Que vais-je faire de ma vie ?

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Le 1 juillet 2011 par Jean-François Dortier

« Pourquoi êtes vous devenu médecin ?

– Quand j’étais petite, j’ai dis un jour à ma mère jour je voulais être médecin. Ça lui a fait tellement plaisir qu’ensuite, je n’ai pas osé la décevoir ». J’ai entendu cette réplique à la télévision avant-hier. Il s’agissait d’ une femme médecin, invitée  sur le plateau du Journal de la santé .

Le Monde.fr a par ailleurs réalisé un excellent webdocumentaire « Vies de jeunes, à l’âge où tout oscille. » On y entend des lycéens de 15 à 18 ans parler de leur vie et leur projet d’avenir.

Léo, 17 ans,  est un angoissé. Il évoque déjà sa peur de la mort. « J’ai pas envi de mourir jeune, genre 18, 20 ans… Je veux mourir quand j’aurais bien vécu, quand j’aurais des enfants et petits enfants ». Et il ajoute avec ironie « Je ne veux pas mourir sans avoir rassemblé tous les Pokemon ». Son humour noir cache une autre angoisse sur laquelle il enchaîne aussitôt celle de veillir.

« J’ai eu 17 ans, il y a pas longtemps et je me dis que dans quelques mois j’aurais à 18 ans, les vieux disent qu’à 18 ans, tu as passé les meilleurs années de ta vie ». Et il regrette déjà son adolescence. « Quand j’aurais 18 ans, je serais adulte, j’aurais plus de mal à faire les choses que l’on fait quand on à 14 ans, genre, faire des courses de caddie avec les copains en supermarché. ».

Comment voit-il le futur ?

« Ce qui est dur c’est de  profiter à la fois des bons côtés de la vie et de penser en même temps à l’avenir. Il y a beaucoup de choses qui m’intéressent, mais rien de suffisant pour en faire un métier. Peut être que je vais voyager à l’étranger ? J’aimerais faire un peu d’humanitaire, par exemple, mais pas en faire mon métier. La fac : il paraît que c’est bien parce que c’est assez cool, tu as du temps à toi ».

(…) Même si je ne fais pas de grandes études, je pense que je trouverais quand même un bon travail et que j’arriverais à m’en sortir malgré tout. ».

« Il faut être le meilleur. C’est comme cela »

Lilas, 15 ans, en seconde au lycée est plus terre à terre : « Ma motivation pour travailler au lycée, la plus proche c’est de passé en 1ère. Et puis pour plus tard. Je crois que je serais mariée, que j’aurais des enfants.  J’espère que j’aurais un bon travail.

Et elle ajoute : « Pour réussir,  il faut être le meilleur. C’est comme cela ». (…) Quand on va à Paris, je vois les SDF ça fait trop de peine. Quand on voit les riches, on pense il faut distribuer au pauvres. Mais ce n’est pas leur faute, s’ils sont riches, ils l’ont mérité. »

Elle poursuit : « J’espère que je pourrais gagner assez d’argent pour aider mes parents, les amener aussi en voyage, leur permettre de faire ce qu’il n’ont jamais fait ».

Et maintenant, écoutons Elvire 18 ans, «  Au début je pensais m’orienter vers la psychologie. Ma finalement est que c’est pas le genre d’aide que je voulais apporter aux gens. Je voulais une aide plus matérielle : c’est pourquoi j’ai choisi d’être assistante sociale. Dans tous les cas je pense être faite pour le social. Quand j’étais jeune, j’en aurai peut-être eu besoin. Pour aider ma mère aussi, quand mon père nous a quitté. Ce n’était pas facile de s’occuper de nous pour ma mère qui était dépressive…. ». Son portable sonne, et Elivre décroche aussitôt, ne semblant pas tenir compte qu’elle est en train d’être interviewée par une journaliste du Monde…

En tout il y a 15 interviews, dont Annabelle, 17 ans qui a une forte conscience politique et est en révolte contre le monde actuel. « Concrètement, on est dans un monde où le religion c’est l’argent. C’est ce qui régit les gens, c’est ce qui régit leur comportement. C’est hallucinant. (…)  Mes parents n’ont jamais roulé sur l’or et pourtant je suis heureuse. »

Annabelle est une artiste dans l’âme. Comment voit-elle sa vie ?

« Ma passion vive et dévorante c’est le théâtre ? ». Elle veut en faire son métier, même si elle sait que « le monde du théâtre, c’est le monde de l’intermittence, du travail « quand c’est possible » » Mais qu’importe ! Car « Mes rares moments de scène et de « ouaho », voilà ce qui me permettra de tenir contre tous les moments de galère et de pôle emploi » (rires).. La voix d’Annabelle me fait penser à L., l’amie de Nathalie, rencontrée l’autre jour. Même timbre de voix, même inflexion, même idéalisme, même joie de vivre et même révolte contre le monde.

Rachelle 16 ans, elle n’est ni passionnée, ni révoltée. Elle semble déjà  désabusée. « Je n’ai plus trop confiance dans les gens » (qu’est ce qui lui est arrivé ?). A part ça, elle « trouve que les adultes ont l’air tous tristes et déprimés ». Et ajoute : « Quand on a une famille et des enfants, on est obligé de se calmer je suppose ». Mais en attendant, elle ne veut pas trop se « prendre la tête ».


Margot : le petit cochon qui pète et qui pue…

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Le 23 juin 2011 par Jean-François Dortier

Cette histoire se passe dans un petit village, en France, en 2011. Elle est authentique. Une mère de famille invite les amis de ses enfants (des petits de maternelle) pour une « soirée pyjama ». Au moment de se coucher, la maman vient raconter une histoire. C’est celle de « Margot, le petit cochon qui pète et qui pue ». On l’imagine: les enfants éclatent de rire en entendant le titre.

Sauf que Margot est le nom d’une petite fille de 10 ans qui vit à la maison. Nous sommes dans une famille d’accueil et Margot a été confiée à cette brave dame. Inutile de dire que Margot a été prise en grippe.

De retour à l’école le lendemain, les enfants sont tout heureux de raconter à leurs petits camarades l’histoire de « Margot, le petit cochon qui pète et qui pue  ». Le récit remontera jusqu’à la maîtresse qui me l’a rapporté.

L’effet cendrillon

Cela me remet en mémoire ce fait incontournable : la maltraitance à l’égard des enfants ne se résume pas aux coups : il est des mots et des brimades qui font aussi très mal. Globalement la maltraitance est nettement supérieure dans les familles d’accueil et les familles recomposées que dans les autres. Les statistiques internationales rapportés par Martin Daly et Margo Wilson, dans La vérité sur Cendrillon (éd. Cassini, 2002) sont intraitables. C’est ce qu’ils nomment « l’effet Cendrillon ».


Vide grenier et attracteurs existentiels

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Le 19 juin 2011 par Jean-François Dortier

Je n’ai pas l’âme du chineur et encore moins celle d’un Jojo la brocante. Mais il se trouve que se tenait hier un vide grenier, rue Etienne Dolet, à deux pas de chez moi. Mu par je ne sais qu’elle mystérieuse envie, j’ai décidé d’aller y faire un petit tour. Pour moi, flâner dans un vide grenier fait partie des « activités flottantes », comme voir un documentaire animalier à la télévision ou faire du bricolage… Exactement le genre d’occupation qui n’a pas de grande signification existentielle sans être pas non dépourvue d’intérêt. Activités flottantes: sans beaucoup d’enjeu, que l’on fait tout en pensant à autre chose – ni par obligation, ni par utilité, ni même par passion – mais qui occupent notre attention l’espace d’un moment.

Ce vide-grenier est minuscule : une trentaine de stands tout au plus alignés sur les deux trottoirs. Les exposants ont déballé leur bric-à-brac :  jouets, vaisselle, vêtements, disques vinyl, appareils électriques, outils, collection de porte-clés, leur camelote et bibelots en tout genre. Personnellement, je suis attiré par les cartons de vieux livres.

A peine arrivé sur les lieux, mon regard s’est aussitôt porté vers une vieille machine à écrire, type Remington, apparemment en assez bon état. Les touches fonctionnaient bien et faisaient le « tac tac tac tac tac tac » caractéristique de ces machines mythiques. Mon coeur à bondi : je la veux ! Mais son propriétaire n’était pas derrière son stand; il s’était absenté un moment pour aller boire une bière, discuter le coup, marcher une peu. C’est long, une journée entière derrière un stand. Heureusement pour moi:  j’avais déjà cédé à la première tentation. C’est l’absence du vendeur qui m’a permis de reprendre mes esprits. « Allons JF, qu’est ce tu aurais fait avec cet objet en plus ? Où l’aurais-tu mis ? Sur une cheminée? Elles sont déjà bien encombrées. Sur mon bureau ? Pas de place non plus. Laisse-tomber, sauve-toi vite avant que le vendeur ne revienne. Garde ton fric et tire toi ».

Pièges mentaux et attrapes coeurs

A quelques pas de là, se trouvait un carton de vieux livres, autre piège à tentation. En fouillant, je suis tombé sur une ancienne édition de poche de Une vie de Maupassant. Je le prends ? Un euro seulement. Ce n’est rien, mais c’est absurde : j’ai déjà un exemplaire à la maison. Oui, mais cette édition là est la même que j’avais au lycée, la même couverture, le même papier jauni… Ma petite voix intérieure me réplique aussitôt : « Et alors ? qu’est ce que cela va t’apporter, tu ne vas pas le relire, non, allez pose moi ça ».  J’ai obéi. Dans le carton d’à côté, il y avait un autre attracteur cérébral : un vieux manuel de philosophie Huisman et Vergès (dans les années 1970 ce manuel de philo était l’équivalent du Largade et Michard pour les études littéraires). J’ai encore faillé craquer, mais je me suis abstenu in extremis. Allons JF, soit raisonnable, tu sais bien qu’arrivé à la maison, tu va feuilleter le livre 10 minutes à peine, puis le poser sur une pile, en attendant qu’un autre livre vienne le recouvrir dès le lendemain. Et des piles de livres en stand by, tu en as déjà partout, qui menacent de s’écrouler : dans le bureau, dans la chambre à coté du lit, auprès de la cheminée de la salle, sur les rayons de la bibliothèque du salon, dans la salle, sur les escaliers qui descendent au bureau. « Stop, JF, ça suffit » m’a encore sermoné la petite voix. Et encore une fois, ça a marché. J’ai tenu bon, je me suis relevé, le cœur battant,  en fermant les yeux. Victoire : j’ai résisté à la tentation…

… pendant trois minutes. Car a peine arrivé au bout de la rue, il ne restait plus qu’un seul stand et je n’avais rien dépensé. Mon cœur s’est brusquement serré. Impossible de partir les mains vides ! Heureusement pour moi, le tout dernier exposant avait sur sa petite table trois petits joyaux qui semblaient m’attendaient tout spécialement.

Mon regard s’est d’abord posé sur un ancien bijou : un collier avec des perles de la taille de petites cerises. Ces perles sont roses et vertes, avec de minuscules motifs de fleurs incrustés et tissés de petit fil de métal doré. Quand je l’ai pris en main, le collier était lourd, les perles sont en verre. De quand date ce collier ? Années 1930, 1940 ou 1950 ? Disons l’après guerre si j’en juge par la fermeture en métal (en laiton ?). Un collier de famille ? Qu’importe : je l’avais pris en main, c’était trop tard. Il était déjà à moi.

Est ce que Mc va l’aimer ? Est-ce qu’elle va accepter de le porter ? De toute façon, il me plait. Le genre d’objet qu’on adopte aussitôt qu’on la vu et touché. Va savoir d’où vient la puissance d’attraction de certains objets ?  J’ai sorti 15 euros de ma poche et il était à moi.

Sur le même stand, il y avait aussi quelques livres offerts à la vente. J’ai craqué aussi pour deux petits livrets d’histoire pour la jeunesse : Les paysans, de la préhistoire à nos jours et Les grandes inventions (Ed Hachette Junior). Ce sont les dessins intérieurs qui m’ont séduits. L’illustrateur est un certain Lucien Nortier  (presqu’un homonyme : un signe du destin qui m’invite à ne pas laisser passer l’occasion, non?). « C’est combien, madame ? » Trois euros le livre ? » Un peu cher, mais je n’ai pas envi de négocier. Je les veux. C’est tout. Finalement et juste avant de partir j’ai encore cédé pour une belle brochure consacrée aux mosaïques de Ravenne. Pour la route… (Les mosaïques de Ravenne : là Dortier, c’est du n’importe quoi !). Allez, je l’offrirai à G. Chapouthier, le penseur des mosaïques)

En rentrant j’ai montré le collier à MC. Petit miracle : elle a été séduite et l’a aussitôt porté. Quelques minutes plus tard, elle filait à son tour jeter un oeil au vide-grenier, en quête de fabuleuses découvertes. A son retour, elle avait les bras chargés de vieux jouets pour ses enfants de maternelle. Des  jouets ? Non, des objets magiques : des capteurs d’émotions, des pièges existentiels, de puissants attracteurs qui nous ont captivé tout le reste de l’après midi.

A l’abordage !

Le premier jouet un splendide camion de pompier avec une grande échelle rétractable. J’ai passé dix minutes à en nettoyer la poussière, avant de m’apercevoir que cette manipulation n’était un prétexte : en fait, j’étais déjà en train de jouer. Je me voyais en uniforme avec un casque argent, en train de grimper à tout allure au sommet de l’échelle pour sauver des flammes toute une famille. Puis je déroulais et tenait fermement en main une grosse et grande lance à incendie… sous les yeux subjugués et admiratifs des jeunes femmes alentours… Les jouets sont des étonnantes machines qui vous catapultent en un instant dans une autre dimension.

Le second jouet ramené par Mc est un extraordinaire bateau de pirate en plastique bleu et rouge. Il est équipé d’un grand mat et de tout l’attirail d’usage : canons, ancres, drapeau, gouvernail, etc. Surprise et comble de bonheur : la coque du bateau s’ouvre sur le côté et, à l’intérieur, on peut voit la cabine du capitaine, un coffre, un tonneau et des petits personnages en plastique de couleur  à l’intérieur des trois cabines : il y a le capitaine, des marins, une jeune femme (la fille du capitaine ?) et  même un petit perroquet. « Je le veux ! Rien que pour moi… » Le petit garçon d’autrefois a tout à coup ressurgi à l’intérieur de moi pour crier. J’ai commencer à manipuler les petits personnages et miracle, j’ai rajeuni d’un seul coup de plus de quarante ans. Je me suis retrouvé sur le navire, entouré de l’océan. Je sens voyais installé sur le pont. Des sensations de l’enfance me sont revenus d’un seul coup. C’est étrange : il suffit de tenir le petit personnage dans la main, le fixer quelques instants et le réel qui vous entoure s’éclipse en un instant.  Me voilà tout à coup embarqué dans un pays imaginaire. « Attention, là : un navire ennemi! Des pirates ? Non, des corsaires ! Vite Capitaine, tous sur le pont ». Déployer les voiles, toutes ! Direction la grande île, là bas ! Regardez les rochers, les palmiers, la plage. C’est l’île aux dragons ! Sortez les canaux ! Attention un requin ??? non, c’est une baleine. Capitaine ».

– Jean François !

– Mm, Quoi?

– Je te rappelle que ce jouet est destiné aux petits de mon école…

Pincement de cœur : il va falloir le redonner aux enfants de sa classe. Je suis jaloux. René Girard appellerait cela de la rivalité mimétique. C’est faux : je ne veux pas posséder ce que possède les autres (définition du désir mimétique). Il est déjà à moi, et je veux le garder. C’est tout.

Reste le dernier trésor, celui qui m’a peut être le plus touché : une petite voiture de course en plastique rouge avec, à l’intérieur, un pilote Playmobil en miniature. On remonte une grosse clé placée à l’arrière de l’auto et hop, la voilà qui traverse la table avec un bruit de moteur. Et en une seconde, j’ai été propulsé dans l’autre monde. Maintenant, c’est moi le pilote. Je roule à toute vitesse sur un circuit automobile avec un casque et des grosses lunettes. J’ai distancé tous mes concurrents et pris le large sous les hourras et les bravos de la foule. Puis je quitte la ville et je sillonne une route enchantée au milieu des collines, des prés et des arbres verts. Cette petite voiture est magique : impossible de la laisser partir. Tant pis pour le bateau et les pirates, je les laisse partir. Mais la petite voiture, non ! J’ai imploré Mc avec les sourcils en accent circonflexes et un air de Calimero (vu de très loin bien sûr…). « S’il te plait, je peux la garder? » Et Youpii, j’ai gagné :  elle me l’a offerte !

Après tout, J’y ai droit ! Demain c’est la fête des pères.

Et voilà le bolide  :


Oui, l’apocalypse est pour demain

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Le 15 juin 2011 par Jean-François Dortier

L’apocalypse n’aura pas lieu en 2012, mais l’année suivante en 2013 si on en croit Nouriel Roubini, l’oracle de l’économie mondiale, qui avait été l’un des seuls à prédire la grande crise de 2008.

La proximité de 2012 excite les sectes apocalyptiques, selon Miviludes (la Mission interminisérielle de lutte contre les dérives sectaires) qui a remis son rapport annuel le mercredi 15 juin.

Le scénario du film 2012 (sorti en 2009), qui s’appuie sur une prédiction du calendrier Maya, est pris très au sérieux par certaines sectes apocalyptiques. Le crash financier, survenu la même année que la sortie du film, puis la catastrophe de Fukushima n’ont pas calmé les esprits. Selon le rapport de Miviludes, à l’approche de l’année fatidique, le discours sur la fin du monde « enregistre un regain d’activité sans précédent dans de nombreux pays ».

Mais pour ceux que les scénarios d’apocalypse font sourire, sachez qu’une prédiction a de bonnes raisons de faire trembler pour les années à venir. Cette nouvelle prédiction alarmante ne vient ni d’une secte ni du calendrier Maya. Elle repose sur l’analyse des zones de failles de l’économie mondiale faite par un économiste très sérieux.

Plusieurs zones de failles économiques

Nouriel Roubini surnommé Docteur Doom (docteur catastrophe), est devenu mondialement connu en 2008 quand a éclaté le krash des subprimes. Un an avant le déclanchement de cette grande crise, il avait été le seul économiste à prédire ce scénario catastrophe et à alerter le monde. Depuis, on comprend que l’on s’intéresse d’un peu plus près à ses diagnostics. Lors d’une conférence qu’il vient de donner à Singapour, il a prévenu qu’un nouveau cataclysme économique pourrait survenir dans les prochaines années : à partir de l’horizon 2013.

Son diagnostic pessimiste est fondé sur le repérage de plusieurs zones de failles et menaces :

L’éclatement de la zone euro dans les cinq ans. La zone Euro risque d’éclater selon lui, dans les années à venir car si les pays périphériques (comme la Grèce, le Portugal, l’Espagne) continuent à stagner, l’idée de quitter l’Euro « ne semblera peut-être pas si tirée par les cheveux que ça ». Car quitter la zone euro permettrait à ces pays de restaurer leur compétitivité par une dévaluation massive de leur monnaie retrouvée.

Le déficit public des Etats-Unis est une autre zone de fracture majeure. Sa dette s’élève à 14300 milliards de dollars ! Comme en écho des prévisions alarmistes de Roudini, Bernanke, le patron de la FED (Réserve fédérale américaine ) lançait le lendemain un signal d’alarme : en demandant un nouvel accord sur le relèvement du plafond de la dette des Etats-Unis, il note le risque pour les Etats-Unis de perdre prochainement leur crédibilité sur les marchés financiers, ce qui entrainerait une remise en cause du dollar comme monnaie de réserve internationale. « Même une brève interruption des paiements sur le principal ou les intérêts de la dette du Trésor pourrait provoquer de graves perturbations sur les marchés financiers et les systèmes de paiement », ajoute Ben Bernanke.

La Chine est paradoxalement une autre zone de faille. Elle connaît actuellement un surinvestissement typique de la première phase de décollage d’un pays émergent. Mais le boom économique actuel ne va durer. Comme l’Asie du Sud-est avant la crise de 1997, elle pourrait connaître avec une « probabilité significative » un freinage sévère au alentours de … 2013.

Eclatement de la zone euro, crise de ladette américain, ralentissement de la Chine : sans même parler de la stagnation de l’économie japonaise suite au désastre du Tsunami, les signes de craquement de l’économie s’accumulent selon Nouriel Roubini. Selon lui tout pourrait converger vers une « tempête du siècle » (« perfect storm ») qui surviendrait en 2013.


La philosophie à l’épreuve de la vie

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Le 9 juin 2011 par Jean-François Dortier

Quand un philosophe ose se mettre à nu pour raconter l’effet que produisent sur lui les leçons de sagesse légué par les siens, on est loin de l’efficacité attendue. (Article paru dans le dernier numéro GDSH Apprendre à vivre).

Alexandre jollien est un philosophe handicapé de naissance. Il est connu pour ses livres à succès – Éloge de la faiblesse, La Construction de soi – où il s’attache à montrer que, même quand on est handicapé, la philosophie peut nous faire apprécier la saveur de l’existence en nous libérant des vaines passions et en changeant notre regard sur le monde.

Dans Le Philosophe nu, A. Jollien va plus loin. Il se met à nu. Oui, « nu » : au sens propre comme au figuré. Page 192, il raconte qu’un soir, il a décidé de « prendre une cuite » avec son ami, Z. En quittant le bar, le philosophe, déjà pas mal éméché, lance ce défi : « Et si on finissait la soirée à poil, histoire de vivre à fond notre biture ? » Aussitôt dit, aussitôt fait. Ce qui aura pour effet de le dégriser d’un seul coup. « Je me les gèle. Tout le problème vient de ce corps que je n’aime pas, que je n’habite pas. » Voilà donc les deux hommes nus. Et A. Jollien ne peut s’empêcher de comparer son corps à celui de son ami auquel il rêve de ressembler. Car dès les premières pages de son livre, A. Jollien le confesse : l’un de ses fantasmes le plus récurrents serait de posséder un corps de bel homme, droit, musclé, séduisant. Ce rêve est même une obsession qui ne le quitte pas depuis l’enfance. Un espoir vain et dérisoire lorsque l’on est né handicapé.

Pourquoi donc se laisser dominer par ce désir irréalisable qui le condamne à la frustration perpétuelle ? Pourquoi, quand on est philosophe et que l’on sait que le b.a.ba de la sagesse est de se dépouiller de ces désirs illusoires, continuer à se faire du mal avec ces idées inutiles et dérisoires ? Pourquoi, quand l’on a écrit un Éloge de la faiblesse et que l’on fait des tournées de conférences pour expliquer ce qu’est la vraie « joie », peut-on encore céder à ce rêve apparemment puéril d’entrer dans la peau d’un bel étalon, beau et attirant ? La sculpture intérieure de soi que l’on se forge auprès des grands auteurs devrait être tellement plus sublime que la sculpture narcissique de son corps dans une salle de musculation…

Et pourtant, A. Jollien l’avoue : il aimerait bien se glisser dans la peau de son ami ou de ces beaux jeunes hommes croisés dans la rue. Il aimerait bien ne pas ressentir de la jalousie, ne pas penser « connard ! » quand il croise un garçon trop bien fait. Il aimerait aussi ne pas se mettre en colère contre ce groupe de jeunes filles qui se moque de lui en pouffant sur son passage.

A. Jollien a osé se mettre à nu : au propre comme au figuré. C’est le grand mérite de son livre. Il y expose clairement les difficultés qu’il y a à vivre en philosophe, l’impossibilité de vivre vraiment et durablement sans se départir des mauvaises pensées : l’envie, la colère, le ressentiment, l’angoisse, la jalousie.

Leçons philosophiques pour temps de crise

Les livres d’A. Jollien font partie d’un flot ininterrompu d’essais philosophiques sur l’art de vivre, le bonheur et la vie réussie. Depuis vingt ans, ils alimentent les rayons de librairies et constituent un fonds de commerce assez lucratif pour les éditeurs. Le Traité du désespoir et de la béatitude d’André Comte-Sponville avait ouvert le bal à la fin des années 1980 (1). Son succès fut retentissant. Depuis, les manuels d’art de vivre ont proliféré, portés notamment par quelques auteurs à succès : Luc Ferry, Roger-Pol Droit, Bertrand Vergely, A. Jollien, Fernando Saveter et bien d’autres. Il ne se passe pas une semaine sans que paraisse un nouveau manuel d’art de vivre. Au printemps 2011, en se rendant chez son libraire, le lecteur curieux de découvrir les secrets de l’art de vivre pourra se procurer les dernières parutions en date : le Petit traité de vie intérieure de Frédéric Lenoir, le Manifeste hédoniste de Michel Onfray, la Philosophie du vivre de François Jullien ou encore Ce qui dépend de moi. Petites leçons de sagesse d’Elsa Godart.

Que racontent tous ces livres ? Par-delà leur variété, un fond commun se dégage. Leur première leçon est celle-ci : il est vain de rechercher un salut éternel dans l’au-delà (par la religion) ou ici-bas, dans des lendemains qui chantent (le progrès, la révolution). Il faut donc apprendre à vivre en acceptant sa condition de mortel. Il n’y a pas d’absolu ou d’espoir de salut qui donnerait un sens ultime à notre existence. C’est la leçon de la désillusion et de la lucidité. Elle était déjà présente dans les sagesses antiques d’Orient ou d’Occident.

Mais, paradoxalement, ce constat ne doit pas conduire au désespoir. Au contraire, les illusions de l’esprit une fois repoussées, nous voilà armés pour apprendre à vivre dans le présent. Le passé est le passé, il n’est plus : ne vivons pas dans le passé, c’est-à-dire le regret, le remords ou la nostalgie. Le futur n’existe pas et ne sera jamais tel que nous le croyons : ne nous réfugions ni dans l’espoir de jours meilleurs, ni dans la crainte de l’avenir. Seul le présent existe et existera toujours. Il faut savoir l’accueillir. Carpe diem, disait Horace : « Cueille le jour ! »

Pour autant, repousser les illusions du salut éternel ou les mirages d’une vie meilleure ne veut pas dire que l’on se résigne à une plate acceptation de l’existant : une vie banale, ordinaire et sans grandeur. Le vrai philosophe se doit d’avoir une vie digne de ce nom. Il se doit de conduire sa vie selon quelques valeurs qui, à défaut d’être sacrées, l’extraient tout de même du monde commun. Voyons ce qu’il en est.

Tous les ouvrages d’art de vivre contemporains brodent plus ou moins autour d’une sorte de matérialisme enchanté. Tous sont athées : inutile de se bercer d’illusions, il n’y a rien là-haut. Mais pour autant, cela ne signifie pas l’absence des valeurs. Il nous faut cultiver tout de même quelques vertus essentielles : l’amour, l’amitié, la réflexion, l’acceptation du présent, la « sculpture de soi » et, bien sûr, la défense des droits de l’homme…

À partir de là, chacun décline sa version : « l’hédonisme » épicuro-nietzschéen (M. Onfray), la spiritualité laïque (L. Ferry), un athéisme humaniste (A. Comte-Sponville) ou encore une éthique spinoziste (Robert Misrahi) (encadré ci-dessous).

Les traités de sagesse contemporaine contiendraient donc des ressources morales et des guides pour mener à bien son existence. Reste à savoir ce qu’il faut penser de tout cela. Et d’abord : les philosophes eux-mêmes respectent-ils les enseignements qu’ils professent ?

Faut-il croire les philosophes ?

Il n’est pas facile de savoir si les penseurs de l’Antiquité étaient si fidèles à leurs principes. Les récits qui les concernent sont souvent hagiographiques. On présente le philosophe Épictète, encore esclave, se laissant casser la jambe par son maître sans sourciller comme s’il ne ressentait aucun mal (une légende philosophique digne des miracles religieux !). On montre le grand Sénèque stoïque devant la mort qui lui est imposée par Néron. Mais qui était là pour attester du fait ? À l’époque, les sénateurs, généraux ou penseurs séditieux étaient souvent condamnés au suicide (2). Tous devaient se comporter en « hommes d’honneur » et se donner la mort sans trembler. Les écrits de Tacite fourmillent de suicides exécutés avec grandeur et maîtrise de soi. L’attitude de Sénèque n’avait donc rien de particulièrement philosophique. En revanche, le même Sénèque qui prônait le détachement face aux biens de ce monde était curieusement un homme d’affaire avisé qui avait accumulé une immense fortune, l’une des plus grosses de l’Empire romain… Dans l’Éthique, Baruch Spinoza expose les conditions qui mènent à la « joie » philosophique mais, comme on ne sait presque rien de sa vie intime, comment savoir si Spinoza était vraiment heureux ? Quand à Arthur Schopenhauer, auteur de L’Art d’être heureux (dans lequel il vante les préceptes bouddhistes), il est resté un pessimiste, suicidaire et atrabilaire. A. Jollien nous a mis la puce à l’oreille avec son « philosophe nu ». Malgré des années de lectures et d’ascèse, le philosophe a du mal à se défaire des passions de l’homme ordinaire.

Faut-il donc croire M. Onfray qui prône un « hédonisme » néoépicurien ? Quelqu’un qui éprouve le besoin d’écrire 50 livres en vingt-cinq ans n’est pas un hédoniste mais bien plutôt un militant de l’hédonisme, ce qui est tout autre chose. Écrire des kilomètres de textes contre ses ennemis intérieurs (les idéalistes, les religions, Freud, etc.) témoigne assez peu de l’esprit de tranquillité qui sied à un épicurien digne de ce nom, qui se donne normalement pour règle de se tenir à l’écart du monde et de ne pas agiter inutilement sa colère.

Les auteurs des manuels contemporains sur l’art de vivre, dont certains sont des best-sellers, sont souvent des penseurs professionnels, qui publient à un rythme effréné, multiplient les conférences et interviews avec une soif évidente de renommée bien éloignée des principes de simplicité volontaire qui devraient guider leur existence. Il suffit de fréquenter un peu le petit monde des penseurs de la sagesse pour voir combien leur vie est éloignée des sages modèles qu’ils prodiguent autour d’eux. Avoir du succès dans ce monde suppose une soif de réussite, une âpre compétition intellectuelle (avec ce que cela comporte d’envie et de jalousie, de commérages, quand ce n’est pas de la haine ouverte) qui s’accordent mal avec les leçons de sagesse.

Exercices pratiques

Plutôt que de croire sur parole ce que disent les philosophes, n’est-il pas préférable de passer leurs remèdes à l’épreuve de l’expérimentation ? C’est ce qu’a voulu faire Mark Kingwell, enseignant en philosophie à l’université de Toronto. Au lieu d’écrire un traité de plus sur l’art de vivre et les recettes du bonheur, il a décidé de les tester, comme on teste un shampoing ou un médicament. Dans À la poursuite du bonheur. De Platon au Prozac, il a fait le récit de son expérience (3). Et le bilan est sans concession.

Le jeune philosophe a voulu expérimenter tour à tour toutes les recettes de bonheur disponibles sur le marché. Du stage de développement personnel (une semaine à 1 27O dollars passée dans un manoir en compagnie d’une vingtaine de stagiaires sous la houlette d’un gourou), M. Kingwell en conclut que l’effet bénéfique sur le moral n’est guère plus durable qu’une semaine de vacances dans une station balnéaire. Le Prozac ? La « pilule du bonheur » aura eu sur lui un effet secondaire néfaste, le plongeant au bout de quelques jours dans des idées dépressives et suicidaires ! Le « counselling philosophique » expérimenté par la suite s’avérera peu probant également, le dialogue avec un coach philosophique ne faisant que le renvoyer à ses propres doutes, angoisses et incertitudes existentielles.

Finalement, le philosophe décide d’en venir aux bonnes vieilles leçons de sagesse léguées par les auteurs classiques. «  Certains philosophes ont enseigné que la seule voie possible vers le bonheur consiste à se délester des engagements qui peuvent être source de malheur. Poussée à l’extrême, cette idée donne ce que j’ai appelé “la stratégie numéro un” : viser moins haut. » Se défaire des vaines ambitions est en effet l’un des préceptes les plus courants des philosophies d’Orient ou d’Occident.

Mépriser les fausses ambitions, c’est regarder avec distance et mépris le jeu social et la comédie du monde. M. Kingwell éprouve ce dédain pour la comédie du monde parfois, « au petit matin, au lendemain d’une soirée bien arrosée ». C’est alors qu’il considère «  que tout est vanité : les plaisirs des rencontres sociales ne servent qu’à se mettre en valeur et à se pavaner ; les réalisations d’une vie de travail ne sont guère plus que des techniques mesquines pour l’emporter sur les autres ».

Le problème est que le jeune doctorant en philosophie aspire un jour à être recruté par une université. Et pour cela, il doit monter des dossiers, publier un maximum d’article dans les revues, participer à des colloques… Bref, se faire remarquer dans sa communauté professionnelle. Considérer cela comme un objectif dérisoire et ne pas se livrer à ce « jeu » le conduira tout droit à un abandon de toute vie sociale. Après tout, les philosophes cyniques proposaient à leurs élèves de se promener sur la place publique avec un poisson au bout d’une laisse, afin de s’attirer les moqueries et de se détacher de la pression qu’exerce sur nous le regard d’autrui. Mais M. Kingwell l’avoue : il voit mal à quoi cela le mènerait de se promener sur le campus avec un saumon mort au bout d’une ficelle…

D’où cette conclusion lucide et désabusée : «  Quelle consolation durable la philosophie peut-elle donc apporter ? Ses réponses habituelles, comme la théorie des attentes réduites, qui voit le problème dans un désir excessif, peuvent, poussées à l’extrême, conduire au cynisme et à la passivité ou aux deux. »

« Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher », écrivait Blaise Pascal dans ses Pensées. Le livre de M. Kingwell est écrit sur le mode humoristique mais il touche juste. Rien ne prouve que les leçons de sagesse sont vraiment efficaces. Il n’est pas sûr d’abord que les philosophes appliquent à eux-mêmes les leçons qu’ils prodiguent aux autres. Rien ne démontre que leur conduite est plus morale, qu’ils savent mieux aimer et qu’ils se comportent globalement avec plus de noblesse et de dignité que le commun des mortels. Rien ne prouve enfin qu’ils sont plus heureux. La philosophe de l’art de vivre ne serait-elle donc qu’une posture, voire une imposture ? Faut-il en conclure que les manuels d’éthique de vie ne sont que du « bluff » comme le prétend Frédéric Schiffter, pour qui les belles paroles morales ne sont que des notions « vagues, sibyllines, ronflantes, lénifiantes et, parfois, suffisamment bien tournées pour bluffer le lecteur en lui laissant le sentiment d’entrevoir quelque chose de fondamental (4) » ? Il y a pourtant une autre façon de voir les choses.

La consolation de la philosophie

Tout le monde l’admet : les philosophies de l’art de vivre ne prétendent pas détenir la clé du bonheur ou de la vie réussie. C’est au mieux un remède contre les souffrances inutiles. Repousser les vains désirs nous prémunirait contre la douleur. Vivre dans le présent, c’est se libérer des regrets du passé ou des angoisses de l’avenir. Mais vivre ainsi revient à se dépouiller aussi de l’une des principales qualités de l’être humain : celle qui consiste justement à désirer, à vivre au-delà de soi, à se projeter dans l’avenir, anticiper et imaginer des mondes possibles.

L’art de vivre d’aujourd’hui, en se centrant sur le monde présent, ne peut rien dire de très probant à l’adolescent qui doit faire un choix professionnel. Le carpe diem peut laisser perplexe un étudiant tourmenté par son avenir : lui faut-il laisser tomber l’examen ou le concours qu’il prépare pour se laisser aller au charme de « l’érotique solaire » ? Les leçons d’art de vivre n’ont pas de réponses claires à proposer au cadre stressé, à l’enseignant désemparé devant sa classe, à la mère célibataire submergée par son travail et les tâches domestiques ? Et quelle consolation trouver lorsque l’on se retrouve au chômage ? Il faudrait renoncer à chercher du travail et accepter de vivre à l’écart du monde : ce fut, rappelons-le, un modèle philosophique prisé par certains sages de l’Antiquité.

Un chômeur involontaire a justement tenté l’expérience. Il se nomme Jean-Louis Cianni. Longtemps « dircom » dans une compagnie aérienne, il s’est retrouvé au chômage à la suite de la liquidation de son entreprise. Au lieu de se mobiliser pour retrouver un emploi après son licenciement, J.-L. Cianni a décidé de s’accorder du temps pour revenir à ses amours d’adolescent : la philosophie. Les leçons de sagesse puisées dans le corpus des auteurs classiques pourraient peut-être l’aider à affronter sa condition de chômeur, se dit-il. Dans La Philosophie comme remède au chômage, il relate son expérience (5). Pendant que son épouse et ses enfants croient qu’il est enfermé dans son bureau à monter un projet ou à écrire des CV, le cadre au chômage s’est replongé dans sa bibliothèque d’étudiant et relit Socrate, Sénèque, Épicure, Montaigne, Spinoza et bien d’autres.

Le chômage dévalorise la personne ? Qu’à cela ne tienne : Diogène nous apprend à mépriser le regard d’autrui. Les amis se sont éloignés ? Schopenhauer fait découvrir les vertus de la misanthropie qui tient à l’écart des faux-semblants. Avec les stoïciens, ne peut-on se libérer des angoisses du temps, regrets et espoirs compris ? Au bout de plusieurs mois d’étude solitaire et de pratique assidue d’exercices philosophiques, vient le temps du bilan. J.-L. Cianni l’admet : la philosophie n’a pas bouleversé son existence ni ne l’a rendu vraiment heureux. Tout au plus a-t-il tiré quelques « consolations ». « J’ai réappris à réfléchir à mon sort (…). Je sais que mon temps est précieux, que je suis vulnérable, que la passion aveugle, que l’illusion est la matière première de mon esprit, bref, que les toutes premières leçons de la philosophie sont toujours bénéfiques pour conduire la vie. Ces leçons, une carrière de cadre hyperactif, stressé et égocentrique, me les avait fait oublier. » Mais il est une réussite que l’auteur n’évoque pas et qui est sans doute le principal apport de son immersion philosophique. Elle lui a permis d’écrire un livre et de se révéler un vrai talent d’écrivain. C’est d’ailleurs peut-être là la recette du succès en philosophie. Ce ne sont pas tant les recettes d’art de vivre qui l’ont rendu heureux, mais le fait d’avoir mis à profit sa période d’inactivité pour satisfaire un vœu d’écriture refoulé. Ce qui confirmerait l’un des préceptes de la sagesse antique : « Deviens ce que tu es. »

On peut supposer qu’il en va de même pour les professionnels de l’art de vivre. Y ayant trouvé les voies de la réussite éditoriale, il est moins sûr que ce soit le contenu de leur philosophie qui fasse des miracles que le fait de pouvoir les prodiguer aux autres avec succès. Pour le reste, le philosophe semble aussi nu que la plupart des quidams.

NOTES

(1) A. Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1988, rééd. Puf, 2011.
(2) Les généraux vaincus comme Antoine avaient coutume de se suicider. Mais le suicide était aussi une forme de condamnation à mort pour les gens de l’aristocratie. Deux frères de Sénèque ont dû s’y résoudre.
(3) M. Kingwell, À la poursuite du bonheur. De Platon au Prozac, Bayard, 2006.
(4) F. Schiffter, Le Bluff éthique, Flammarion, 2008.
(5) J.-L. Cianni, La Philosophie comme remède au chômage, Albin Michel, 2007.


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