L’overdose de choix et le paradoxe de l’abondance

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Le 22 janvier 2011 par Jean-François Dortier

Trop de choix nuit à la décision. La multiplicité des informations ou des marchandises qui s’offrent à nous, provoque parfois malaise,  désarroi, indécision et découragement. C’est l’une des pathologies de la liberté.

Voici une expérience de marketing étonnante. Sur un étalage on présente aux consommateurs six sortes de confiture. Le lendemain, on étale cette fois 24 sortes de confitures. On compare ensuite les chiffres de ventes et … surprise. Les ventes sont supérieures avec 6 sortes de confitures plutôt que 24 ! Moralité : l’abondance de choix freine l’acte d’achat !

L’expérience a été menée avec tous les contrôles d’usage par Sheena Iyengar, professeur à l’Université de Columbia, auteure de The art of choosing (éd. Twelve, 2010). Le livre met en avant un paradoxe de notre société de consommation : le malaise provoqué par l’abondance des choix.

Devant trop de possibilités, le consommateur est comme paralysé. C’est une expérience que chacun à pu ressentir. A l’époque de la télévision publique, où, il n’y avait que trois chaînes disponible, le téléspectateur avait tôt fait de fixer son programme. Aujourd’hui, télécommande en main, il peut zapper pendant 15 minutes devant les centaines de chaines qui lui sont offertes. La trop grande diversité de l’offre multiplicité renforce son indécision et provoque même une certaine insatisfaction : celui de ne pas trouver le programme idéal.

Moins, c’est mieux

On dit souvent que trop d’information tue l’information. Les usagers d’internet savent aussi que l’immensité des ressources disponibles sur le web désorientent parfois l’explorateur de savoir à la recherche d’une information simple et claire. Plus on approfondi une question, plus de nouvelles pistes s’ouvrent, les notions que l’on croyaient comprendre, deviennent plus complexe, les données s’accumulent et l’on court le risque de ce faire engloutir sous l’avalanche des faits. C’est le paradoxe de la société d’abondance. Autrefois, la nourriture était un bien rare et beaucoup de gens souffraient de faim. Aujourd’hui nous devons apprendre à nous restreindre devant l’abondance et les multiples tentations alimentaires qui s’offrent à nous. Il en va de même pour l’information : des millions de sites à portée de cliques, des centaines de chaines de télévision à porté d’écran, des milliers de livres présents dans les bibliothèques et librairies.

L’écrivain Georges Perec se fixait des contraintes de composition, parfois absurdes, pour stimuler son écriture. C’est ainsi qu’il a écrié un roman entier La disparition, sans employer une seule fois la lettre « e », la plus courante de la langue française. Son exercice est extrême, mais elle pointe le doigt sur un phénomène bien connu de tous les créateurs : les contraintes et les limites ne sont pas forcément des obstacles à la création : elles permettent de restreindre le champ des possibles et invitent à s’engager dans une voie. A l’inverse, trop de choix, de libertés et de possibilités laissent de décideur désemparé.

Dans le Paradoxe du choix, Comment la culture de l’abondance éloigne du bonheur (trad. Française 2009), le psychologue américain Barry Schwartz avait déjà repéré le phénomène. Dans des sociétés d’abondance – de nourriture, d’information ou de divertissement – notre problème n’est pas de manquer de ressources mais d’en avoir trop.


Hors circuit

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Le 20 janvier 2011 par Jean-François Dortier

Etant momentanément mis hors course à cause d’un méchant virus qui s’est attaqué à ma personne, j’ai du mal à me concentrer et à tenir le rythme que je m’étais fixé pour la tenue de se blog. Me voilà donc contraint de vivoter, physiquement et intellectuellement. C’est quand on est malade, allongé au fond du lit, le cerveau embrumé, que l’on comprend les liens étroits qui se nouent entre l’esprit et le corps. Et le moral aussi : qui chute en même temps que le reste.

J’en profite pour signaler la sortie du dernier numéro de Sciences Humaines où, moi et mon alter ego Achille Weinberg signons deux papiers :

• Aux origines de la culture : où il est expliqué à partir de deux livres récents que la culture, souvent envisagée comme l’antidote de la violence et de la guerre, est au contraire un des plus puissant facteur d’unification social et idéologique des  communauté humaine.

• Egoïste et altruiste, les deux faces de l’être humain. Il y est question des chimpanzés, de Bill Gates, de vous et de moi: nous sommes tous capables de beaucoup de générosité et tout à la fois d’une égoïsme sans borne. Sommes nous égoïstes ou altruistes? Les deux bien sûr.


Extermination

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Le 20 janvier 2011 par Jean-François Dortier

Le livre de Jonathan Safran Foer Faut-il manger des animaux? fait beaucoup de brut en ce moment. Il est vraiment effrayant. De quoi susciter des vocations de végétariens.

Je relève ceci, à propos des poulets. Tout le monde sait (mais sans trop vouloir y penser) que la plupart des poulets sont élevés en batterie dans des conditions effroyables de surpopulation. On ne sait pas en général qu’il existe deux espèces de poulet d’élevage. Il y a ceux élevés pour la chair : ceux-ci ont été sélectionné pour atteindre en six semaines la taille adulte avant d’être abattus pour être mangé (un poulet sinon vivrait une dizaine d’année).

Le cas des poules pondeuses est très différent. A la naissance, les poussins sont triés entre femelles et mâles. Les mâles ne pouvant pas pondre, il sont tout de suite tués : gazés, électrisés ou encore jeté vivant dans une broyeuse. Rien qu’aux Etats-Unis, environ 250 millions de poussins mâles sont donc supprimés dès leur naissance. C’est une chance pour eux !  Car le sort des femelles va être bien plus terrible.

Tout d’abord, on leur sectionne le bout du bec au laser (pour éviter qu’elles ne se mutilent entre elles. Les poules qui vivent ensemble dans une basse cour, établissent leur position hiérarchique à coup de bec : ce que les éthologistes nomment le pick-order. Elle sont ensuite parquées par milliers dans des cages étroites : chacune dispose d’un espace moyen de 430 cm2, soit moins que la surface d’une feuille de papier A4. Un an et 300 œufs plus tard, elle sont envoyées à l’abattoir.

Demain, on ne pourra plus dire : « on ne savait pas ».


Se pencher sur son passé

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Le 16 janvier 2011 par Jean-François Dortier

Les humains peuvent voyager dans le temps. Du moins en pensée. Il leur est possible de se remémorer des moments vécus, ou possible de se projeter dans le futur. Inutile de se prendre pour un Jules Verne du XXIe siècle : imaginer le futur est une chose très courante que l’on fait quand on pense au repas du soir, qu’on se prépare à une rencontre importante, qu’on planifie son travail, etc. Depuis quelque temps, les psychologues ont progressé dans l’étude de cette aptitude à l’anticipation. On a vu que les mécanismes psychologiques du souvenir et de l’anticipation étaient en partie les mêmes : on imagine le futur en s’appuyant sur les blocs de mémoire (1). Autre découverte récente : on a longtemps cru que l’anticipation était une spécificité humaine. Mais on vient de voir que certains chimpanzés était capables de ruminer une activité plusieurs heures à l’avance (2).
De nouvelles études viennent enrichir ce champ de recherches en plein essor. Des chercheurs ont montré que le « voyage mental » dans le temps active les systèmes sensorimoteurs liés à la perception de l’espace. Comme dans la relativité d’Einstein, l’espace et le temps ne seraient pas psychologiquement indépendants. Une équipe de l’université d’Aberdeen (Ecosse) a mené une étude en laboratoire pour mesurer ce lien entre temps et mouvement. (3) Des participants volontaires sont debout et équipés avec un capteur de mouvement ; au bout de quelques minutes, quand on reste debout et jambes serrées, notre corps se met à se balancer légèrement d’avant en arrière. On demande alors à nos cobayes de se souvenir de scènes passées ou de se projeter dans le futur. Les chercheurs découvrent alors que lorsqu’une personne se plonge dans son passé, le centre de gravité de son corps se déplace légèrement vers l’arrière. Quand l’individu imagine le futur, le léger balancement va plutôt vers l’avant. Ce balancement correspondrait à une direction du temps tel que le perçoit le corps. Cela correspond parfaitement à la métaphore courante qui nous fait placer l’avenir à l’avant et le passé à l’arrière sur une flèche du temps. Cette recherche suggère donc que notre représentation du temps n’est pas indépendante de celle de l’espace. Et que la métaphore qui nous fait penser le temps en terme de « flèche » du temps est profondément incorporée dans notre système de représentations. Voilà une illustration des expériences menées actuellement sur  la « cognition incarnée ». « l’inscription corporelle de l’esprit », c’est-à-dire la façon dont nos idées les plus abstraites sont ancrées dans nos têtes sous des formes très concrètes, d’images, de formes ou de mouvements.
Ce qui me gène dans cette recherche, c’est que ses conclusions sont assez contre intuitives. J’ai le sentiment que lorsqu’on pense au passé, on a tendance à baisser la tête (et donc se pencher en avant). N’y a -t-il pas d’ailleurs un expression qui dit « se pencher sur son passé »? Inversement quand on pense à l’avenir, il me semble que l’on a tendance à lever la tête et les yeux vers le haut. (et donc déplacer vers l’arrière).
Et vous, que ressentez vous ?
(1)« Se souvenir pour anticiper », entretien avec M. Van der Linden, Sciences Humaines, n° 177, décembre 2006
(2) « L’anticipation chez les animaux », Jean-François Dortier
(3) Lynden K. Miles, Louise K. Nind and C. Neil Macrae (2010). Moving Through Time. Psychological science,

L’anticipation chez les animaux

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Le 15 janvier 2011 par Jean-François Dortier

Quand un chimpanzé prémédite et mijote ses mauvais coups… n’est-ce pas la preuve que des animaux possèdent une certaine vision de l’avenir ?

Santino a fait parler de lui au printemps 2009. Ce chimpanzé de 31 ans vit en Suède, dans un parc zoologique au nord de Stockholm. Le matin, avant que le public arrive, Santino fait le tour de son enclos à la recherche de pierres, de bouts de bois, d’excréments, et de tout ce qui peut faire office de projectiles. Il les entasse consciencieusement dans un coin et attend. Puis quand le public arrive derrière le bassin qui le sépare de l’île où se trouvent les singes, Santino s’empare de ses projectiles et les lance sur le public.

Souvenirs et anticipation

Le petit jeu de Santino a beaucoup intéressé Mathias Osvath, chercheur en sciences cognitives à l’université suédoise de Lund. Le chimpanzé commence sa tournée à la recherche de projectiles, parfois quatre heures avant l’ouverture du zoo au public, vers 11 heures du matin. Santino manifeste incontestablement un comportement d’anticipation. Or de tels comportements n’avaient jamais été observés, au moins sur une si longue durée, chez les primates. Preuve est donc faite que Santino prémédite et mijote son coup. L’anticipation : voilà une nouvelle frontière qui tombe entre les humains et leurs cousins primates. Sur quels mécanismes mentaux cette anticipation repose-t-elle ? Beaucoup d’espèces animales manifestent des comportements orientés vers un usage futur : les migrations, la construction d’un nid ou l’accumulation de réserves alimentaires en font partie. Les chercheurs tentent de distinguer les activités instinctives de celles qui supposent des capacités d’anticipation. Ainsi, beaucoup de rongeurs accumulent des réserves alimentaires même s’ils sont nourris quotidiennement dans leur cage : ce qui montre qu’ils ont un sens « inné » de l’accumulation, et que leur comportement ne relève pas d’une anticipation consciente. L’activité d’anticipation repose sur la capacité à voyager mentalement dans le temps : ce que les chercheurs nomment le « mental time travel » (MTT), un domaine de recherche en plein essor. La capacité à se remémorer le passé et imaginer le futur repose en partie sur la mémoire épisodique, responsable des souvenirs précis. Les psychologues ont réussi a montré que l’anticipation – soit l’imagination du futur possible – s’appuie en grande partie sur la projection de blocs de souvenirs du passé. Ainsi, lorsque Santino est tout seul dans son enclos, il rumine sans doute une certaine aigreur contre le public, il voudrait l’éloigner, il prévoit de jeter des pierres et, en mijotant son coup, il se souvient d’avoir manqué de munitions. D’où l’idée de préparer son petit tas de pierre, disponible le moment venu.

Mathias Osvath, « Spontaneous planning for future stone throwing by a male chimpanzé », Current Biology, vol. XIX, n° 5, 10 mars 2009.
William Roberts et Miranda Feeney, « The comparative study of mental time travel »,Trends in Cognitive Sciences, vol. XIII, n° 6, juin 2009.


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