Théorie du bricolage. Partie 1 : bricolage et testostérone

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Le 17 février 2011 par Jean-François Dortier

Comment une caisse à outil vous transforme en un homme des cavernes.

Ce week end, un parfum de printemps s’est diffusé dans l’atmosphère. Dans le voisinage, les gens ont mis le nez dehors : on a sorti les outils de jardin, on s’est mis à tailler les haies ou brûler des feuilles mortes.

Pour ma part, j’ai décidé de m’attaquer au bricolage.

Je vais réparer l’éclairage de la terrasse. Depuis l’an passé, nous avons fait construire une terrasse en pierre sous un des grands arbres du jardin. J’ai installé la lumière en tirant un rallonge jusqu’à une branche de l’arbre. C’était du bricolage destinée à être provisoire, mais comme toujours… le provisoire dure.  Et quelques jours plus tard, ce qui devait arrivé s’est produit :  j’ai sectionné la rallonge électrique en passant la tondeuse…

Le moment est venu de réparer ma faute. Rien de très compliqué à priori, il suffit de dénuder les fils du câble à l’endroit de la section et installer un « sucre » (un raccord électrique) et envelopper le tout dans du chaterton…

Ma Stanley et moi

Me voilà donc parti à la cave pour chercher ma « Stanley » : la caisse à outil dont je suis si fier. Ma Stanley est superbe : grise et jaune, avec d’un grand bac où s’accumule la perceuse, deux marteaux, une clé à molette (que je n’utilise jamais) et une pince multiple. Elle a y a plusieurs compartiments : un où je range les tournevis, les mèches de la perceuse; il y a aussi des petits casiers pour les vis, clous, et boulons de différentes tailles. Elle est irrésistible…

Ma Stanley est la fois très « pro » (pour les solides gaillards du bâtiment comme moi) et élégante (pour les gentleman farmer raffinés comme je suis également). Son design est parfait : de « l’esthétique fonctionnelle » aurait dit le préhistorien André Leroi-Gourhan (il parlait ainsi des bifaces d’Homo erectus).

Une caisse à outil vous transforme un homme.  Il y a quelques minutes encore, j’étais un individu anonyme, « un homme sans qualité ». La Stanley en mains, me voilà métamorphosé en un « pro » du bâtiment: vous savez ? Le type aux mâchoires carrées, les épaules larges, les biceps qui débordent de la chemise, les gants de protection, le casque jaune, le gros ceinturon, les perles de sueur qui gouttent sur les tempes. Un homme, un vrai. Le mâle parfait : bosseur, volontaire, courageux, déterminé, dur au mal, dévoué et compétent. Celui qui sait où il va, qui sait ce qu’il doit faire. Et qui le fait. Un sexe symbole, un chevalier servant, un superman, un héros des temps modernes.

Je voudrais que mes enfants redeviennent petits et puissent me regarder avec émerveillement. Comme quand j’étais moi même un gamin qui admirait son papa – ses gros bras, sa poigne de fer – en train de planter des clous, visser, découper des planches dans le grenier transformé en atelier de bricolage. Comme il était fort ! comme il était beau !

Voilà ce que je ressens quand je commence à dénuder le gros câble électrique, couteau en main. La technique est simple : il faut d’abord inciser la gaine, sortir les fils, les dénuder, introduire le bout de cuivre dans le raccord électrique et revisser. Serrer très fort : c’est au moment des derniers tours de vis que l’on mesure sa force. Les muscles du bras se bandent, les biceps gonflent, les mâchoires se crispent, le front se plisse. Allez, encore un demi tour… Un vrai boulot de mec que tu te regardes faire avec fierté. C’est à ce moment là que tu ressens une brusque montée de testostérone.

Fantasmagorie du travail manuel

A ce moment précis, j’aimerais que ma femme me regarde et m’admire. « Comme il est beau, comme il est fort, mon amoureux. Et comment peut-il faire des choses pareilles : faire revenir la lumière qui avait mystérieusement disparue ! (elle ne sait pas que c’est moi qui est sectionné le câble) ». Pour une femme qui n’a aucune notion de bricolage et d’électricité, installer un interrupteur, tirer un câble, fixer une douille et faire apparaître tout à coup la lumière est un acte magique : cela veut dire que je sais percer les mystères de la technique et dompter les forces de la nature.

Dans mon film intérieur, me voilà donc un héros mythologique : Vulcain, Hercule, Prométhée. A la fois puissant, héroïque et maître des choses. Il y a un lien manifeste entre le bricolage, la volonté de puissance et Eros. Et ma Stanley en est le symbole.

J’admets que c’est ridicule de se prendre pour Superman quand on se contente de réparer un câble électrique qu’on a coupé par inadvertance en tondant la pelouse. Mais l’être humain est ainsi fait. Enfin peut-être pas tous les humains d’ailleurs: mais les nigauds dans mon genre. Tous les hommes ressentent la même chose quand ils bricolent ? Ressentent-il tous une poussée de testostérone quand ils tiennent la perceuse en main? Et les femmes : que ressentent les femmes ? Une Stanley peut-elle produire le même effet sur une femme ?

« Rien de ce qui est humain ne dois nous être étranger » avait dit Terrence. Quand j’ai eu terminer mon petit bricolage du dimanche, je suis allé rangé Stanley à la cave. Sa place sur un rayonnage à côté de la chaudière. Le militaire doit éprouver quelque chose de similaire quand il range ses armes dans son armoire. Car ce qui vaut pour une caisse à outil vaut a fortiori, pour un fusil mitrailleur… Enfin, je suppose.

Avant d’éteindre et de fermer la porte, je me suis retourné pour la regarder avec fierté. Quelques secondes plus tard, arrivé dans la salle à manger, j’étais redevenu un homme normal.

A propos de bricolage et pour revenir à des réactions moins animales :  Kant – mon héros – était aussi un bricoleur à ses heures. Il a inventé un ingénieux système de pinces pour tenir ses bas qui glissaient toujours le long de ses jambes : à ce titre on le présente souvent l’un des inventeurs du porte-jarretelle.


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