Sciences Humaines a de l’imagination

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Le 17 novembre 2010 par Jean-François Dortier

12889671932_SH221_258Le dernier opus de Sciences Humaines vient de paraître, avec un copieux sommaire. Jugez plutôt. Il y est question de création mathématique et technique, d’histoire de la violence, du grand débat autour d’un livre sur le « déni des cultures », de spéculateurs, de dépression, de top model, de philosophes en herbes et de gentils maris qui passent l’aspirateur. Vous y trouverez plusieurs articles de votre serviteur – sous son propre nom  – ou celui de quelques avatars.

Achille Zavatar est démasqué ! A ce propos, vous le savez : le dénommé Achille Weinberg, qui se répand dans les colonnes de SH et parade sous un masque à sa page facebook : ce n’est qu’un imposteur, un pantin articulé. En fait c’est un pauvre clown. Son vrai nom : c’est Achille Zavatar.


Qu’est ce que la honte ?

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Le 17 novembre 2010 par Jean-François Dortier

Faire une bourde, être humilié en public, être surpris en train de mentir, avoir honte de son corps ou de ses parents, etc. Les sources de honte sont multiples. Mais quelles sont les mécanismes de cette émotion à la fois si familière et si peu étudiée ?

Mon souvenir de honte publique le plus cuisant : un coup de poing reçu en pleine figure, et devant tout le monde. Cela se passe dans la cour du lycée. J’ai 18 ans, et moi le fanfaron, le fier-à-bras, je reçois une riposte bien méritée qui m’explose l’arcade sourcilière. Le coup vient d’un gentil jeune homme de dix centimètres de moins que moi, exaspéré parce que je me moque publiquement de lui à cause de sa dégaine… Ce qui m’a fait le plus mal n’était pas la blessure à l’œil, mais bien la morsure symbolique : l’humiliation publique, l’œil au beurre noir arboré devant tous pendant plusieurs jours, les sourires en coin et les ricanements que j’imaginais sur mon passage, les jours suivants…
J’ai demandé à des proches de me raconter leurs souvenirs de moments de honte. Eric se souvient qu’à l’âge de 9 ans, il s’est fait prendre en train de voler les craies de couleur, posées à côté du tableau dans la classe. Longtemps, il s’est remémoré cette scène et en a fait des cauchemars. Marie-Claire se souvient d’une des premières soirées où, adolescente, elle avait honte de ses vêtements usés et ringards. Mes propres enfants se rappellent la honte que je suscitais chez eux avec « mes blagues à trois balles » aux caissières des supermarchés (« Arrête, papa, tu nous fais la honte ! »).

Les hontes de ma vie…
Dans un livre de témoignages, Les petites hontes (Flammarion, 2009), le docteur Frédéric Saldman évoque une série de petites humiliations personnelles : de la grosse bourde devant des amis au dévoilement public d’un mensonge sur ses performances sportives passées (1). L’universitaire Jean-Pierre Martin soutient, lui, que raconter les hontes – qu’il s’agisse de la honte de soi, de sa famille, de son corps, de ses fautes passées, etc. – est un des ressorts de la littérature autobiographique contemporaine, de Conrad (Lord Jim) à Philip Roth (La Tache) (2).
De tous ces témoignages se dégagent quelques constantes. Tout d’abord, la honte se rapporte souvent à des différences sociales. La honte sociale porte sur le fait de se sentir déclassé (chômeur et assisté, pauvre…). La honte peut être celle de l’enfant qui porte des vêtements bas de gamme, n’ose pas montrer où il habite, ou dire la profession de ses parents. Mais le sentiment de déclassement peut relever aussi d’une dignité sociale d’un genre différent. Dans son roman La Place (NRF, 1984), l’écrivain Annie Ernaux racontait comment la petite fille qu’elle était avait honte de ses parents – des commerçants de province qu’elle trouvait incultes et mesquins – en comparaison des professeurs de son collège, qu’elle admirait, et trouvait plus intelligents et cultivés. Il arrive aussi qu’on puisse avoir honte d’être trop riche : Boris Cyrulnik, dans son livre Mourir de dire. La Honte (Odile Jacob, 2010), évoque ainsi le cas de son ami Samir qui, lorsqu’il était étudiant, avait honte de l’appartement beaucoup trop luxueux que son père lui avait acheté pour ses études. Le sociologue Vincent de Gaulejac a écrit un livre de référence sur cette « honte sociale » (Les Sources de la honte, Desclée de Brouwer, 1996).
Les défauts physiques sont aussi aux origines de la honte. Ce sont les boutons sur le visage à l’adolescence, un nez trop long, une culotte de cheval… autant de complexes qui font que l’on cherche à cacher son corps aux yeux des autres. Le sexe est également l’un des motifs récurrents de honte. Un ami m’a raconté cet épisode cuisant. Quand il était étudiant, il a été surpris par sa propre copine en train de se masturber sur son lit, un magazine porno à la main. Cela se passait un après-midi, elle était venue par surprise, était entrée sans frapper dans son petit studio… tous deux se sont retrouvés rouges de confusion. Elle a fait demi-tour sans rien dire. Certaines pratiques sexuelles normalement cachées révélées au grand jour, voilà de quoi susciter la honte. Autrefois, on parlait de « maladies honteuses » à propos des MST : celui qui en était atteint avouait par là même fréquenter les prostituées.
La honte peut également être produite par les échecs (rater un examen, rater le permis pour la troisième fois), être licencié, subir une cuisante défaite pour un sportif… Qu’elle concerne le statut social, des défauts physiques, des échecs, le sexe, en fin de compte la honte est profondément liée à au regard désapprobateur (réel ou supposé) d’autrui. En ce sens, c’est une émotion sociale qui produit une blessure narcissique, un sentiment de dévalorisation de soi.

Capture d’écran 2010-11-17 à 05.44.04D’où vient-elle?
Charles Darwin a consacré à la honte le dernier chapitre de L’expression des émotions . Il remarque que la honte se manifeste par des réactions caractéristiques : alors que la colère ou la peur font pâlir, la honte fait rougir. Elle provoque aussi une confusion de l’esprit, et des réactions embarrassées (posture rigide, yeux baissés). Le rougissement, note Darwin, varie beaucoup selon les individus. Mais, en général, les enfants rougissent plus que les adultes, et les femmes plus que les hommes. Y aurait-il un sens de la honte plus marqué selon l’âge et le sexe ?
La honte produit une réaction de rétractation très caractéristique. Si je me suis ridiculisé en public par exemple, j’éprouve aussitôt l’envie de fuir, ou de m’enfouir dans le sol. Boris Cyrulnik souligne que la honte peut être un sentiment très fugace : lié à par exemple à une « gaffe » faite en public ou une situation momentanément embarrassante. Mais la honte devient un symptôme durable chez les gens qui éprouvent un complexe physique ou social. Cette honte-là colle à la peau, et a des effets durables. Il est des personnalités honteuses qui, se sentant moins que les autres, se replient sur elles, se rétractent, adoptent des « stratégies d’évitement et d’enfouissement, se réfugient dans une « crypte honteuse » (3).
Sur le plan subjectif, les psychologues ont tenté de distinguer la honte de la culpabilité. Selon une distinction admise due à la psychanalyste H. B Lewis, honte et culpabilité sont toutes deux des émotions négatives relatives à soi. Mais alors que la culpabilité porte sur une faute commise, la honte porte sur l’image de soi-même. On se sent coupable d’avoir commis une faute, on est honteux de ce que l’on est.

Le regard des autres : un puissant régulateur de nos conduites
La honte est sans aucun doute un sentiment universel : on ne connaît pas de sociétés où la honte serait absente (4). Mais elle prend plus ou moins d’importance selon les cultures. La Chine et le Japon font partie, selon l’anthropologue R. Benedict, des « cultures de la honte », (shame society). En Chine, « garder la face » est un enjeu central des relations personnelles. Au Japon, la honte peut conduire au suicide. A certaines époques, on a utilisé l’humiliation comme un châtiment. Ainsi, au Moyen Age, on condamnait au pilori : une peine qui consistait à être attaché en place publique, sous le regard de tous. Cette punition existait en Chine et au Japon sous le nom de cangue. On inscrivait les fautes de la personne sur un écriteau, attaché à son cou. La honte est un puissant régulateur des conduites. La peur de la moquerie, du ridicule, ou de la réprobation du groupe inhibe les comportements déviants et anti-sociaux. C’est à ce titre qu’elle intéresse de plus en plus les anthropologues et psychologues évolutionnistes qui s’intéressent aux sources de la socialisation (5).
Les animaux peuvent-ils connaître la honte ?
Ce n’est pas impossible. Un chat qui chute malencontreusement d’un meuble ne se comportera pas de la même façon s’il est observé ou non. Des expériences le montrent : si son maître le regarde, il se redresse plus vite, se lèche nonchalamment avant de repartir sans se retourner. Des signes d’embarras qui n’existent pas s’il est seul après la chute (6).
(1) F. Saldmann, Les petites hontes, Flammarion, 2009
(2) J.P. Martin, Le livre des hontes, Seuil, 2006
(3) Nicolas Abraham & Maria Torok, L’écorce et le noyau, Flammarion, 1987
(4) M.J. Casimir & M. Schnegg (2002). Shame across cultures: The evolution, ontogeny and function of a Moral Emotion, in: Between Biology and Culture: Perspectives on Ontogenetic Development, Cambridge Univ. Press, 270-300.
(5) J. P. Tagney and K.W. Fisher (eds.) Self.conscious emotions: The psychology of shame, guilt, embarassment and pride. Guilford (1995)
(6) Joël Dehasse, Tout sur la psychologie du chat, Odile Jacob, 2005

Une question inévitable et insoluble

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Le 13 novembre 2010 par Jean-François Dortier

H. Blumenberg (1920-1996) est un philosophe allemand, disciple de Husserl (le fondateur de la phénoménologie).  Dans Hans Blumemberg, Anthropologie philosophique (Puf, 2010) sept spécialistes tentent de nous initier à l’œuvre du penseur allemand auteur d’un livre posthume La description de l’homme (à paraître en français).

Lecteurs non familiers avec la phénoménologie de Husserl et la pensée de Heidegger, passez votre chemin, ce livre n’est pas pour vous.

Retenez simplement ceci. Pour Hans Blumenberg, l’homme est cet animal qui s’interroge sur ce qu’il est. Mais qui n’a pas la capacité de répondre à la question. Le propre de l’homme : c’est donc le fait d’être accablé de questions métaphysiques auxquelles on ne peut répondre.

L’anthropologie philosophique est un sport intellectuel assez peu pratiqué.  Bien que difficile d’accès, ses conclusions n’en restent pas moins très largement douteuses et inutiles.

Mais pour ceux qui veulent en avoir un aperçu sur cette étrange maladie de l’esprit (dont je suis moi même atteint), je renvoie à ce billet : l’anthropologie philosophique. Et pour découvrir la Husserl et la phénoménologie, c’est ici : Les arbres en fleur et la phénoménologie


La bibliographie cachée

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Le 11 novembre 2010 par Jean-François Dortier

Tout à la fin du livre collectif L’atelier du politiste, (2010) consacré à l’œuvre du politologue (ou du politiste ?) Pierre Favre, se trouve une petit trésor caché. Il s’agit d’un texte repoussé en annexe, mais dont le titre à aussitôt retenu mon attention : « La bibliographie invisible ».

Dans ce texte, P.  Favre révèle une partie cachée de son travail universitaire. « Tout universitaire peut, dès lors qu’il exerce depuis assez de temps établir deux listes de ses travaux. Sa première bibliographie, qu’on peut dire « officielle », recense les livres et articles publiés ». On peut y ajouter thèses, rapports, supports de cours et conférences non publiés et qui appartiennent à la littérature « grise » (non publiée mais tout de même accessible). Mais a cela s’ajoute la partie immergée de l’iceberg.

«  Mais tout auteur a également une bibliographie, invisible celle-là, dérobée aux regards, ne bibliographie dont il ne fait pas état et qu’il ne saurait même pas aisément coucher sur le papier. »

Cette « bibliographie invisible » est la somme de ses projets inachevés : notes et écrits inaboutis, données non exploitées, projets de recherche laissés en friche. La bibliographie invisible de P. Favre, est faite de plusieurs choses. Parmi les données non exploitées, il a regroupé un corpus exhaustif des communiqués des conseils des ministres des septennats de V. Giscard d’Estaing et F. Mitterrand; « Il s’agissait de repérer sur le long terme les logiques du travail gouvernemental ». Autre matériau : une banque de données de milliers de manifestations parisiennes organisées entre 1989 et 1995. Mais tout cela est resté sans suite.

La deuxième partie de la bibliothèque invisible comporte les textes qui ne sont pas parvenus à terme : « soit que le temps (toujours le temps !) ait manqué soit que décidément le sujet n’ait pas paru tenir ses promesses initiales, soit que le texte achevé semble peu convaincant à son auteur même ». P. Favre a ainsi laissé dans ses cartons un article rédigé avec sa femme sur la théorie du pouvoir de Michel Foucault (et ses contradictions internes). Il y a aussi un article programmatique « A la recherche d’un plan raisonné d’une sociologie politique systématique » ainsi qu’un « projet jamais conduit à terme d’une iconographie du politique ».

On devine que ces parmi ces textes en friche sont justement ceux que l’auteur tient le plus à coeur. Il font partie de la réflexion fondamentale qui constitue la toile de fond des recherches et des publications, mais que le chercheur n’expose jamais. Et pas par simple « manque de temps », ou « manque de maturité ». Car J’ai la conviction que les raisons de ces abandons tiennent à des choses plus profondes que le « manque de temps » ou le « manque de maturité ». Il y a des des causes plus profondes à cela. J’en voie deux principales

• Le blocage institutionnel. Les institutions académiques n’offrent pas d’espace et de lieu pour cette réflexion fondamentale. Les carrières universitaires sont fondées sur le logique de la spécialisation. Les critères d’évaluation et la logique de la recherche poussent également à la spécialisation. L’institution scientifique ignore et refoule, les théories et réflexions trop globales (un jour, je raconterai l’histoire de ma thèse inachevée). A cette logique institutionnelle, s’ajoute une sorte d’« interdit moral » de la professionnel. Les pensées globales sont peu prisées par le « milieu ». Un exemple ? Le sociologue des religions Yves Lambert rêvait de rédiger une vaste histoire des religions qui reprenne, en la généralisant, l’hypothèse de « périodes axiales »*. Mais se lancer dans une telle entreprise aurait pu  nuire à sa carrière universitaire. Non seulement ces recherches sortaient du cadre de sa spécialisation, mais elle fleutrait avec « l’évolutionnisme »,  considéré comme un grave péché en anthropologie. Le chercheur avait confié ses craintes à Yves Lenoir. Ce dernier raconte qu’en juin 1994, Yves Lambert appris qu’il était atteint d’un cancer de la moelle osseuse. Peu lui importait désormais son plan de carrière : « je n’ai plus rien à perdre », dit-il alors. Et il commença activement l’écriture de son grand livre, l’œuvre de sa vie. Ce livre est paru en 2007, quelques mois après la mort de son auteur, qui a manqué de quelques semaines pour achever sa conclusion. (cf mon compte rendu).

Faut-il attendre que les chercheurs aient des cancers des os, pour que leur « bibliographie invisible » sorte des placards ?

Le verrou mental. Une fois levé le verrou institutionnel, reste un autre problème de taille. Peut-être plus diffile encore : le verrou intellectuel. Les problèmes posés par la « bibliographie invisible » sont souvent des questions fondamentales mais redoutables. Revenons à Pierre Favre. Il se pose la question du « rôle joué par le symbolique en politique ». Le symbolique, c’est tout l’apparat et le rituel (les images, les drapeaux, les cérémonies) qui entourent l’action politique sans participer directement à l’action. A quoi sert tout cet appareillage de rituels, d’imageries, de parades, inutile du point de vue de l’action et qui est pourtant partout présent en politique ? Est-ce que le symbolique est fondamental ou superficiel ou simplement utile ? Cette question est une question majeure pour les sciences humaines. Y répondre, c’est répondre à une grande question anthropologique. (« il ne peut y avoir de théorie du symbolique sans une anthropologie » écrit P Favre).

Mais pour affronter une telle question, il faudrait pouvoir définir ce qu’est le symbolique (tâche redoutable auquel s’essaye  P.Favre dans une autre annexe de son livre (dans une annexe !). Ensuite, il faut aborder le problème de « l’efficacité symbolique »  et donc du rôle que les cérémonies et rituels jouent dans les affaires humaines). Et là on touche à une difficulté théorique majeure : nul ne sait pas comment aborder cette question dans toute son ampleur. Avant même d’y répondre, il faudrait savoir bien poser la question, ce qu’on a du mal à faire. Et il n’est pas sûr que l’on dispose des armes intellectuelles (modèles, outils conceptuels, méthodes) qui permettent de penser cela.

Finalement faute de temps, de courage ou de moyens pour pouvoir attaquer de tels obstacles institutionnels et intellectuels, le chercheur abandonne, où plus souvent « diffère » son projet.  « Je reprendrais cela plus tard… quand j’aurais du temps, quand j’aurais lu ceci ou cela ». Ces projets intellectuels donc la plupart du temps restent à l’état de promesses.

– Je rêve de pouvoir mener un jour une enquête sur les « bibliothèques invisibles » d’auteurs, connus ou non, qui ont laissé en friche dans leur tiroirs des idées qui leur sont chères.

Je suis persuadé que l’on peut faire progresser ces redoutables « projets secrètes » en créant un espace et support qui leur serait dédié. Pour cela il faut créer de nouveau lieu de réflexion collective où ces projets prennent place. Il faudrait aussi faire progresser les instruments de pensée (méthodes, concepts, modèles) susceptibles d’affronter ces problèmes cachés. Leur « bibliographie secrète » recoupent souvent les questions fondatrices des sciences humaines. « L’efficacité du symbolique » posée par Pierre Favre en est une.

N’attendons pas d’avoir un cancer.


Michel Houellebecq est-il un plagiaire ?

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Le 10 novembre 2010 par Jean-François Dortier

michel-houellebecqMichel Houellebecq a enfin eu son prix Goncourt pour La Carte et le territoire. C’est l’occasion de revenir sur l’accusation de plagiat dont il a fait l’objet. L’offensive a été lancé par le journaliste Vincent Glade sur le site Slate.fr qui a repéré quelques passages montrant que M. Houellebecq a clairement écrit plusieurs passages de son livre en pillant ici où là à des auteurs anonymes : La possibilité d’un plagiat.

Ainsi, ses descriptions de la mouche domestique ou de la ville de Beauvais sont issus de notices de Wikipédia, à peine remaniées. Sa description d’un commissariat de police est pompée dans une brochure du ministère de l’intérieur. Quand à au descriptif de l’hôtel Carpe diem à Arles, elle est très fortement inspirée d’un guide  « Châteaux et Hôtels » de la région.

M. Houellebecq a répondu ces accusations dans un entretien-vidéo sur le site Bibliobs. Le nouveau lauréat du Concourt se défend en avançant deux arguments (pas très cohérents entre eux d’ailleurs)

– Première argument : Insérer des notices encyclopédiques, des modes d’emploi voire des recettes de cuisine dans un roman  est un procédé littéraire connu. Lautréamont, Borges ou Georges Perec l’ont utilisé avant lui. Sur ce point Houellebecq s’avoue même inférieur à G. Perec en étant obligé de « réécrire » quelque peu ces notices pour l’harmoniser à son texte là où G. Perec réussit la performance d’intégrer un déroulé de partie d’échec ou une notice technique sans retouche. « Mon rêve serait même d’introduire une démonstration mathématique  dans un roman, mais je ne crois pas que ce soit possible » ajoute-t-il. Cette pratique d’insertion d’extraits de catalogue ou de notices relève donc procédé littéraire que M. Houellebecq appelle le « tissage ». Dont acte.

– Un peu plus loin M. Houellebecq avance un autre argument, quelque peu étrange, en regard du premier. Il affirme qu’il arrive assez bien à écrire en imitant le style des notices (comme une brochure touristique ou un mode d’emploi). Il laisse donc entendre qu’il aurait rédigé lui même des notices. Or copier Wikipédia sans le dire ou faire œuvre de création littéraire en écrivant « à la façon Wikipédia », ce n’est quand même pas pareil.

Dans les coulisses de la création.

Qu’importe. Cette petite polémique est l’occasion de revenir sur les liens entre plagiat et création. Osons le dire : Le plagiat fait partie intégrante de la création artistique et intellectuelle. On peut même soutenir que copier, recopier et transformer est un processus fondamental de toute création. Je m’explique.

– Qu’est ce que le plagiat ? Le fait de recopier tout ou partie d’une oeuvre en dissimulant son auteur et signer à sa place. La transformation du texte originale peut-être plus ou moins importante. De très nombreux auteurs, plus ou moins prestigieux ont ainsi été pris « la main dans le sac ». La Fontaine, Molière, Diderot, Voltaire, Stendhal et Alexandre Dumas, le nombre d’écrivains ayant été pris la main dans le sac pour avoir pillé une formule ou parfois un peu plus… est impressionnant. A l’époque romaine déjà, un certain Martial, poète de son état, accusa un autre poète d’avoir volé ses vers. Il utilisa pour la première fois le mot plagiarius pour désigner ce forfait. Parmi les cas les plus « piquants » contemporains, figurent quelques noms bien connus de notre petite république des lettres comme ceux de Jacques Attali ou Alain Minc.

Mais laissons de côté le côté moral ou juridique de l’affaire pour s’intéresser à l’acte de création. L’opposition entre quelques vilains tricheurs et les auteurs honnêtes est trop simple et caricaturale : car la plupart des œuvres intellectuelles sont faites « d’emprunt », plus ou moins avoués et oscillent entre le « plagiat » et l’appropriation. Une appropriation qui relève de l’intégration dans son oeuvre d’éléments plus ou moins vaste ou plus ou moins cachés.

Pour comprendre cela, prenons un exemple courant : celui de l’étudiant qui rédige un devoir. Le plagiat consiste à recopier tel quel en le réécrivant tout ou partie d’un texte pioché sur Internet. Mais comment procède l’étudiant « honnête » ? Supposons qu’il doive rédiger le commentaire d’une pièce de Shakespeare ou un mémoire sur un homme politique du 19ème siècle. Pour cela, l’étudiant va devoir contextualiser son sujet : présenter l’auteur, le contexte, l’époque, etc. Et pour cela, il lui faut ouvrir des livres d’histoire et des  encyclopédie, il va alors tomber sur un passage éclairant et lumineux. Et que faire d’autre sinon le recopier, en paraphraser une partie, et, s’il est rigoureux, citer sa sources ?

Cette technique est utilisée par tous les auteurs : qu’ils soient étudiants, professeurs, journalistes ou écrivains. Que l’on écrive un mémoire, un roman, un manuel, une notice encyclopédie, on passe toujours par des phases de copie/recopie/transformation.  Cela relève d’une contrainte incontournable : nul ne peut être spécialiste de tous, nul ne peut tout réinventer. Un roman décrit des lieux et des personnages et des situations réalistes. Et pour décrire un ville, un décor avec soin, le romancier doit se documenter, puiser dans sources diverses – encyclopédies ou parfois des dépliants touristiques.

L’historien qui écrit une biographe de Voltaire doit s’intéresser à la physique de Newton (que Voltaire à introduit en France) ou parler d’une galerie de personnages que Voltaire a eu l’occasion de croiser (Maupertuis par exemple). Comment faire sinon utiliser des sources de seconde ou troisième main ? Et emprunter ici ou là un passage très bien rédigé. Passage qui sera d’abord recopier, puis maquiller et transformer plus ou moins a sa sauce. Le plagiait se produit quand on ne prend pas la peine de changer grand chose, ni de citer sa source. Le pillage survient quand l’auteur, est trop paresseux pour transformer. La vraie création littéraire ou intellectuelle commence quand on est devenu expert dans l’art du compactage, maquillage et appropriation des sources.

Voilà où je veux en venir : la différence entre plagiat et création n’est qu’une question de degré et non de nature. Il n’y a pas d’un côté les auteurs honnêtes et d’autres de sales copieurs. Le processus de copie/recopie/transformation fait partie intégrante de tout acte de création.

Créer ne relève jamais de l’invention pure. Tout création, artistique ou intellectuelle procède par recomposition, modification, emprunt, collage et tissage, synthèse, résumé, retransformation de matériaux déjà existant. Cela est vrai pour la création musicale, picturale, littéraire création comme pour le travail scientifique. Forger du nouveau consiste souvent à remanier de l’ancien.

Créer, c’est recopier en modifiant. La nature aussi procède ainsi pour inventer des formes de vie nouvelles.

Tous les créateurs sont des plagiats à leur manière : plus ou moins conscient conscient, plus ou moins rusé, plus ou moins systématiques.

A lire sur le plagiat.

Les Plagiaires, le Nouveau Dictionnaire, Roland de Chaudenay, Perrin, 2001.

Apologie du plagiat,  Jean-Luc Hennig. Gallimard, 143 p).

Plagiats, les coulisses de l’écriture, Hélène Maurel-Indart, éd. de la Différence, 2007 ;

Du Plagiat, Hélène Maurel-Indart, PUF, 1999.


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