Sciences Humaines a de l’imagination
1Le 17 novembre 2010 par Jean-François Dortier
Le dernier opus de Sciences Humaines vient de paraître, avec un copieux sommaire. Jugez plutôt. Il y est question de création mathématique et technique, d’histoire de la violence, du grand débat autour d’un livre sur le « déni des cultures », de spéculateurs, de dépression, de top model, de philosophes en herbes et de gentils maris qui passent l’aspirateur. Vous y trouverez plusieurs articles de votre serviteur – sous son propre nom – ou celui de quelques avatars.
Achille Zavatar est démasqué ! A ce propos, vous le savez : le dénommé Achille Weinberg, qui se répand dans les colonnes de SH et parade sous un masque à sa page facebook : ce n’est qu’un imposteur, un pantin articulé. En fait c’est un pauvre clown. Son vrai nom : c’est Achille Zavatar.
Catégorie : Sciences humaines
Qu’est ce que la honte ?
1Le 17 novembre 2010 par Jean-François Dortier
Faire une bourde, être humilié en public, être surpris en train de mentir, avoir honte de son corps ou de ses parents, etc. Les sources de honte sont multiples. Mais quelles sont les mécanismes de cette émotion à la fois si familière et si peu étudiée ?
(1) F. Saldmann, Les petites hontes, Flammarion, 2009(2) J.P. Martin, Le livre des hontes, Seuil, 2006(3) Nicolas Abraham & Maria Torok, L’écorce et le noyau, Flammarion, 1987(4) M.J. Casimir & M. Schnegg (2002). Shame across cultures: The evolution, ontogeny and function of a Moral Emotion, in: Between Biology and Culture: Perspectives on Ontogenetic Development, Cambridge Univ. Press, 270-300.(5) J. P. Tagney and K.W. Fisher (eds.) Self.conscious emotions: The psychology of shame, guilt, embarassment and pride. Guilford (1995)(6) Joël Dehasse, Tout sur la psychologie du chat, Odile Jacob, 2005
Catégorie : Psychologie
Une question inévitable et insoluble
0Le 13 novembre 2010 par Jean-François Dortier
H. Blumenberg (1920-1996) est un philosophe allemand, disciple de Husserl (le fondateur de la phénoménologie). Dans Hans Blumemberg, Anthropologie philosophique (Puf, 2010) sept spécialistes tentent de nous initier à l’œuvre du penseur allemand auteur d’un livre posthume La description de l’homme (à paraître en français).
Lecteurs non familiers avec la phénoménologie de Husserl et la pensée de Heidegger, passez votre chemin, ce livre n’est pas pour vous.
Retenez simplement ceci. Pour Hans Blumenberg, l’homme est cet animal qui s’interroge sur ce qu’il est. Mais qui n’a pas la capacité de répondre à la question. Le propre de l’homme : c’est donc le fait d’être accablé de questions métaphysiques auxquelles on ne peut répondre.
L’anthropologie philosophique est un sport intellectuel assez peu pratiqué. Bien que difficile d’accès, ses conclusions n’en restent pas moins très largement douteuses et inutiles.
Mais pour ceux qui veulent en avoir un aperçu sur cette étrange maladie de l’esprit (dont je suis moi même atteint), je renvoie à ce billet : l’anthropologie philosophique. Et pour découvrir la Husserl et la phénoménologie, c’est ici : Les arbres en fleur et la phénoménologie
Catégorie : anthropologie philosophique, Philosophie
La bibliographie cachée
0Le 11 novembre 2010 par Jean-François Dortier
Tout à la fin du livre collectif L’atelier du politiste, (2010) consacré à l’œuvre du politologue (ou du politiste ?) Pierre Favre, se trouve une petit trésor caché. Il s’agit d’un texte repoussé en annexe, mais dont le titre à aussitôt retenu mon attention : « La bibliographie invisible ».
Dans ce texte, P. Favre révèle une partie cachée de son travail universitaire. « Tout universitaire peut, dès lors qu’il exerce depuis assez de temps établir deux listes de ses travaux. Sa première bibliographie, qu’on peut dire « officielle », recense les livres et articles publiés ». On peut y ajouter thèses, rapports, supports de cours et conférences non publiés et qui appartiennent à la littérature « grise » (non publiée mais tout de même accessible). Mais a cela s’ajoute la partie immergée de l’iceberg.
« Mais tout auteur a également une bibliographie, invisible celle-là, dérobée aux regards, ne bibliographie dont il ne fait pas état et qu’il ne saurait même pas aisément coucher sur le papier. »
Cette « bibliographie invisible » est la somme de ses projets inachevés : notes et écrits inaboutis, données non exploitées, projets de recherche laissés en friche. La bibliographie invisible de P. Favre, est faite de plusieurs choses. Parmi les données non exploitées, il a regroupé un corpus exhaustif des communiqués des conseils des ministres des septennats de V. Giscard d’Estaing et F. Mitterrand; « Il s’agissait de repérer sur le long terme les logiques du travail gouvernemental ». Autre matériau : une banque de données de milliers de manifestations parisiennes organisées entre 1989 et 1995. Mais tout cela est resté sans suite.
La deuxième partie de la bibliothèque invisible comporte les textes qui ne sont pas parvenus à terme : « soit que le temps (toujours le temps !) ait manqué soit que décidément le sujet n’ait pas paru tenir ses promesses initiales, soit que le texte achevé semble peu convaincant à son auteur même ». P. Favre a ainsi laissé dans ses cartons un article rédigé avec sa femme sur la théorie du pouvoir de Michel Foucault (et ses contradictions internes). Il y a aussi un article programmatique « A la recherche d’un plan raisonné d’une sociologie politique systématique » ainsi qu’un « projet jamais conduit à terme d’une iconographie du politique ».
On devine que ces parmi ces textes en friche sont justement ceux que l’auteur tient le plus à coeur. Il font partie de la réflexion fondamentale qui constitue la toile de fond des recherches et des publications, mais que le chercheur n’expose jamais. Et pas par simple « manque de temps », ou « manque de maturité ». Car J’ai la conviction que les raisons de ces abandons tiennent à des choses plus profondes que le « manque de temps » ou le « manque de maturité ». Il y a des des causes plus profondes à cela. J’en voie deux principales
• Le blocage institutionnel. Les institutions académiques n’offrent pas d’espace et de lieu pour cette réflexion fondamentale. Les carrières universitaires sont fondées sur le logique de la spécialisation. Les critères d’évaluation et la logique de la recherche poussent également à la spécialisation. L’institution scientifique ignore et refoule, les théories et réflexions trop globales (un jour, je raconterai l’histoire de ma thèse inachevée). A cette logique institutionnelle, s’ajoute une sorte d’« interdit moral » de la professionnel. Les pensées globales sont peu prisées par le « milieu ». Un exemple ? Le sociologue des religions Yves Lambert rêvait de rédiger une vaste histoire des religions qui reprenne, en la généralisant, l’hypothèse de « périodes axiales »*. Mais se lancer dans une telle entreprise aurait pu nuire à sa carrière universitaire. Non seulement ces recherches sortaient du cadre de sa spécialisation, mais elle fleutrait avec « l’évolutionnisme », considéré comme un grave péché en anthropologie. Le chercheur avait confié ses craintes à Yves Lenoir. Ce dernier raconte qu’en juin 1994, Yves Lambert appris qu’il était atteint d’un cancer de la moelle osseuse. Peu lui importait désormais son plan de carrière : « je n’ai plus rien à perdre », dit-il alors. Et il commença activement l’écriture de son grand livre, l’œuvre de sa vie. Ce livre est paru en 2007, quelques mois après la mort de son auteur, qui a manqué de quelques semaines pour achever sa conclusion. (cf mon compte rendu).
Faut-il attendre que les chercheurs aient des cancers des os, pour que leur « bibliographie invisible » sorte des placards ?
Le verrou mental. Une fois levé le verrou institutionnel, reste un autre problème de taille. Peut-être plus diffile encore : le verrou intellectuel. Les problèmes posés par la « bibliographie invisible » sont souvent des questions fondamentales mais redoutables. Revenons à Pierre Favre. Il se pose la question du « rôle joué par le symbolique en politique ». Le symbolique, c’est tout l’apparat et le rituel (les images, les drapeaux, les cérémonies) qui entourent l’action politique sans participer directement à l’action. A quoi sert tout cet appareillage de rituels, d’imageries, de parades, inutile du point de vue de l’action et qui est pourtant partout présent en politique ? Est-ce que le symbolique est fondamental ou superficiel ou simplement utile ? Cette question est une question majeure pour les sciences humaines. Y répondre, c’est répondre à une grande question anthropologique. (« il ne peut y avoir de théorie du symbolique sans une anthropologie » écrit P Favre).
Mais pour affronter une telle question, il faudrait pouvoir définir ce qu’est le symbolique (tâche redoutable auquel s’essaye P.Favre dans une autre annexe de son livre (dans une annexe !). Ensuite, il faut aborder le problème de « l’efficacité symbolique » et donc du rôle que les cérémonies et rituels jouent dans les affaires humaines). Et là on touche à une difficulté théorique majeure : nul ne sait pas comment aborder cette question dans toute son ampleur. Avant même d’y répondre, il faudrait savoir bien poser la question, ce qu’on a du mal à faire. Et il n’est pas sûr que l’on dispose des armes intellectuelles (modèles, outils conceptuels, méthodes) qui permettent de penser cela.
Finalement faute de temps, de courage ou de moyens pour pouvoir attaquer de tels obstacles institutionnels et intellectuels, le chercheur abandonne, où plus souvent « diffère » son projet. « Je reprendrais cela plus tard… quand j’aurais du temps, quand j’aurais lu ceci ou cela ». Ces projets intellectuels donc la plupart du temps restent à l’état de promesses.
– Je rêve de pouvoir mener un jour une enquête sur les « bibliothèques invisibles » d’auteurs, connus ou non, qui ont laissé en friche dans leur tiroirs des idées qui leur sont chères.
Je suis persuadé que l’on peut faire progresser ces redoutables « projets secrètes » en créant un espace et support qui leur serait dédié. Pour cela il faut créer de nouveau lieu de réflexion collective où ces projets prennent place. Il faudrait aussi faire progresser les instruments de pensée (méthodes, concepts, modèles) susceptibles d’affronter ces problèmes cachés. Leur « bibliographie secrète » recoupent souvent les questions fondatrices des sciences humaines. « L’efficacité du symbolique » posée par Pierre Favre en est une.
N’attendons pas d’avoir un cancer.
Catégorie : Idées, Sciences humaines
Michel Houellebecq est-il un plagiaire ?
2Le 10 novembre 2010 par Jean-François Dortier
Michel Houellebecq a enfin eu son prix Goncourt pour La Carte et le territoire. C’est l’occasion de revenir sur l’accusation de plagiat dont il a fait l’objet. L’offensive a été lancé par le journaliste Vincent Glade sur le site Slate.fr qui a repéré quelques passages montrant que M. Houellebecq a clairement écrit plusieurs passages de son livre en pillant ici où là à des auteurs anonymes : La possibilité d’un plagiat.
Ainsi, ses descriptions de la mouche domestique ou de la ville de Beauvais sont issus de notices de Wikipédia, à peine remaniées. Sa description d’un commissariat de police est pompée dans une brochure du ministère de l’intérieur. Quand à au descriptif de l’hôtel Carpe diem à Arles, elle est très fortement inspirée d’un guide « Châteaux et Hôtels » de la région.
M. Houellebecq a répondu ces accusations dans un entretien-vidéo sur le site Bibliobs. Le nouveau lauréat du Concourt se défend en avançant deux arguments (pas très cohérents entre eux d’ailleurs)
– Première argument : Insérer des notices encyclopédiques, des modes d’emploi voire des recettes de cuisine dans un roman est un procédé littéraire connu. Lautréamont, Borges ou Georges Perec l’ont utilisé avant lui. Sur ce point Houellebecq s’avoue même inférieur à G. Perec en étant obligé de « réécrire » quelque peu ces notices pour l’harmoniser à son texte là où G. Perec réussit la performance d’intégrer un déroulé de partie d’échec ou une notice technique sans retouche. « Mon rêve serait même d’introduire une démonstration mathématique dans un roman, mais je ne crois pas que ce soit possible » ajoute-t-il. Cette pratique d’insertion d’extraits de catalogue ou de notices relève donc procédé littéraire que M. Houellebecq appelle le « tissage ». Dont acte.
– Un peu plus loin M. Houellebecq avance un autre argument, quelque peu étrange, en regard du premier. Il affirme qu’il arrive assez bien à écrire en imitant le style des notices (comme une brochure touristique ou un mode d’emploi). Il laisse donc entendre qu’il aurait rédigé lui même des notices. Or copier Wikipédia sans le dire ou faire œuvre de création littéraire en écrivant « à la façon Wikipédia », ce n’est quand même pas pareil.
Dans les coulisses de la création.
Qu’importe. Cette petite polémique est l’occasion de revenir sur les liens entre plagiat et création. Osons le dire : Le plagiat fait partie intégrante de la création artistique et intellectuelle. On peut même soutenir que copier, recopier et transformer est un processus fondamental de toute création. Je m’explique.
– Qu’est ce que le plagiat ? Le fait de recopier tout ou partie d’une oeuvre en dissimulant son auteur et signer à sa place. La transformation du texte originale peut-être plus ou moins importante. De très nombreux auteurs, plus ou moins prestigieux ont ainsi été pris « la main dans le sac ». La Fontaine, Molière, Diderot, Voltaire, Stendhal et Alexandre Dumas, le nombre d’écrivains ayant été pris la main dans le sac pour avoir pillé une formule ou parfois un peu plus… est impressionnant. A l’époque romaine déjà, un certain Martial, poète de son état, accusa un autre poète d’avoir volé ses vers. Il utilisa pour la première fois le mot plagiarius pour désigner ce forfait. Parmi les cas les plus « piquants » contemporains, figurent quelques noms bien connus de notre petite république des lettres comme ceux de Jacques Attali ou Alain Minc.
Mais laissons de côté le côté moral ou juridique de l’affaire pour s’intéresser à l’acte de création. L’opposition entre quelques vilains tricheurs et les auteurs honnêtes est trop simple et caricaturale : car la plupart des œuvres intellectuelles sont faites « d’emprunt », plus ou moins avoués et oscillent entre le « plagiat » et l’appropriation. Une appropriation qui relève de l’intégration dans son oeuvre d’éléments plus ou moins vaste ou plus ou moins cachés.
Pour comprendre cela, prenons un exemple courant : celui de l’étudiant qui rédige un devoir. Le plagiat consiste à recopier tel quel en le réécrivant tout ou partie d’un texte pioché sur Internet. Mais comment procède l’étudiant « honnête » ? Supposons qu’il doive rédiger le commentaire d’une pièce de Shakespeare ou un mémoire sur un homme politique du 19ème siècle. Pour cela, l’étudiant va devoir contextualiser son sujet : présenter l’auteur, le contexte, l’époque, etc. Et pour cela, il lui faut ouvrir des livres d’histoire et des encyclopédie, il va alors tomber sur un passage éclairant et lumineux. Et que faire d’autre sinon le recopier, en paraphraser une partie, et, s’il est rigoureux, citer sa sources ?
Cette technique est utilisée par tous les auteurs : qu’ils soient étudiants, professeurs, journalistes ou écrivains. Que l’on écrive un mémoire, un roman, un manuel, une notice encyclopédie, on passe toujours par des phases de copie/recopie/transformation. Cela relève d’une contrainte incontournable : nul ne peut être spécialiste de tous, nul ne peut tout réinventer. Un roman décrit des lieux et des personnages et des situations réalistes. Et pour décrire un ville, un décor avec soin, le romancier doit se documenter, puiser dans sources diverses – encyclopédies ou parfois des dépliants touristiques.
L’historien qui écrit une biographe de Voltaire doit s’intéresser à la physique de Newton (que Voltaire à introduit en France) ou parler d’une galerie de personnages que Voltaire a eu l’occasion de croiser (Maupertuis par exemple). Comment faire sinon utiliser des sources de seconde ou troisième main ? Et emprunter ici ou là un passage très bien rédigé. Passage qui sera d’abord recopier, puis maquiller et transformer plus ou moins a sa sauce. Le plagiait se produit quand on ne prend pas la peine de changer grand chose, ni de citer sa source. Le pillage survient quand l’auteur, est trop paresseux pour transformer. La vraie création littéraire ou intellectuelle commence quand on est devenu expert dans l’art du compactage, maquillage et appropriation des sources.
Voilà où je veux en venir : la différence entre plagiat et création n’est qu’une question de degré et non de nature. Il n’y a pas d’un côté les auteurs honnêtes et d’autres de sales copieurs. Le processus de copie/recopie/transformation fait partie intégrante de tout acte de création.
Créer ne relève jamais de l’invention pure. Tout création, artistique ou intellectuelle procède par recomposition, modification, emprunt, collage et tissage, synthèse, résumé, retransformation de matériaux déjà existant. Cela est vrai pour la création musicale, picturale, littéraire création comme pour le travail scientifique. Forger du nouveau consiste souvent à remanier de l’ancien.
Créer, c’est recopier en modifiant. La nature aussi procède ainsi pour inventer des formes de vie nouvelles.
Tous les créateurs sont des plagiats à leur manière : plus ou moins conscient conscient, plus ou moins rusé, plus ou moins systématiques.
• A lire sur le plagiat.
Les Plagiaires, le Nouveau Dictionnaire, Roland de Chaudenay, Perrin, 2001.
Apologie du plagiat, Jean-Luc Hennig. Gallimard, 143 p).
Plagiats, les coulisses de l’écriture, Hélène Maurel-Indart, éd. de la Différence, 2007 ;
Du Plagiat, Hélène Maurel-Indart, PUF, 1999.
Catégorie : Création


