Pourquoi ai-je fait cela ?

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Le 10 avril 2011 par Jean-François Dortier

Souvenirs, souvenirs... La mémoire nous trompe parfois les raisons qui nous ont poussé à faire a faire certaines choses.

L’autre jour, j’ai recommandé de lire un roman que je venais de terminer.

–        Mais c’est moi qui te l’ai conseillé ! Tu ne t’en souviens pas ? m’a –t-il rétorqué, surpris (et peut-être un peu fâché) de mon oubli.

En fait, je ne m’en souvenais plus du tout de cet épisode. Je pensais avoir découvert ce livre tout seul en librairie.

Cette anecdote m’est revenue en mémoire en découvrant l’enquête de Suzanne Kaasa, de l’Université de Californie à Irvine. Elle et son équipe ont interrogé des d’étudiants afin de savoir pourquoi il avaient choisi tel titre lors de leur dernier achat de CD. Certains ont évoqué un achat d’impulsion, d’autres avaient entendu le morceau à la radio, d’autres suivaient un conseil, etc.

Puis, six mois plus tard, les personnes étaient invités à répondre à la même enquête.

Et là, surprise : le temps passé les réponses n’étaient plus tout à fait les mêmes. Ainsi, seuls 20 % des personnes ont rempli le questionnaire de la façon que la première fois.  30% avaient complètement oublié certaines raisons et 50 % avaient introduit de nouvelles raisons.

Comme quoi il faut se méfier des explications rétrospectives à nos propres comportements.

• « Remembering why : Can people consistently recall reasons for their behavior ? S.O. Kaasa, E.K. Morris & E.F. Loftus, Applied Cognitive psychology, Volume 25Issue 1, January/February 2011


La publicité nous manipule-t-elle ?

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Le 2 avril 2011 par Jean-François Dortier

Des images subliminales au neuromarketing, la publicité a mobilisé depuis un siècle de nombreuses techniques de manipulation mentale issues des sciences humaines pour pousser le consommateur à acheter. Avec quels résultats ?

Pas forcément celui que l’on croit…

La scène se passe le jour de Pâques 1929, à New York où est organisée chaque année une grande parade. Quelques jours auparavant, la presse a été informée que les suffragettes (les féministes de l’époque) s’apprêtent à faire un coup d’éclat. Journalistes et photographes se sont agglutinés autour d’un groupe de féministes en attendant la surprise. Au signal donné par l’une d’elles, toutes les jeunes femmes sortent de leur sac à main des cigarettes et se mettent à fumer ostensiblement. Les appareils photos crépitent. Dès le lendemain, les images sont dans les journaux. La provocation a fait mouche ! À l’époque, il était particulièrement mal vu pour une femme de fumer, surtout en public. Ce petit scandale organisé a justement été préparé en vue de dénoncer une norme masculine que les suffragettes entendent contester. Les femmes n’auraient-elles pas elles le droit de fumer comme les hommes ? Et pourquoi n’auraient-elles pas le droit de voter (d’où le nom de « suffragette », celle qui veut participer au suffrage universel).

L’homme qui a eu l’idée d’organiser ce coup d’éclat s’appelle Edward Bernays. Il dirige à New York l’un des premiers cabinets de relations publiques. Il travaille à la fois pour le gouvernement et pour les grandes firmes. Parmi ses clients, la firme Tobacco, l’un des grands fabricants de cigarettes. Eux aussi aimeraient faire sauter le tabou interdisant aux femmes de fumer. Le marché est énorme.

Faire des cigarettes des « flambeaux de la liberté » (c’est le slogan imaginé par E. Bernays) est un coup de génie. Il consiste à détourner une aspiration profonde des femmes en l’associant à un produit de consommation hautement symbolique. Les cigarettes sont le privilège des hommes : le symbole du « sexe fort » et du pouvoir masculin. Mieux, c’est « le symbole phallique » par excellence ! N’est-ce pas ce qu’affirme en tout cas la psychanalyse dont les idées sont en train de se populariser en Amérique ? Or il se trouve qu’E. Bernays est justement le neveu d’un certain… Sigmund Freud ! C’est en s’inspirant des idées psychanalytiques qu’il a cogité son idée.

Dans son livre Propaganda (1), publié en 1928, petit chef-d’œuvre de machiavélisme publicitaire, E. Bernays dévoile sans fard son projet. La propagande est un instrument nécessaire au service des firmes et des gouvernements, car l’opinion à besoin d’être éclairée : les masses sont crédules et obéissent à des règles de conduite assez simples fondées sur des pulsions fondamentales. On peut les diriger dans un sens ou dans un autre (la paix ou la guerre) en associant des pulsions à des idées et slogans élémentaires. La publicité est donc un puissant moyen de fabrication de l’opinion. E. Bernays écrit en toute bonne conscience, car il a le sentiment d’œuvrer pour le bien. L’émancipation des femmes est une cause noble. Quelques années auparavant, E. Bernays avait déjà été sollicité par le gouvernement américain pour convaincre l’opinion publique américaine d’entrer en guerre contre l’Allemagne. C’est ainsi que furent recrutés les premiers « publicistes » et qu’E. Bernays connut ses premiers succès.

Walter Lippman, l’un des grands publicistes de l’époque, a lui aussi participé à cet effort de guerre pour le gouvernement. Dans son livre, Public Opinion (1922), il alerte sur les forces et dangers de la propagande moderne fondée sur une alliance inédite entre les recherches en psychologie et les moyens de communication moderne. C’est d’ailleurs dans son livre qu’apparaît pour la première fois la notion de « stéréotype », qui allait connaître une grande fortune en psychologie sociale. C’est aussi la première fois qu’apparaît la formule de « fabrique du consentement » (manufacture of consent).

Behaviorisme et pause-café

Au moment où E. Bernays s’ingéniait à faire fumer les femmes américaines, les agences de publicité commençaient à fleurir et à recruter des psychologues censés détenir les clés des motivations humaines. Parmi les nouvelles recrues, John Watson, alors le pape de la psychologie américaine. J. Watson était connu et reconnu comme le fondateur du behaviorisme : une théorie du comportement humain fondée sur l’idée d’apprentissage et de conditionnement. Pour J. Watson, le behaviorisme pouvait prétendre aussi à devenir une science appliquée à de multiples domaines : l’éducation des enfants ou la formation de l’opinion politique. Pourquoi pas la publicité ? Pour le scientifique, c’était même un terrain d’expérimentation privilégié. J. Watson, qui venait de se faire exclure de son université (après une affaire de mœurs avec ses étudiantes), disposait d’un peu plus de temps libre… C’est ainsi qu’il rejoignit en tant que consultant l’agence Walter Thompson, encore aujourd’hui l’une des agences de publicité les plus réputées des États-Unis.

Très vite, le succès fut au rendez-vous. En quelques années, J. Watson fut propulsé vice-président de la firme et ses revenus (indexés sur la réussite des campagnes) dépassèrent largement son salaire d’universitaire.

Ses recettes semblaient faire merveille. Sa théorie était simple. Les comportements sont mus par des besoins et instincts profonds (sexe, peur, affirmation de soi) sur lesquels on peut greffer des associations artificielles. Cette méthode n’est pas loin du conditionnement pavlovien. Mettez une jeune et belle playmate (qui suscite le désir sexuel chez le mâle moyen) à côté d’une bouteille de Coca-Cola et l’association va opérer (comme pour le chien qui salive au son d’une clochette si on l’a associé à son repas). Tout le problème est de disposer de moyens assez puissants pour créer un conditionnement durable et bien ancré dans les esprits. Sur le même modèle, J. Watson a également suggéré à la firme Maxwell, pour laquelle il travaillait, d’instaurer un rituel de « pause-café » (coffee break) sur le modèle du « tea break » britannique  (2).

Bien d’autres scientifiques – et non des moindres – ont participé à l’effort pour mettre les sciences humaines au service du marketing. Kurt Lewin, l’un des fondateurs de la dynamique des groupes, est de ceux-là. Au début de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis étaient confrontés à une pénurie de viande. Le gouvernement voulut alors convaincre les ménagères américaines d’acheter des abats (qui leur répugnaient jusque-là). On envisagea alors de lancer une campagne en direction des mères de famille. Kurt Lewin fut appelé à la rescousse. Il s’agissait de trouver la meilleure méthode pour influencer les ménagères. Il monta alors l’expérience suivante. Un échantillon de ménagères fut invité à écouter une conférence donnée à la radio par une autorité scientifique expliquant les avantages alimentaires des abats et la manière de les cuisiner. Dans le même temps, d’autres ménagères furent réunies en petits groupes pour discuter entre elles de l’art d’accommoder les restes. Les résultats se révélèrent édifiants : les femmes qui avaient écouté les conférences ne changèrent leurs habitudes alimentaires que pour 3 % d’entre elles. Par contre, celles qui avaient participé aux discussions de groupe changèrent réellement leurs habitudes : 32 % achetèrent par la suite des abats. Conclusion : l’influence du petit groupe sur les comportements est sans commune mesure avec celle des messages diffusés, fussent-ils celui d’une autorité.

Cette grande leçon de communication sera confirmée quelques années plus tard par le sociologue Paul Lazarsfeld avec ses études sur l’influence des médias et son modèle en deux étapes (two step flow). Lors des élections américaines de 1944, P. Lazarsfeld réussit à démontrer que l’influence des médias (radio, journaux) sur l’opinion n’agissait sur les individus que par l’intermédiaire de proches (familles, amis, contacts, leaders d’opinion locaux) qui intervenaient comme relais. Ce qui était vrai pour l’adoption d’une politique était sans doute aussi vrai pour la consommation : l’influence des proches compte infiniment plus que le matraquage publicitaire.

psychanalyse et sémiologie au service du marketing

P. Lazarsfeld fut un personnage important de cette histoire. Celui qui allait devenir l’une des grandes figures de la sociologie d’après-guerre avait commencé une très brillante carrière en Europe de l’Est. Il avait, dès le début des années  1930, mené des recherches marketing. Son étude sur l’achat des chaussures de Zurich reste un classique des études marketing. Immigré aux États-Unis en 1933 (comme toute une génération d’intellectuels juifs), il va développer ses études sur l’influence des médias sur l’opinion.

Parallèlement, P. Lazarsfeld mit au point également les techniques quantitatives de sondages et les techniques qualitatives des focus groups. Des liens étroits se constituèrent alors entre laboratoires de recherche universitaires, écoles de marketing et entreprises (cabinets de conseil). Bientôt, les techniques « quanti et quali » devinrent l’outillage de base des spécialistes de marketing et se répandirent dans le monde entier, formant une sorte de « multinationale scientifique (3) ».

À partir des années  1950, les sciences humaines sont solidement ancrées dans le marketing et chaque discipline apporte son concours à une société de consommation en plein essor. Ainsi, dans le sillage d’E. Bernays, le psychanalyste Ernest Detrich met les théories de Freud au service de la firme pétrolière Exxon : c’est lui qui propose le célèbre slogan « Mettez un tigre dans votre moteur ! » La psychologie de la motivation d’Abraham Maslow et sa pyramide des besoins feront un tabac dans les études marketing. De leur côté, les psychologues sociaux fournissent des études d‘opinion, des sondages et des focus groups. La sociologie des styles de vie (inspirée des idéaux-types de Max Weber) propose de décrire les profils de consommateurs.

La sémiologie, science des signes, nouvelle venue dans les sciences humaines, sera également mobilisée pour étudier l’imaginaire et la symbolique des produits.

En pleine période des trente glorieuses et de montée de la société de consommation, le marketing va donc offrir des débouchés à certains universitaires et à leurs étudiants en sciences humaines. Elles semblent même avoir trouvé des techniques redoutables pour endoctriner les consommateurs et en faire des instruments dociles du capitalisme.

La réaction critique

Cette instrumentalisation des sciences humaines ne pouvait que susciter des réactions hostiles et des dénonciations. Notamment de la part de ceux qui, dès les années  1940, se sont fait une spécialité de la critique de la société de consommation. Comment comprendre que les citoyens soient devenus des consommateurs serviles toujours prêts à se jeter sur les appâts que leur met sous le nez le capitalisme ? Alors que certains expliquent l’asservissement des consommateurs en utilisant la notion un peu obscure « d’aliénation », d’autres dénoncent explicitement l’emploi de techniques de manipulation mentale par les moyens de la psychologie moderne  (4). L’essayiste américain Vance Packard est le plus connu d’entre eux. Dans son livre La Persuasion clandestine (1957), il présente des preuves de l’usage de la psychologie pour manipuler le « subconscient » des consommateurs. V. Packard y cite notamment le témoignage inquiétant de James Vicary, un chercheur en psychologie qui se vante d’utiliser la « perception subliminale » pour induire des comportements d’achat chez les spectateurs. Le procédé consiste à glisser des images-flashs (« achetez Coca-Cola » ou « mangez du pop-corn ») à l’intérieur d’un film. Ces images, invisibles consciemment car présentées une fraction de seconde au sein d’une séquence, sont cependant censées laisser des traces : ainsi, J. Vicary prétend qu’il a réussi à faire augmenter de 15 % la vente de Coca ou de pop-corn dans les salles de cinéma ! La Persuasion clandestine connaîtra un grand succès et sera traduit et réédité plusieurs fois. Il fera de V. Packard l’un des héros populaires des critiques de la société de consommation.

Avec le recul, l’implication des sciences humaines au service du marketing a été (et reste encore) une réalité incontestable. Mais est-il vrai qu’elles ont réussi à mettre au point des redoutables techniques d’endoctrinement des masses ? À y regarder de près, les choses sont beaucoup moins simples. Reprenons l’histoire au début.

Mythes et réalités de la manipulation mentale

E. Bernays, grâce à son coup d’éclat, a prétendu avoir fait fumer les Américaines. On peut aujourd’hui en douter. Dans son histoire politique de la cigarette  (5), l’historien Didier Nourrisson montre qu’après la Première Guerre mondiale (dix ans avant que E. Bernays lance sa croisade), la cigarette était déjà devenue en Europe un symbole de l’émancipation des femmes. Les garçonnes s’étaient déjà emparées de tous les attributs masculins : elles portaient pantalon, veste, cravate, se coupaient les cheveux courts. Et bien sûr, elles fumaient ostensiblement cigarettes et cigares. Si les femmes se sont mises à fumer, E. Bernays y fut pour peu de chose. Il ne faisait qu’enfourcher, avec talent, un mouvement amorcé bien avant lui.

J. Watson, le père du behaviorisme, avait-il quant à lui des recettes miracles pour conditionner les consommateurs ? C’est également peu probable. J. Watson a reconnu qu’il ne faisait qu’utiliser des techniques publicitaires (comme la playmate) mises au point avant lui. Il en vint même à reconnaître qu’en matière publicitaire, les bonnes ficelles fondées sur l’intuition étaient meilleures que les techniques scientifiques. En fait, il est arrivé dans le monde de la publicité à une époque où la consommation de masse était en plein essor. Elles allaient de pair avec un matraquage publicitaire et l’essor de la « réclame », comme on disait alors. Toute une gamme de produits se vendait très bien sans recours à la publicité. De sorte que personne ne connaissait les effets réels de la publicité. C’est toujours le cas  (6). L’histoire de la pause-café inventée par J. Watson est devenue une légende urbaine. Certes, l’industrie du café s’est battue pour imposer ses marques et sa tradition, mais c’est un combat qui avait commencé dès le XIXe  siècle entre le vieil « empire du thé » et « l’empire du café », bataille qui a impliqué deux impérialismes – américains et anglais –, deux types de société, deux industries, deux modèles de consommation, et qui a largement dépassé l’action de J. Watson  (7).

La publicité fait elle vendre ?

Qu’en était-il des procédés de manipulations inconscientes, tels que la perception subliminale, dénoncés par V. Packard ? Là encore, les dénonciations à l’emporte-pièce sur la manipulation des foules ne reposent sur rien de solide. Le psychologue J. Vicary, cité par V. Packard comme l’introducteur de la perception subliminale au cinéma, reconnaîtra qu’il avait truqué ses données et raconté des salades en espérant se faire sa propre publicité  (8). Ce qui marchera d’ailleurs. Encore aujourd’hui, des auteurs comme Bernard Stiegler donnent crédit à ces affabulations et citent E. Bernays ou V. Packard comme des preuves de la manipulation des consommateurs par le « capitalisme libidinal ». Or cinquante ans plus tard, on en sait beaucoup plus sur la réalité de la perception subliminale. Certes, il existe un phénomène, nommé « effet d’amorçage », qui montre bien qu’une perception non consciente existe et influe sur l’action de sujets ayant été exposés à des images-flashs. Mais cette influence est limitée à quelques secondes ou minutes et à des actions très élémentaires (comme identifier une image). Rien qui puisse transformer des spectateurs en consommateurs hypnotisés à leur insu.

Enfin, toutes les études en sociologie de la réception vont à l’encontre de l’image d’un public naïf et influençable qui gobe les informations publicitaires. La publicité est moins puissante que l’on croit généralement. Et les publicitaires le savent d’ailleurs très bien : la publicité ne fait pas vendre, elle fait connaître un produit à des consommateurs potentiels, ce qui est très différent. Tout le monde connaît par cœur un grand nombre de publicités et slogans pour des assurances, des parfums, des eaux minérales ou telle marque de café promue par une vedette d’Hollywood, sans pour autant se précipiter pour acheter les produits en rayons. Pourquoi ? Tout simplement parce que si ces produits ne vous font pas envie, la publicité est incapable de la susciter. Si vous n’êtes pas attiré par les voitures de luxe, les sodas, les parfums ou les lunettes de marques, le matraquage publicitaire intense n’y fera rien. L’influence de la publicité se situe ailleurs. Si vous souhaitez acheter de l’eau minérale, un paquet de lessive ou du jambon sous vide, vous choisirez de préférence un produit connu plutôt qu’un autre. Dans ce cas, la publicité n’a pas déclenché l’acte d’achat, elle a orienté le choix. Les causes profondes de l’acte d’achat et de la puissance d’attraction d’un produit sont ailleurs.

Les produits plus ou moins utiles qui ont connu une diffusion universelle avec la société de consommation – de l’automobile à la cigarette, du soda au café, du réfrigérateur au téléphone portable – ne l’ont pas connue grâce à de grandes campagnes publicitaires. Ils se sont répandus comme une traînée de poudre dans les strates de la société, par un mécanisme bien décrit par K. Lewin et confirmé par P. Lazarsfeld : le contact direct, les liens de proximité, le modèle des proches. Le bouche-à-oreille (le « buzz ») et le contact direct sont les plus vieux et les plus influents médias du monde. Les premières cigarettes que l’on fume sont induites par l’exemple des parents ou des petits copains. La pause-café doit moins à J. Watson et aux campagnes de Maxwell qu’à une transformation plus globale entre deux modes de consommation.

Cela ne veut pas dire que les sciences humaines furent totalement inutiles dans cette histoire. Mais elles n’ont certainement pas le pouvoir caché qu’on leur a attribué. Si c’était d’ailleurs le cas, il suffirait de reprendre les recettes malicieuses d’un E. Bernays ou d’un J. Watson, ajoutées aux décennies de recherches appliquées accumulées depuis lors, pour faire cesser les gens de fumer. Or ces campagnes publicitaires antitabac existent. Elles mobilisent de gros crédits et de grandes agences de publicité. On en connaît les maigres résultats.

NOTES

(1) E. Bernays, Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie, 1928, rééd. Zones, 2007.
(2) Voir M. Hunt, The Story of Psychology, Doubleday, 1993.
(3) M. Pollak, « Paul F. Lazarsfeld, fondateur d’une multinationale scientifique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. XXV, janvier  1979.
(4) Déjà en 1939, Serge Tchakhotine dans Le Viol des foules par la propagande politique (rééd. Gallimard, 2004) illustre bien une vision de la manipulation mentale où les individus sont considérés comme des sujets passifs et l’impact des médias est jugé tout-puissant.
(5) D. Nourrisson, Cigarette. Histoire d’une allumeuse, Payot, 2010.
(6) M. Vandercammen et M. Gauthy-Sinéchal, Recherche marketing. Outil fondamental du marketing, de Boeck, 1999.
(7) Voir Antony Wild, Le Café, une sombre histoire, Belin, 2009.
(8) K.B. Crandall, Invisible Commercials and Hidden Persuaders. James M. Vicary and the subliminal advertising controversy of 1957, University of Florida, 2006.


Migraine, crocodile et ataraxie

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Le 25 mars 2011 par Jean-François Dortier

Ce matin, j’ai attaqué la retranscription de l’entretien avec Edgar Morin sur l’art de vivre. Il ne me reste plus qu’à imprimer, relire, et lui envoyer. Allez encore une heure de travail et je pourrais passer à la suite (l’article sur G. Simondon, les corrections pour le prochain numéro, la préparation de la venue du commissaire au compte, les mails, la réunion Cercle Psy, etc. J’arrête la liste, ça me donne le tournis.


Le tournis. Justement

Après le repas, c’était le moment de reprendre le travail. Je venais de manger un panini au fromage (acheté au supermarché du coin) en regardant les informations sur France2. C’est à ce moment que j’ai commencé à me sentir mal. En me levant du canapé, les meubles se sont mis à tanguer. Chute de tension ? J’ai été obligé de me tenir quelques secondes contre la porte, pour retrouver l’équilibre. « Calme toi. Va te rassoir ». Dix minutes plus tard, je suis encore vissé dans le fauteuil de la salle, attendant de retrouver mes esprits. Mais je ne les ai pas retrouvés. Qu’est ce qui se passe ? Je sens que je m’enfonce, Je sombre.

Tout  à coup, de sombres nuages noirs…

La migraine. Il se trouve que l’autre jour, nous en avons parlé avec Patricia et Nadia. Toutes les deux sont migraineuses. La Migraine, la vraie : pas le banal petit mal de tête. Leur description est assez effrayante quand elles évoquent les crises intenses qu’elles ont connues (« trois jours de suite, à rester dans le noir absolu, sans pouvoir manger, parler…). Je n’ai jamais connu cela. Aujourd’hui c’est mon tour.

Comment décrire une migraine ? Il y a d’abord le déclanchement assez soudain comme un orage qui s’abat à l’intérieur de soi.  Le ciel s’assombri et se couvre de gros nuages noirs qui se répandent à l’intérieur du crâne. En quelques minutes, le voile sombre a tout envahi. Pas d’issu. L’esprit est cerné. Impossible de s’échapper, de se réfugier nulle part. Il faut s’immobiliser et attendre que l’orage passe.

Deuxième impression : les yeux qui se creusent, comme si les orbites se rétractaient à l’intérieur du crâne. Puis un bourdonnement arrive. Des  poids lourds imaginaires circulent à l’intérieur de la tête. Surtout ne pas bouger. Gardez la tête fixe car le moindre mouvement donne des hauts de cœur.

Je reste figé dans le fauteuil. Incapable de faire un mouvement. Je regarde par la fenêtre. Trop de lumière. La seule chose que je peux faire est de me recroqueviller en moi. Rester immobile, ne rien faire. Toute tentative pour se distraire est immédiatement sanctionnée. Lire ? Rien que d’imaginer les mots, les lignes, les yeux qui se déplace sur la page,… cela me donne le mal de mer. Regardez la télévision ? Pire encore. Le son, les images, les couleurs. Il suffit d’y penser et j’ai la nausée. Parfois, quand il m’arrive d’être malade et incapable de travailler, je passe un après midi sur le canapé à regarder des documentaires animaliers.  Sur National Géographic, il y a la série de Brady Barr…

Au secours Brad !

Brad est un type qui passe sa vie à attraper des crocodiles à mains nues. Il parcourt le monde – Amazonie, Australie, Amérique latine, Afrique (jamais Auxerre). Partout où on trouve du crocodile, du caïman, de l’alligator et autre varan, Brad est là. En période sèche quand les crocodiles sont terrés à l’ombre dans leur tanière, Brad n’hésite pas à ramper dans les trous, avec une caméra fixée sur le front. « Regardes, il est là ! il est énorme ! Oh my god, je n’en ai jamais vu d’aussi gros ! ». Brad, qui n’a pas froid aux yeux se débrouille pour lui fixer une cable autour du coup de l’animal et le sortir de sa tanière. Il lui attache la gueule, avec un gros rouleau de plastique et fait du rodéo sur son dos en poussant des exclamations « quelle bête, Incroyable! Il est énorme ! Regarde comme il se défend bien… » Puis Brad sort son mètre, mesure la bête «  5 mètres. J’y crois pas ! Pour une femelle de cette espèce, c’est exceptionnel ! ». Puis il libère l’animal et repart en quête de nouvelle aventures. Brady Barr et son émission passent en boucle sur National Géo Wild. C’est toujours la même chose histoire. Maisc’est le genre de truc que je regarde sans me lasser.

Mais aujourd’hui même les aventures de mon copain Brad me sont indigestes. Rien d‘y penser, Ses exclamations, ses gestes, les coups de queue de l’alligator, j’ai envie de vomir.

Ne pas bouger. Une lourde barre de métal me traverse la tête de part en part et quelqu’un donne des coups de marteaux dessus.

Ne pas bouger. Ne pas penser aussi. Car même les idées bourdonnent dans la tête. Il faudrait tout arrêter. Tout débrancher à l’intérieur de soi. Mais c’est impossible car l’être vivant n’est pas fait pour l’immobilité. Cela a été démontré par une expérience célèbre  : Il est impossible de ne rien faire. (voir ici) Impossible de rester longtemps dans cet état d’inertie que les Anciens appelait l’ataraxie.

Mais c’est pourtant ce à quoi je suis condamné cet après midi. On ne peut pas fuir quand le mal est installé à l’intérieur de soi. Envahissant. Me voilà paralysé. Comme une statut dans mon fauteuil. Les yeux fermés. Trois ou quatre heures sont passées. Longues, si longues. J’ai pensé à Gustav Fechner qui est resté prostré cinq ans dans sa chambre, dans le noir absolu et les yeux bandés. Il souffrait d’une dépression sévère ainsi que de photophobie. (Tiens, il  faudra que je vous raconte son histoire). C’est arrivé aussi à mon ami Howard Bloom. Tout deux on été terrassé brusquement après une intense période de travail. J’ai peur. Et si cela m’arrivais aussi? Rester ainsi, seul, muet, dans le noir, sans bruit, sans pouvoir lire, écouter de la musique, voir des gens, regarder le jour…

J’ai du m’endormir ou somnoler. Car quand j’ai réouvert les yeux, le soir était venue. L’orage intérieur s’est alors éloigné, les nuages sont retirés lentement. Je suis allé vomir. Et quand je suis revenu des toilettes, j’étais libéré.  L’éclaircie est enfin arrivée. Le  jour s’est enfin levé dans mon cerveau. Car dehors, il faisait nuit.


Visualiser pour changer

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Le 21 mars 2011 par Jean-François Dortier

Vouloir changer est une chose. Encore faut-il de bonnes stratégies pour y parvenir. Ainsi, il ne suffit pas de se donner des buts dans la vie, il faut aussi en préciser les étapes concrètes sous forme d’un plan d’action. Et les visualiser.

Bärbel Knäuper, professeure au Département de psychologie de l’Université McGill, (Québec) a expérimenté le fait avec ses étudiants. 177 étudiants d’entre eux, habitants en résidence universitaire s’étaient engagés à augmenter leur consommation de fruits et de légumes pendant sept jours. Une partie de ces volontaires devaient par ailleurs décrire comment ils allaient s’y prendre pour réaliser leur objectif. Ils devaient décrire sous forme d’actions précises où et quand ils allaient acheter les aliments, les préparer, etc. et devaient visualiser mentalement chacune de ces opérations. Une semaine plus tard, ce groupe avait consommé deux fois plus de fruits que ceux qui s’étaient simplement engagés à manger plus de fruits mais sans en préciser ni visualiser le plan d’action correspondant.

La planification et la visualisation mentale sont donc, selon Bärbel Knäuper, une stratégie de changement efficace:  » Nos recherches ont démontré que lorsque les gens élaborent un plan concret, ils sont davantage enclins à concrétiser leurs intentions. Nous avons innové en ajoutant des techniques de visualisation au plan d’action ».

Réf : « Fruitful plans: Adding targeted mental imagery to implementation intentions increases fruit consumption » Bärbel Knäupera; et al., Psychology & Health, 3/ 2011


La mort en direct

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Le 17 mars 2011 par Jean-François Dortier

L’histoire s’agite autour de nous à une vitesse folle. Il y a quelques jours encore, on suivait en direct sur internet les soulèvements en Tunisie, en Egypte, en Lybie. L’insurrection s’est propagée dans tout le Moyen-Orient. Après la chute rapide de Ben Ali et de Hosni Moubarak, on croyait, il y a une semaine encore on croyait que les dernières heures de M Kadhafi était comptées. L’insurrection gagnait tout le pays et l’improbable semblait possible : le régime allait tombe à son tour. Mais depuis quelques jours la situation semble d’être retourné. Les forces pro-Kahafi, armée et milices – ont repris l’offensive et regagnent une à une les villes conquises. Les insurgés sont repliés à Bengazhi, le dernier bastion de rebelles et hier encore on pouvait s’attendre et craindre que la terrible répression s’abatte sur la ville des insurgés dans les prochains jours.

Puis, cette nuit, nouveau retournement de situation. L’ONU a décidé d’intervenir. Elle définie une « zone d’exclusion aérienne » pour protéger les civiles des frappe aérienne. Elle autorise l’intervention armée contre l’aviation libyenne. En quelques heures la situation semble se retourner de nouveau sans que l’on sache comment les événements peuvent se retourner.

la vague de d’angoisse

Mais déjà notre regard c’est détourné vers le Japon, le  tremblement de terre, puis le Tsunami qui a déferlé jeudi dernier.  On a vu les images de la vague meurtrière déferler sur les habitations, tout emporter sur son passage : bateaux, voitures, se fracassant contre les autres, les maisons disloquées… Puis il y a eu les explosions à répétition dans la  centrale nucléaire Fukushima.

Un scénario catastrophe qui semble écrit pour un film « frisson » de série B. Et c’est pourtant l’histoire réelle qui se déroule sous nos yeux.

Il y a quelques jours, on s’émerveillait d’Internet et des vidéos prises par les téléphones portables qui nous permettait de suivre les révolutions en cours au Moyen-Orient. Ces images diffusées sur la toile étaient même devenues un facteur agissant de l’histoire. Depuis quelques jours, Internet et les images des téléphones portables est le vecteur de nos angoisses.

De nouveau, nous voilà à suivre heure par heure, les événements sur Internet ou à la télévision. Aujourd’hui, le 17 mars, le bilan officiel est pour l’instant de 5.321 morts. La police nationale recense également 9329 disparus. Le bilan va bien sûr s’alourdi.

9329  disparus. Arrêtons nous un instant. Disparus ! Beaucoup sont morts, sans que l’on ait encore a encore retrouvé leur corps.

Où ont les disparus?

J’essai d’imaginer l’angoisse de ces familles éloignées qui ont essayé de joindre un père, un frère, un enfant… et dont le téléphone n’a pas répondu. Les heures terribles d’attentes. Puis tout à coup un coup de fil et un dénouement heureux pour les uns. Mais pour des milliers d’autres, le silence qui dure.

Je pense à ce jeune homme vu à la télévision. Assis, les mains croisées sur les genoux, au milieu des carcasses de maison. Prostré, il regarde dans le vide. Il répond au journaliste d’une voie calme presque inaudible. Il a perdu toute sa famille ainsi que des proches. Tous ont disparu. TOUS.

Qu’est qui peut se passer dans la tête des gens qui restent. Ce père qui en rentrant du travail, n’a pas retrouvé trace de sa femme et sa fille dans les décombres. Cette femme qui n’a pas de nouvelle de sa mère restée dans la maison familiale. A la télévision hier, un reportage poignant. père, venu sur les lieux deux jours après le passage le séisme, qui marche dans une rue où plus aucune maison n’est debout. Il appelait son grand fils au milieu des ruines, en espérant, sans y croire, qu’une voix allait peut-être lui répondre.

La disparition est peut-être encore plus terrible encore que la mort. Et si son fils est coincé sous une poutre, à souffrir, à attendre, à agoniser ? Quoi de plus terrible que ces images de cauchemars qui vont défiler dans le tête de tous ces gens, pendant des jours, des semaines, des mois. Comment ne pas voir et revoir cette grosse vague déferlante, qui entre d’un seul coup dans la maison où on a vécu, dormi, mangé en famille ? Comment ne pas s’imaginer la terreur de son enfant, son frère ou sa femme  emporté par les eaux, son corps soulevé, bousculé ? Comment ne pas entendre ses cris ? Comment ne pas l’imaginer en train de chercher à s’accrocher à une rampe, une porte, s’échapper par une fenêtre ?  Voir le pire : la vague qui l’engloutis, l’eau qui s’introduit dans la bouche, les poumons. Comment ne pas le voir se débattre,  terrorisé. A ces images insupportables s’ajoute la culpabilité de ne pas être là pour le sauver, lui tendre la main. Et comment éloigner de sa tête, cette image encore plus atroce : ce corps disparu, flottant quelque part, entre deux eaux.

Ces images vont revenir en boucle et hanter pendant longtemps encore les nuits des rescapés.

Comment survivre ?

Je prépare en ce moment un numéro des Grands dossiers des Sciences Humaines sur « l’art de vivre ». Je me suis plongé dans la lecture des manuels de sagesse antique et les livres de développement personnel. Tous sont censés nous donner des recettes de bien-être, ou du moins, délivrer des techniques psychologiques et spirituelles pour affronter les épreuves de la vie. Ces leçons de sagesse tournent toujours autour des mêmes principes : Apprendre à se connaître, Vivre l’instant présent, Accepter le monde tel qu’il est, Rejeter les vaines passions, Devenir ce que l’on est, Chasser ses démons intérieurs, Etre bienveillant, Cultiver la tempérance et la sobriété, etc.

Tout cela me paraît en ce moment bien dérisoire. Que valent des discours sur l’art de vivre pour les survivants du tsunami ? Y a-t-il des mots qui pourraient les aider à supporter les flots de douleur qui les assaillent ?

« Que philosopher, c’est apprendre à mourir » disait Montaigne. Et les sages nous ont abreuvé de belles considérations sur l’art d’affronter la mort avec sérénité. Mais pour ces gens endeuillés, ce n’est pas leur mort qu’il faut affronter : c’est la disparition d’un proche. La philosophie, les psychothérapies peuvent être aider à affronter la douleur de celui qui vient de perdre un perdre un enfant, un parent, un ami, un collègue dans des conditions aussi atroces ?

Et que dire du « carpe diem » (cueilles le jour) ?  Sans parler du « Vivre ici et maintenant »  : pour celui qui est seul, hagard, au milieu des décombres ?

Philosophes : si vous connaissez les mots, les idées qui soient de quelques secours pour tous ces gens dans la détresse, dépêchez vite vos brigades philosophiques sur place. S’il existe des techniques philosophiques ou psychologiques qui peuvent, ne serait-ce que soulager la peine, endiguer le flot des angoisses de tous ces gens, notre devoir est de les faire connaître maintenant.

Il ne s’agit même plus de trouver le bonheur et la sérénité, mais simplement de soulager un peu du malheur.

Que peuvent les sagesses face à tant de souffrance ? J’ai peur de connaître la réponse…


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