de choses sur leur vie grâce aux papyrus et aux ostraca. »
– Les ostraca ?
– « Les astraca, c’est un peu les post-it de l’Antiquité. Comme aujourd’hui les listes de courses, les notes de services, les consignes, etc. Les ostracas sont des tessons de poterie ou des galets sur lesquels les égyptiens notaient par exemple une commande de matériel, mais aussi des brouillons de lettres car le papyrus était monopole d’Etat et ne fallait pas le gâcher. On a retrouvé des milliers d’ostraca au fond d’un puit désaffecté qui servait de poubelle. Et ils ont révélé tout un pan de la vie ordinaire des égyptiens. »
Paneb l’enfoiré.
Aude poursuit : « C’est ainsi qu’on connaît l’histoire d’un certain Paneb, qui a été à son époque le chef des ouvriers de Deir el Medineh. Ce type était un enfoiré (Aude parle comme cela). Paneb a été accusé de viol, de prévarication (il détournait les matériaux pour sa fortune personnelle), il cognait ses ouvriers. Il s’est rendu coupable de plusieurs forfaits mais réussissait toujours à s’en tirer car il était copain avec le chef scrible qui le blanchissait à chaque fois. Jusqu’au jour, où il a tout de même été condamné et a été viré du chantier. »
Aude possède l’art de faire revivre tout ce petit monde disparu, comme si elle avait vécu parmi eux. Elle connaît parfaitement son sujet. Mieux : elle redonne vie à des égyptiens d’il y a 3000 ans, comme s’il était là, autour de nous. A force de les étudier, Aude a réussi à faire revivre ces gens.Parmi eux, il y des « types glauques » ou « véreux », un potier bosseur et consciencieux, tel autre est très jaloux et se rumine les sang en pensant sa femme restée au village…
Aude aime « ses » égyptiens du temps des Pharaons. « Ils ont un côté “fun“, dit-elle qu’on ne trouverait pas en Mésopotamie ». Ses égyptiens, elle les imagine un peu roublards, fanfarons, chaleureux. Bordéliques aussi. Mais au fond très attachants. En rien, il ne ressemblent aux petits personnages figés tels qu’ils apparaissent sur les fresques murales : raides, droits et immobiles. Non, les égyptiens d’Aude sont bien vivants et humains. Ce sont des individus à part entière, avec chacun leur personnalité, leurs désirs et ses projets, leurs gaucheries et leur petite lâcheté. Leur sens de l’humour aussi.
Aude ne nous pas cité ses propre livres. Modestie ? Elle nous a indiqué qu’on pouvait trouver plein d’information dans le livre de Pascal Vernus Affaire et scandales au temps des Ramsès, (je note : il faudra que je le commande).
Ce n’est que le lendemain en cherchant sur internet, que j’ai découvert qu’elle avait elle-même écrit de nombreux livres sur le sujet.
Catégorie : Enquête sur l'individu
Grèves des retraites : il est temps de mettre ses « couilles sur la table »
0Le 19 octobre 2010 par Jean-François Dortier
La grève contre la réforme des retraites est entrée dans un nouvelle phase : celle des couilles sur la table.
D’un côté, les Routiers et les ouvriers des raffineries sont entrés dans la danse. C’est viril; c’est du lourd. Les gros camions vont bloquer les routes. Les ouvriers des raffineries veulent en découdre. Charles Foulard, coordonnateur CGT du groupe Total, l’affirme haut et fort : « Il y a un durcissement ». « On est parti et on ne s’arrêtera pas. On n’a pas arrêté 12 raffineries pour faire un baroud d’honneur jusqu’à la journée du 19. On va continuer jusqu’à ce que le gouvernement retire son projet de loi. » (…) On ira jusqu’au bout. »
Si l’on en croit les camarades syndicalistes, c’est donc parti pour durer. Ces types ne sont pas prêts à reculer. Ils sont décidés à en découdre.
De son côté Sarkozy est prêt à faire front. Il l’a rappelé hier avec « fermeté »
Arrivé à ce stade du conflit, la question du financement des retraites est passée au second plan. On entre dans une phase caractéristique du conflit : le « bras de fer », « l’épreuve de force ». La phase « dure » de l’affrontement où la question n’est plus de savoir qui a raison ou tort, combien ça va coûter, est ce que c’est légitime ou non ? L’heure est maintenant de savoir : qui va céder ? qui va l’emporter ? Dis plus crûment : qui va devoir « baisser la culotte « ? C’est la phase – animale, émotionnelle, archaïque – du conflit.
Ce moment de la confrontation, du face à face et des « couilles sur la table », se révèle dans les propos des protagonistes.
Dominique de Villepin a, l’autre jour, levé une part du voile sur la psychologie du dirigeant face à la crise. Il a invité le gouvernement à faire preuve de réalisme et de ne pas s’enfermer dans le mythe du « capitaine courage ». « Je crois que Nicolas Sarkozy est quelqu’un qui aime la crise, qui aime donc la gestion de crise (…) Il y a un mythe à droite sur la capacité à faire face à la rue. C’est ce que j’ai appelé le mythe du capitaine Courage de la réforme. »
Villepin témoigne qu’en 2005, il a lui même commis cette erreur, lors des conflits du CPE.
A l’époque et en privé, il disait cela dans un langage moins châtier. Auprès de ses copains de la majorité, il déclarait à propos du CPE : « Je ne ferais pas comme Balladur avec le CIP. Moi, j’ai des couilles et j’irai jusqu’au bout! « . [1]
Dans cette phase caractéristique des conflits sociaux, les enjeux basculent. La réforme de la retraite devient une question annexe. Les motivations se sont déplacées sur un autre terrain. Les intérêts de chacun (le calcul des coûts et avantages), passent au second plan, les émotions sociales prennent le devant ; il s’agit maintenant d’honneur ou d’humiliation, de garder la face ou la perdre, « d’avoir des couilles » ou pas.
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[1] Canard Enchainé Sur les couilles de Villepin, qui, en privé, ne cesse de les étaler, (rhétoriquement parlant), on peut lire avec profit : Les mots sont importants, de Tevanian et Tissot, 2010), notamment le chapitre sept (« grosses bites »), partie 4 (« les couilles de Villepin »). Dans La tragédie du président, (2006), François-Olivier Giesbert révélait l’usage immodéré de la métaphore sexuelle par Dominique de Villepin. (A propos de la France : « « Elle a envie qu’on la prenne. Ça lui démange dans le bassin »)
Catégorie : Bazar
(6) L’individu dans le Japon d’autrefois
0Le 15 octobre 2010 par Jean-François Dortier
Vendredi dernier était un bel après midi d’automne, très ensoleillé. J’étais à Paris pour participer à une émission de France Inter, (les Grosses têtes au carré ). J’y ai notamment fait la connaissance de Cédric Villani, Médaille Field de mathématiques. Dans le retour, en RER, je l’ai interrogé sur son l’imagination mathématique. « A quoi ressemblent vos pensées ? Est-ce que vous pensez en mot, en chiffres, en images ? ». Ses réponses seront retranscrites (dans le prochain numéro de Sciences Humaines, consacré à l’imagination créatrice.
Ensuite, j’avais un rendez-vous à Paris au café l’Européen avec Emmanuel Lozerand, professeur de de littérature japonaise à l’INALCO. C’était notre première rencontre. J’étais tombé il y a quelques temps sur un chapitre signé de son nom dans le livre collectif L’individu aujourd’hui, un volume collectif issu d’une colloque Cerisy.
Sa contribution m’a tout de suite attiré par son originalité.
Son papier « la question de l’individu au Japon » prend en effet le total contrepied des discours habituels sur le sujet. Il est communément admis qu’au pays du Soleil levant l’individu n’existe pas. Où plutôt il est englué dans le groupe. Dans le discours savant, cette idée de l’individu noyé dans le groupe correspond à l’image de la société « holiste » chère à Louis Dumont. L’histoire des sociétés seraient divisé en deux: d’un côté les sociétés « holistes », hiérarchique et communautaire, de l’autre, les société individualistes (et égalitaires). Cette opposition holiste/individualiste correspondant grosso modo à l’opposition société traditionnelle et société moderne. Et aussi à l’opposition Orient/Occident. Car c’’est connu : en Inde, en Chine, au Japon, l’idéologie dominante est celle du groupe, et les structures sociales (l’idéologie des castes en Inde, le confucianisme au Japon et en Chine) ont toujours étouffé l’individualité. Cette vision a sa version populaire dans l’opinion commune : on n’est pas loin de l’image d’Epinal des « fourmis » industrieuses au Japon ou des chinois qui se ressemblent tous…
Dans son article, E. Lozerand conteste cette thèse. Selon lui, il y a des formes d’individualité au Japon. Et il va nous le montrer à en commençant par exemple, apparemment anecdotique, mais révélateur. Nous sommes en 1850, au sein d’une école d’Osaka où les étudiants doivent apprendre le hollandais. En temps normal, les étudiants vivent et travaillent ensemble. On imagine qu’ils vivent ensemble, sont tous habillés pareil, que règne l’esprit de camaraderies, qu’il suivent les autorités les préceptes confucéen de l’autorité, qu’il adoptent touts l’idéologie nationale et pense que le « nous » est supérieur à l’individu. Mais les choses changent quand vient le moment des examens, car seuls les meilleurs (ceux qui auront le plus de points accumulés au cours des épreuves) passeront en classe supérieur. Ils se trouvent donc brusquement en compétition. A partir de ce moment-là, c’est chacun pour soi et l’individualisme règne en maître. Ainsi, au sein d’une institution scolaire très holiste d’apparence, on peut découvrir une forme d’individualisme exacerbée.
Après avoir semé ce petit caillou dans la chaussure, E.Lozerand s’emploie à montrer qu’on peut trouver, en cherchant bien, bien d’autres formes d’individualisme au Japon : dans la philosophie classique, chez Ogyū Sorai (1666-1728), le philosophe phare de l’époque d’Edo. A l’époque Edo (1803-1868), la période où s’épanouissent l’art des estampes et le théâtre est aussi, on le sait moins, celui de l’essor de la littérature romanesque (que E. Lozerand connaît très bien). Et dans les romans de l’époque on trouve toutes une faune de personnages singuliers : des aimables retraités qui cultivent la poésie, des excentriques, des amoureux romantiques qui refusent de se soumettre au poids de la famille, des rebelles, des bourgeois égoïstes, etc.
On peut donc trouver à loisir dans cette littérature des traces d’individus très concrets qui ont vécu dans le Japon d’autrefois.
En consultant la bibliographie de son article, j’ai appris qu’E. Lozerand préparait un volume sur le thème Drôles d’individus. De l’individu dans les sociétés « holistes ». Voilà de quoi alimenter le dossier « individu hors d’Occident) et une bonne raison de plus de rencontrer ce monsieur.
Je lui ai donc envoyé un mail, et rendez-vous a été pris.
• sociologues contre orientalistes ?
Vendredi, on se rencontrait donc pour la première fois. J’ai découvert un type souriant, la cinquantaine juvénile, petites lunettes aux montures noires. L’intello cordial et avenant.
Autour de deux Perrier citron, après les manœuvres d’approches (Vous savez : ces premières minutes de la rencontre où l’on se présente, on remue un peu les plumes, on jauge l’autre, on cherche à faire bonne figure, on lance des pistes et on cherche des ponts), le courant est vite passé.
E Lozerand me raconte qu’il a eu l’idée de monter un séminaire auprès sur l’individu ailleurs dès 2007. Il a alors lancé un appel d’offre auprès de la communauté des collègues orientalistes, africanistes… Et la réponse ont été immédiate et massive. « C’est comme j’avais ouvert levé un tabou, ouvert un espace jusque là interdit. Comme si les gens avaient enfin l’occasion de pouvoir s’exprimer sur un sujet qu’il leur tenait à cœur. Oui, il y avait des individus chez eux : en Afrique, en Inde, ou en Polynésie ».
Puis Emmanuel (ça y est on se tutoie déjà) a été informé du colloque de Cerisy sur l’individu aujourd’hui (d’orientation plutôt sociologique). Ayant contacté les organisateurs P. Corcuff et F de Singly, ces derniers l’ont aimablement invité à venir s’exprimer. Et c’est ainsi qu’il a pu faire sa contribution sur l’individu au Japon : celle qui a attiré mon regard. En retour, il a invité les responsables du colloque Cerisy à son séminaire. Echange d’amabilité donc, entre universitaires. Mais cette civilité de chercheur n’empêche pas une opposition de fond. Ce sont deux cultures scientifiques, deux approches, deux thèses opposées qui s’affrontent. D’un côté, l’approche philosophico-sociologique (celle de Cerisy) s’ancre dans le « grand récit » de l’émergence de l’individu en Occident et adopte le postulat de l’opposition holiste/individualiste (même si, au fil des lectures des contributions de Cerisy, il apparaît que le récit est train de prendre l’eau).
A l’opposé E. Lozerand et ses comparses pensent que l’absence d’individu hors d’Occident est un mythe. Selon eux on peut trouver des traces d’individualité au Japon, en Chine, en Afrique, dans les pays musulman. E. Lozerand m’a donné le programme du séminaire (dont la publication est prévue pour 2011, « ou peut être 2012 »).
S’attaquer au mythe de la singularité occidentale de l’individu ouvre des perspectives nouvelles pour les sciences sociales. Et E. Lozerand place aussi cela sur un autre plan : celui du dialogue entre cultures.
L’opposition entre « sociologues » et « orientalistes » (ceux qu’on appelait ainsi justement pour désigner les spécialistes des civilisations d’Asie et du MO) est une opposition de théories et de champs disciplinaire. Cette opposition est aussi liée à une question de sources. E. Lozerand est un littéraire (bien que féru de sciences sociales, mais aussi de biologie si j’en crois les références qu’il cite. « Quand on lit les écrivains, on découvre toute une pléiade d’individus : des filous, des alcooliques, des cocus, des égoïstes, des roublards, des idéalistes, des trouillards, des ambitieux, des nigauds, des coléreux », me dit Emmanuel, très en verve. « On y trouve des gens qui se faufilent à travers les filet du liens social, des tricheurs et des inquiets, des gens en crise. La littérature est pleine de tels personnages ». Les écrivains ont le sens de l’observation et du singulier. Et on n’a du mal à les faire apparaître dans les modèles anthropologiques ou sociologiques tout occupés à décrire des structures sociales, des formes culturelles, des types d’organisation économique ou de parenté.
Avant de se quitter, j’ai demandé à Emmanuel de reprendre une version allégée de sa contribution pour le site Changer d’ère.
C’est sûr : on va se revoir.
Catégorie : Enquête sur l'individu
(5) Messaline, une femme émancipée au temps des romains
0Le 8 octobre 2010 par Jean-François Dortier
Paul Veyne m’a fait un beau petit cadeau. Voilà quelques temps, je l’avais contacté pour l’interroger sur l’individu dans l’Antiquité gréco-romaine. Je lui ai posé la question suivante.
« On lit partout chez les sociologues et philosophes que l’individu est une invention de l’Occident moderne, qui aurait émergé à la Renaissance. Auparavant, les gens n’aurait pas connu l’individualité. Ils n’auraient fait que baigner dans un monde « traditionnel » où l’individu est englué dans des formes sociales (religieuses, familiales, politiques, communautaires), qui l’englobent, le dominent, l’étouffent et le contraignent. J’ai longtemps cru à cela moi aussi. Mais aujourd’hui, je doute. Je ne cesse de me dire qu’il ne faut pas confondre l’individualisme – comme valeur – qui est sans doute d’époque récente, avec l’individu, qui lui, est bien présent dans les sociétés antiques.
Quand je lis vos livres sur Rome, je ne cesse de rencontrer des individus : de jeunes hommes ambitieux qui rêvent de gloire; des esclaves qui souhaitent sortir de leur condition; des femmes qui, bien que sous la tutelle de leur mari, les trompe et les manipulent, se comportent en maîtresse-femmes; des artisans ou commerçant qui gèrent leurs affaires personnelles, etc.
Voilà donc ma question, cher Paul Veyne : Et vous, qu’en pensez-vous ? Croyez vous qu’il existe bien des individus à Rome ? Je n’ai pas trouvé de texte dans votre œuvre qui parle explicitement de cela. J’aimerais bien avoir votre avis là dessus. »
J’ai enfin reçu sa réponse mardi dernier (cela tombait le 5 octobre, le jour de mon anniversaire) sous la forme d’une grande enveloppe blanche venue d’un petit village du Gard où habite Paul Veyne. A l’intérieur de l’enveloppe se trouvait une charmante lettre accompagnée de deux petits cadeaux. Son livre sur Foucault (Foucault, sa pensée, sa personne) agrémenté d’une gentille dédicace (« Pour Jean François Dortier qui dirige une grande et utile revue » (je rosi de plaisir). Il me renvoie à un note (p. 34) où il est question de l’individualisme (j’y reviendrais). L’enveloppe contenait aussi un autre petit cadeau : un article tapé à une machine a écrire et corrigé de sa main. Cela date de septembre 1980, et est titré « Messaline ou l’amour fou ». Et ce texte, pour le moins décoiffant, dévoile un visage pour le moins inattendu de la femme romaine.
• Une « première dame » dévergondée
Messaline était une jeune fille de la haute aristocratie romaine qui fut mariée à l’âge de 15 ans à l’empereur Claude, alors quinquagénaire. « Entre les deux époux les relations évoluèrent vite : deux enfants, un garçon et une fille, puis chambre à part et vie séparée ». Et P. Veyne ajoute ce point essentiel : « les mœurs étaient aussi libres dans l’aristocratique romaine qu’au XVIIIème siècle ».
La suite le confirme. La jeune et belle Messaline était une sacrée polissonne. Et pas mal de romains sont passés dans son lit. « Elle partageait quelquefois le lit de Claude ; on ne tarda pas à dire dans Rome qu’elle partageait aussi celui de tous ses favoris ». Et parmi ses amants de passage, P. Veyne cite « un haut fonctionnaire, un grand seigneur, un sénateur, un jeune chevalier d’une grande beauté, un chanteur d’opéra (…) et aussi un médecin célèbre sous ses dons littéraire et pour avoir fondé une secte médicale hérétique ». Sans parler d’un temps en temps un gladiateur qui l’avait impressionné sur l’arène.
Comment était-ce possible ? Paul Veyne donne des précisions sur les modes de vie du couple. Il s’étaient installé dans le palais, qui dominait le Forum roman : « Claude vivait dans ses appartements avec son harem de concubines et Messaline menait de son côté la vie élégante en compagnie de ses favoris, seigneurs, gens de théâtre et célébrités diverses ».
La valse des amants ne suffisait pourtant pas à satisfaire de Messaline, la nymphomane si on en croit cet incroyable épisode. Un jour, dit-on, Messaline s’est rendue en cachette dans un bordel pour se livrer à un curieux concours avec une prostituée : il s’agissait de savoir combien elle pourrait subir de « mâles assauts » (« mâles assauts » du Paul Veyne tout craché !) en une journée. Et l’histoire dit qu’elle aurait remporté son concours après avoir couché avec 25 types à la suite !
Evidemment rien ne permet d’authentifier l’anecdote, mais que le fait que l’on puisse raconter cela dans Rome, en dit long sur les mœurs de l’époque ! A la fois sur le dévergondage des élites, mais aussi la liberté de manœuvre de l’impératrice.
Claude, le mari, n’était pas particulièrement regardant sur les frasques de Messaline, même si cela nuisait quand même à sa réputation. Et c’est une autre affaire, qui va conduire à la perte de la jeune épouse.
Une jour, Messaline tomba éperdument amoureuse d’un beau seigneur, nommé Sillius, « et qu’on tenait pour le plus beau des romains ». Et ce fut entre eux vraiment un amour fou et passionné. Silius était marié. Il divorça, alors que rien ne l’obligeait. Messaline, de son côté « stupéfia les contemporains comme elle nous stupéfie : elle divorça de Claude et se remaria avec son Silius ». Le tout à l’insu de son mari !
Cela mérite des explications. A Rome, le mariage n’avait pas vraiment de statut sacré. Le mariage n’était un acte public. On pouvait se marier en privé sans en informer personne. Seul contait l’engagement réciproque des époux. Il n’y avait ni contrat ni rite solennelles (ou du moins il étaient facultatifs).
Le fait d’être marié et de vivre ensemble n’empêchait pas monsieur d’avoir des maîtresses et madame des amants (comme chez les bourgeois du 19ème siècle) : l’essentiel était de ne pas trop l’étaler ouvertement.
Le divorce a Rome
On pouvait aussi divorcer tout aussi facilement. « Il suffisait même qu’un seul des époux le veuille, si bien que, lorsqu’une femme en colère quittait le logis, les juristes, embarrassés, se demandaient si c’était là un divorce, et ils répondaient que le seul moyen de le savoir était de lui demander si on intention avait été de divorcer . » Messaline divorça donc à l’insu de son mari ! Pourquoi alors qu’elle aurait pu entretenir tous les deux une liaison que nul n’aurait songer à condamner : par amour simplement, pour se témoigner l’un à l’autre leur amour exclusif. Messaline, écrit P. Veyne « ne fit rien de plus que ce que faisaient toute ses contemporaines, qu’elles fussent nobles ou simples plébéiennes : elles divorçaient quand un autre homme leur plaisait ».
Ce n’est pas les mœurs licencieuses et ses amants qui vont amener Claude à réagir, ni le fait d’avoir un amant caché. Ni même le divorce, qui était admis. Mais en divorçant à l’insu de son mari, Massaline dépassait les bornes. La réputation de l’empereur commençait à être sévèrement entachée par cette affaire. Finalement, c’est pour crime de lèse majesté et conspiration que Messaline et Silius furent arrêtés et condamnés à mort.
L’affaire se conclu donc tragiquement. Messaline fut exécutée. Elle n’avait encore que 23 ans.
Que retenir de cet article, cher Paul Veyne ?
Femme objet, femme outils et femme émancipée.
La société romaine est souvent vues comme une société patriarcale. Le père règne en souverain absolu sa maison : sa femme, des enfants, ses domestiques. C’est une réalité du point de vue juridique : le droit public fait de la femme une subordonnée. Et les stéréotypes de l’époque la présente aussi comme une mineure, l’égale d’un enfant, qui n’a pas l’âge de raison et serait incapable de prendre de bonnes décisions.
Mais je retiens ceci : le cas de Messaline montre qu’il ne faut pas confondre le statut et la condition réelle des femmes. Toute d’abord, la femme mariée se devait de devenir des « matrones ». Une matrone est une mère de famille qui a du pouvoir et des responsabilités à l’intérieur de la maisonnée. Ces femmes, on l’a vue pouvaient divorcer assez librement. Elle ne se privait pas non plus d’avoir des amants.
L’image que Paul Veyne nous donne du couple romain est décoiffante. On imaginait les femmes sous la coupe d’une pater tout puissant, on découvre des femmes émancipées (même si le droit n’est pas en leur faveur).
Les stéréotypes de l’époque là représente commune « femme objet » ou plutôt dit Paul Veyne une « femme outil » totalement subordonnée, servile, instrumentalisée au service de son homme, Mais au delà de ce discours, il y a une toute autre réalité.
Catégorie : Enquête sur l'individu, Femmes

