Retour vers le passé

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Le 4 avril 2012 par Jean-François Dortier

Me revoilà. Je vous dois une explication. Mon absence sur ce blog depuis plusieurs semaines m’a valu des questions. On m’a demandé si j’étais malade, si j’étais fatigué, au bout du rouleau, en manque d’inspiration,… si j’avais changer de vie, etc. Rassurez-vous mes amis: rien de tout cela. J’étais AILLEURS.

J’ai fait une expérience insolite: me débrancher du monde numérique pour revivre quelques temps en immersion totale dans le monde d’avant. Vous savez ? Le monde réel que l’on entre aperçoit parfois, quand on lève le nez de l’ordinateur, de l’écran de télévision ou quand on raccroche son portable. Mon expérience a consisté à vivre plusieurs semaines sans blog, sans Internet, sans livre, sans  télévision, sans cinéma.

Le résultat est… Wouah !

L’affaire du train électrique

Comment était le monde avant les écrans ? Michel, mon frère ainé, m’a rappelé l’autre jour un épisode de la vie d’antan, quand on était petits. A cette époque lointaine, il n’y avait chez nous ni télévision, ni téléphone et encore moins d’ordinateur. Pas même une bibliothèque avec quelques livres où l’on aurait pu s’échapper en pensée. Non, rien de tout cela. Aucune fenêtre vers le monde virtuel : à part celui de nos jeux d’enfants. Michel m’a alors rappelé un épisode cuisant. Un jour, on était au début des années 1960, il devait avoir 5 ou 6 ans (et moi un an de moins), un monsieur d’EDF est venu installer le  « compteur bleu » à la maison. Le « compteur bleu » (un compteur électrique d’un nouveau genre) était alors le symbole de la modernité. Une fois installé (à gauche de la porte d’entrée) on passait de 110 à 220 volts.  Le type d’EDF avait demandé de contrôler que tous les appareils électriques soient conformes. Tout a été vérifié – les lampes, la machine à laver, le réfrigérateur, le fer à repasser, etc.  Tout ? Non, mon père avait oublié le train électrique offert à Michel au Noël précédant. Le dimanche matin, quand on a installé le train pour jouer, le moteur a grillé aussitôt. Un demi siècle plus tard, Michel en garde encore un souvenir amer. Il en veut toujours au type d’EDF.

Quand il m’a rappelé cela, j’ai eu un flash-back : j’ai revu le train, sa locomotive, les wagons, les rails, le tunnel… Puis tout est revenu en cascade. Et la machine à remonter le temps s’est mise en route.

L’enfance m’est alors remonté en mémoire. Exemple : quand on est petit, on  passe beaucoup de temps à regardez des choses sans importance. Les dorures du placard de ma grand-mère italienne (elle s’appelait Rose), le service de verres à pieds qui était dans la grande armoire et qu’on ne sortait que pour les « grandes occasions », les assiettes en porcelaine avec les scènes de chasse, les fourchettes en argent… La nappe cirée avec des grosses fleurs… Tout est revenu d’un seul coup.

Enfant, on a du temps devant soi. On s’ennuie, on attend, on observe, on s’émerveille. Le regard s’attarde sur des choses banales : le reflet de la lumière sur une petite cuillère, la mine d’un crayon à papier, une pièce de monnaie et ses gravures, les noeuds sur le bois du parquet, une goutte d’eau qui coule le long d’une vitre, une mouche qui se frotte le nez avec ses pattes de devant, une feuille de platane tombée par terre, les tâches de lumière qui se forment et se déforment quand on ferme les yeux. On regarde aussi les cailloux sur le sol. Qui s’arrête encore pour ramasser un petit caillou ? Marie C. me dit que dans sa classe de maternelle, les enfants adorent toujours ramasser les cailloux et les glisser dans leur poche. Ensuite, ils se les montrent et se les échangent comme des trésors. En 2012, que les enfants jouent encore avec des cailloux, ç’a a quelque chose de rassurant.

Ce monde disparu, il est pourtant possible de le retrouver aujourd’hui, 12 ans après le mythique « an 2000 » de notre enfance (vous vous rendez compte, on est en 2012 : dans le futur !). Il est possible de retourner dans le passé, au temps de son enfance. Il suffit de se débrancher. Se débrancher  des écrans, des journaux, des radios, des machines. Débrancher l’esprit de son travail et de ses préoccupations d’adulte. Lever le nez et regarder autour de soi. Au bout de quelques minutes seulement, la magie s’opère. Le temps s’arrête, puis remonte en arrière. Le monde change alors de visage.

Durant quelques temps, je me suis donc catapulté dans ce monde d’avant : un monde exotique, disparu, oublié, insolite. Et pourtant partout présent autour de nous.

Durant quelques semaines, j’ai vécu hors de notre réalité quotidienne (je veux dire: la réalité virtuelle : celle des informations télévisées, des pages de magazines, des sites internet, des blogs, des émissions de radios, des lectures de journaux et magazines). Et je me suis arrêté pour observer tout autour. Dans la rue, j’ai observé les arbres, les fenêtres, les maisons, les balcons, les toits. J’ai écouté les gens, revu des amis. Quand ma soeur est venu nous voir, j’ai même passé deux heures autour d’un petit déjeuner, à parler de tout et de rien:  cela ne m’était pas arrivé depuis … Depuis quand déjà? Je ne sais plus. Sous la douche, j’ai regardé les bulles de savon. Une autre fois, j’ai pris une araignée dans la main. J’ai regardé aussi de l’eau bouillir dans une casserole : j’ai vu les petites bulles se former au fond, puis remonter à la surface et éclater.

Depuis hier, je suis revenu de cette expédition et j’ai réintégré notre monde virtuel. Voilà la raison de mon absence. La prochaine fois qu’on me demandera « Dis, c’était comment avant la télé, les ordinateurs, internet ? « … Je saurai répondre.

 » Débranche toi, va dans le jardin, assieds toi dans l’herbe et regarde ».

C’était comme ça.

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10 commentaires »

  1. Chapouthier dit :

    Il y a une autre manière de retrouver instantanément le passé, complémentaire de la contemplation existentielle, c’est la mémoire épisodique, chère à Proust. Dégagée du temps, hors du temps, cette mémoire peut, en un instant, nous faire retrouver des épisodes du passé et y rencontrer à nouveau les êtres que nous y avions rencontrés et qui ont pris congé de ce monde.
    Ceci dit, bon retour parmi nous dans le présent, ses écrans et ses ordinateurs !

  2. slimhas dit :

    Moralité : Même si nous comptons revenir dans le présent avec toutes ses virtualités, ses tracas et ses incessantes obligations, n’oublions pas de temps à autre de s’offrir des délicieux moments de nostalgie!

  3. alain.lefalher dit :

    « Le génie n’est que l’enfance nettement formulée. » Charles Baudelaire

  4. Axel Evigiran dit :

    Très beau billet – et fort belle expérience – qui nous ramène à l’essentiel…

    Ce n’est pas sans faire songer à cette éloge de la Lenteur du regretté Pierre Sansot (Du bon usage de la lenteur)

    « Il y a des moments de la vie où une sorte de beauté naît de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent » (Proust)

    Bon retour dans le monde virtuel.

  5. Didier M dit :

    Il y a aussi ce temps du désoeuvrement dont parlait Valéry. Ces instants où l’on a rien d’autre à faire qu’être là à la fois dans le passé, dans le présent, dans un futur. mais sans projet, sans attente. Oui, trés beau ce billet. merci.

  6. Didier M dit :

    Oui, trés beau billet qui m’évoque le temps du désoeuvrement dont parlait Valéry. Un temps riche du passé,spectateur du présent, indifférent de l’aprés. De quoi être là, riche de soi-même,des couleurs du monde, éternel.

  7. Didier M dit :

    Ce billet – oui, trés beau – me fait penser au désoeuvrement dont parle Valéry. Riche du passé, coloré par l’instantt, insouciant du futur. Juste pour se retrouver ici et maintenant. Et insouciant, ah oui, insouciant!

  8. Didier M dit :

    Mille excuses! Léger dérapage dans mon désoeuvrement. Comme je suis toujours pressé, et ne voyait rien publier je croyais que le 1er commentaire passait à la trappe, puis le 2éme et je recommençais. Heureusement au bout de la 3éme fois, j’ai renoncé…..Voir ci-dessus le résultat!

  9. zab dit :

    En parfait accord avec vous! Sur le trajet pour me rendre à pieds au travail, tôt le matin, j’ai toujours le « nez » en l’air, plus exactement les yeux.C’est très apaisant de se retrouver contemplatif, une sorte de yoga des yeux et de l’esprit.
    Née en 50, je comprends bien ce que vous évoquez!Et me permets de vous laisser l’adresse de mon blog: http://zabsumie.unblog.fr/le-passe-dune-quasi-sexagenaire/
    Merci pour ces bons moments passés avec vous.Le virtuel a de bons côtés aussi….

  10. Je me suis souvenu d’un jour de mon enfance où un agent EDF est venu mettre notre installation électrique à une tension de 220 volts. Malheureusement, on a oublié d’adapter mon train électrique à cette tension et, lorsque j’ai voulu le faire fonctionner, il a été grillé. J’ai alors pensé à ma vie d’enfant.

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