Idées envolées et projets inachevés
1Le 1 décembre 2011 par Jean-François Dortier
Tous les matins au réveil, je commence la journée par rédiger mon « journal d’idées ». Ce journal d’idées, c’est un flot continu et torrentiel de brouillons où s’accumulent en vrac tous ce qui me passe par la tête : notes de lectures, idées d’articles, observations et tranches de vie quotidienne, grands et petits projets en cours. C’est mon chaudron intellectuel. Ce journal d’idées, je le tiens depuis… Combien de temps déjà ? 30 ans au moins ! Comme je suis un graphomane infatigable, cela représente des kilomètres de textes. Pour le seul mois de novembre 2011, l’indicateur de Word m’indique 235 000 caractères soit 3300 lignes, soit 500 mètres d’écriture. Cela représente six kilomètres de textes en une année. (Sachant qu’une page de livre, c’est 3 mètres de textes environ, faites vous-même le calcul…)
Des kilomètres de textes et d’idées inutiles si l’on considère qu’ils restent en secret, ne sont lus par personne, (même moi, je ne prends pas le temps de me relire). En plus du journal d’idées confiné dans les tréfonds du disque dur de l’ordinateur, il y a aussi les cahiers à spirales (marque « Conquérant, courverture bleue, 180 pages petit carreaux), les blocs-notes (couverture orange, format A5), des petits carnets (mes carnets fétiches Moleskine, offerts pour mes anniversaires, avec papier bible, couverture en faux cuir, et bande élastique).Il y a aussi des feuilles volantes (pliées en quatre dans les poches et sur le bureau), les post-it et autres enveloppes et tickets de train où je consigne, recueille pieusement mes idées comme un entomologiste le ferait pour des insectes rares… Depuis quelques temps, j’enregistre même « mémos » sur l’iphone.
A quoi sert tout ce fatras d’idées ?
Oui cela mène-t-il ? Nulle part. Je rumine, reconfigure, mijote et réaménage toutes en rond dans mon bocal mental. Dans mes rêveries, les notes qui en résultent ne sont que des brouillons provisoires pour le jour où.. Où quoi ? Comme tous les intellos frustrés, je fantasme. Un jour, après ma mort, quelqu’un retrouvera dans une grande mâle d’un grenier toutes ces notes laissées en friche. Emerveillé par tant de savoirs, d’idées neuves, de théories lumineuses, il entreprendra de les retranscrire, les mettre au propre, les organiser en chapitres et les publier dans une série de livres aux couvertures cartonnées. Ma « Grande Oeuvre » apparaitra alors au grand jour. Et le monde sera ébahi. Et le monde sera émerveillé. Et le monde comprendra enfin ce qui se mijotait dans le cerveau de ce génie inconnu.
Voilà pour le fantasme. Quand je suis un peu plus lucide ou pragmatique, je me dis qu’il faudrait que je trouve le temps d’exploiter un peu mieux tout ce matériau en friche. Mettre en oeuvre ce projet d’anthropologie philosophique sur lequel j’ai noircis des milliers de pages. Mais est-ce possible, souhaitable, raisonnable ?
Ce matin, j’ai jeté une petit coup d’œil sur mes notes de ces dernières semaines pour voir ce que cela donne. Et j’ai eu le haut de cœur devant cet amoncellement : des graines d’idées desséchées, des brouillons informes, des embryons d’articles mort-nés, des fausses couches intellectuelles, de morceaux et de monceaux de notes inachevées, des corps de théories abandonnées, des hypothèses informes en vrac, des projets de livres avortés, etc.
Certaines notes se réduisaient à quelques lignes ou paragraphes griffonnés à la hâte sur un carnet et désormais illisibles. D’autres brouillons ont acquis le stade de fœtus plus élaborés : avec un squelette (le plan), des ébauches de parties…
Commençons par établir la liste de mes dernières élucubrations intellectuelles, celle qui devraient me tenir à cœur, que j’aimerais développer un jour. Voyons cela: pour le mois de novembre 2011. J’ouvre le fichier (240 000 signes). Je lance l’impression, au fil des pages que crache l’imprimante, je commence à classer et organiser en piles,..
Mais au bout de deux heures, j’ai du l’abandonner la partie : à la lecture de ce fatras de spéculations innabouties, la tête me tournait et j’avais des haut le cœur. De toute façon, l’imprimante est tombée en panne d’encre.
Je me suis retrouvé avec une pile de feuillets et une liste inachevé. Cela donnait quelque chose du genre :
Liste des idées de novembre 2011.
• Anatomie du désir (en 4 dimensions avec schéma). 3 pages.
• Etre Hégélien au 21ème siècle. (2 pages et demi).
• Le désir d’enfant. Les 4 théories (pression sociale, choix libre, inconscient et instinct). Forces, limites et conclusions provisoires. (14 pages).
• Morphogenèse du social. Théorie du tissu social, typologie des formes et morphogenèse. (5 pages).
• Aux origines du pouvoir. Les trois piliers du pouvoir : la force, maîtrise des ressources + Le troisième pilier : la légitimité (ou l’art de marquer les esprits et imposer le respect. (6 pages).
• Le dressage des humains. Mc et la petite margot… (1 page).
• Comment distinguer un arbre d’un arbuste : la méthode des idéaux-type et l’art de découper une réalité continue en tranches. (1 page et demi).
• L’imagination est le « propre de l’homme ». (3 pages). Pour article dans Sciences Humaines.
• Petit repas entre amis. Où il est question de cous-cous, de mort, de guerres et maladies incurables (1 page).
• Vies et morts des Etats (Plan détaillé en 2 pages).
• Théorie de la cougar. De Demi Moore, Le liseur, etc. (une page et demi).
• Comment gouverner des structures molles ? (1 page).
• Le renouveau de l’anthropologie philosophique (1 page).
• 10 questions sur la nature humaine. L’être humain comme animal social imaginatif (27 pages)
• L’hypothèse de la fille tueuse (1/2 page).
• Surmoi et sous toi… (trois paragraphes)
• Bilan d’étapes : Et si je laissais tout tomber ? (deux lignes)
• Auto-organisation et cake au raisin (une page et 1/2).
• Maternité. Le cas Nadège. Enquête sur une jeune mère. (1 page).
• Pourquoi l’homme des cavernes n’a jamais vécu dans les cavernes. (2 pages)
• Mon nouvel art du management (3 pages)
• Du mode d’existence des choses (métaphysique des êtres idéels : l’exemple de la musique.
• D’où viennent les institutions : une énigme sociologique. (7/8 pages).
• Comment sortir des labyrinthes conceptuels ou « le problème du Prisonnier ». (2 pages)
• Pour un développement intellectuel durable. biodiversité culturelle et décroissance théorique. Slow science et simplexité volontaire. Surcharge cognitive et obésité cérébrale. Retour aux sources et recyclage théorique. Projet pour S.H.
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En relisant la liste de tant de projets morts-nés, j’oscille entre la déception, le sentiment de ridicule et l’abattement. Toutes ces idées m’ont excitées sur le moment et je viens de comprendre, dans un rare éclair de lucidité, que je ne parviendrais pas à bout… Et combien d’autres encore dans le disque dure, les carnets de notes, les dossiers empilés dans les placards, sur le sol de mon bureau…
Je suis redescendu dans la cuisine me resservir un café.
En montant les marches de l’escalier, c’est alors qu’a germée l’idée.
Et si j’écrivais un livre sur les « projets inachevés » ? Mais oui, bien sûr : voilà la nouvelle idée ! Plutôt que je vouloir tout reprendre et développer – tâche trop monumentale – pourquoi ne pas faire un état des lieux des projets inaboutis. La partie immergée de l’iceberg. En gros, les trois quarts de nos ruminations mentales.
Je suis remonté dans mon bureau presqu’en courant, une tasse de café à la main. Et du coup, en secouant la tasse est partie s’est renversée sur les marches d’escalier et sur mon pantalon. « Ah M…! ».
Qu’importe ! Vite : un stylo, un carnet. A moi, les idées ! A moi, le beau projet ! Ça crépite de nouveau….
Voilà, le livre est déjà en train de germer en tête, les bourgeons explosent, les tiges poussent. Je griffonne à la hâte, fiévreusement. Je vois déjà les grandes parties se former. Ce sera un livre sur l’imagination quotidienne et la myriade de rêves, programmes et désirs secrets et que l’on laisse filer. Les projets que l’on entame, que l’on remet à demain, que l’on abandonne, qu’on regrette, qu’on se promet de reprendre… Bientôt, plus tard, quand je serais grand.
C’est promis, j’attaque la rédaction dès demain. Où ce soir. En attendant, j’ouvre un nouveau dossier et je note en titre : « Projet de livres sur les projets inachevés ».
Et je l’ai posé sur le sommet de la pile…
Catégorie : chasseurs de rêves, Idées
Pourquoi je fais tant de fautes ?
0Le 24 novembre 2011 par Jean-François Dortier
Un aimable lecteur de mon blog s’interroge : « Pourquoi laissez vous trainer tant de fautes dans votre blog, par ailleurs très intéressant ». Bonne question.
Mes lecteurs s’interrogent. Mes amis se moquent. Ma fille – la seule à oser le faire -me dispute.
Je pourrais dire que c’est par esprit de rébellion contre les règles absurdes de la langue française. Mais ce serait mensonge. Je pourrais reconnaître que c’est de la pure négligence. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Je me relis (oui !) au moins trois ou quatre fois. Je pourrais accuser le correcteur automatique de mon ordinateur. Mais ce serait peu charitable à son égard : il m’aide déjà beaucoup.
Non la vraie raison est ailleurs. L’explication se trouve dans le premier paragraphe d’un article que j’ai publié il y a deux mois dans Sciences Humaines, « Pourquoi apprendre? » et que je vous publie ci-dessous.
Et si quelqu’un veut me venir en aide, je ne m’offusquerai nullement.
Catégorie : Bazar
Une belle rencontre …
1Le 16 novembre 2011 par Jean-François Dortier
Vendredi dernier jour j’ai fait une belle rencontre. Avec Rachid Boudjedra, écrivain algérien, philosophe, rebelle, bon vivant, séducteur, esprit libre, espiègle, athée, communiste, amoureux de la vie. Cela se passait à lors des entretiens d’Auxerre. On s’était retrouvé autour de la même table avec d’autres amis et connaissances. Ma belle MC était à mes côtés ; il y avait Pascal D. ethnologue rabelaisien. Sylvain J la cheville ouvrière des Entretiens, sa charmante campagne. Il y avait aussi Monique Dagnaud (sociologue de la génération Y) et Vincent Goulet, un jeune et sympathique sociologue venu de Nancy. Il devait y avait aussi un autre type – Daniel – dont je ne sais rien d’autre si ce n’est qu’il a pris des photos de tout le monde, est farouchement anti-américain, qu’il porte une barbichette et a visiblement une mémoire hors du commun (il nous a sidéré en citant avec précisions des passages d’articles de journaux lus il y a 10 ans !). Ce type mériterait un roman à lui tout seul. …
Et puis, en face de MC et moi: il y avait Rachid Boudjedra.
Jusqu’à la fin du repas, je l’ai ignoré, ne sachant pas de qui il s’agissait. Mais comme ce type m’intriguait, – sa belle allure, son regard perçant, son crâne rasé, sa bouche fine montée sur une mâchoire de mercenaire – j’ai demandé à Sylvain en douce: « qui c’est, ce type ? »
– Mais c’est Rachid Boudjedra. L’écrivain.
– Rachid Boudjedra ? Je connaissais de réputation, mais sans avoir jamais lu. Heureusement Mc est venue à mon secours. Elle a lu et aimé un de ses romans, La répudiation. Du coup, ils ont commencé à se causer tous les deux. Elle et lui. Lui et elle. Elle était ravie de rencontrer un auteur qui l’avait marqué, transporté et touché. Il n’avait été jusque là qu’un nom sur une couverture de livre: il s’incarnait tout à coup, sous forme humaine, à notre table. Lui était manifestement ravi de voir se cristalliser sous ses yeux une adorable lectrice; surgie soudain à ses côtés, et qui lui rendait hommage.
Je les ai regardés se parler. Se parler encore. Se sourire. Assez pour me rendre jaloux. Il fallait que je m’interpose.
Le repas tirait déjà sur sa fin. A un moment donné, Vincent Goulet avec qui je parlais a évoqué Kant. (Oui Kant : lors de son enquête sociologique dans la banlieue bordelaise, il a repéré des schèmes kantiens dans la tête des habitants des HLM!). En entendant le nom de Kant, Rachid Boudjedra, a alors brusquement dressé l’oreille : « Kant ! On parle de Kant ? Mais je suis kantien ! La Critique de la raison pure est mon livre de chevet ! »
Kant ? Putain, il était sur mon terrain. Et si je laissais faire, il allait encore me voler la vedette. Il fallait intervenir. Riposter. Un conseil : si jamais un type à votre table se déclare kantien, et que vous voulez le déstabiliser, rien de mieux que de se transformer en l’hégélien de service. Ce que j’ai fait aussitôt.
J’ai donc embrayé : « Kant ?Vous êtes kantien ? Mais comment peut-on être kantien au 21ème siècle, Il était déjà périmé au 20ème siècle, et même au 19ème ! Voyons, Kant est mort. Hegel lui, est toujours vivant. Son esprit absolu continue sa marche, Hegel est là. Vous pouvez sentir la présence de l’Esprit absolu parmis nous. Regardez, écoutez, observez. L’odyssée de l’esprit avance de façon inexorable, se répand sur la planète. Il absorbe tout sur son passage. Kant compris. Kant est mort mais Hegel vit encore. Il est là. Buvons à sa santé. Buvons à Hegel.! ».
J’ai terminé ma tirade, le doigt levé, parlant suffisamment fort pour imposer le silence autour. Puis j’ai reposé mon verre et me suis tu. Les convives étaient interloqués. Personne n’avait compris ce que je que voulais dire. Moi-même, je ne savais pas trop où je m’étais embarqué. Mais une chose était sûre : il s’agissait clairement d’une attaque à l’adresse de Rachid B. Même si ce que j’avais dit n’avait aucun sens, il ne pouvait pas rester silencieux.
On s’est donc regardé : yeux dans les yeux. Pupilles dilatées. front contre front. Nez frémissant d’écume. Comme sur un ring. Le combat philosophique devait débuter : en tête à tête, d’homme à homme, hégélien contre kantien, concepts contre concepts, cerveau contre cerveau, mâle dominant contre mâle dominant, type éméché contre type bourré….
En fait, comme on avait pas mal bu tous les deux, l’échange de coups et répliques a manqué de punch. Cela donnait quelque chose du genre :
Rachid : « Oui, je suis kantien, et fier de l’être.
Moi : Fier de l’Etre ? (jeu de mot intraduisible à l’oral, mais j’ai embrayé quand même). Mais comment un kantien ne peut parler de l’Etre ? Pour Kant, l’Etre, le « noumène » n’existe pas !
Lui (subtil) : Attention, Kant ne dit pas que l’Etre n’existe pas. Il dit simplement qu’il est inaccessible à la pensée.
Moi (Aîe ! un point pour lui). – Exact, mais il n’empêche. En tant qu’ hégélien, je tiens pour impossible de penser que l’Etre – la réalité, le monde existant, tout çà, cette table, cette bouteille de vin, ces gens qui nous entourent – ne sont qu’un écran de subjectivité, une recomposition mentale. Si tu es vraiment kantien ? (Je suis passé au tutoiement intello-républicain à ce moment là), ALORS TU ES PRISONNIER DE TES SCHEMES TRANSCENDENTAUX ! Tu es l’esclave de ta pensée! L’hégélien, lui est un homme libre.
Lui (démoniaque): – Kant dit que la subjectivité est incontournable, pas que la réalité n’existe pas ! Tu me passes la bouteille de vin ?
Moi (provocateur) : – Mais je t’ai entendu dire tout à l’heure que tu étais marxiste !
Lui (racoleur) : – Oui, Et alors? Marx et Kant sont parfaitement compatibles. Comme toi et ta charmante femme. Vous ne nous ressemblez pas. Vous êtes même très différents. Et pourtant vous allez bien ensemble; vous avez l’air amoureux. Kant et Marx, c’est pareil.
Moi (déstabilisé) : – Mais non ! Enfin, je veux dire : mais si ! Un marxiste kantien, ça n’existe pas. C’est du n’importe quoi !
Lui (souriant et bras écartés) : – Si ! la preuve, je suis là.
Moi : – Tu es là, mais tu n’es pas celui que tu croit être. Je l’affirme : un marxiste kantien, c’est impossible. Comme un cochon avec des ailes. C’est un être imaginaire, virtuel. De la poudre au yeux.
A ce moment, le serveur est arrivé. « Un café, messieurs ? »
Lui : « Mais quel heure-est-il : 11 heure 30 déjà ! Non merci. Pas de café ». Puis se retournant vers moi : « Qu’est ce qu’on disait déjà ?
– Je sais plus. C’était à propos de cochon et de Kant, je crois.
Sylvain est revenu à ce moment à notre table pour proposer de le ramener à l’hôtel. Autour de nous la salle est presque vide. Il était temps de partir. Le public avait fuit. Inutile de s’envoyer des coups de poings dans le vide comme deux alcolos. Le spectacle était terminé.
Reprenant nos esprits et nos allures de gentleman, on s’est serré une bonne poignée de main, avec un coup d’œil complice.
On savait déjà qu’on allait se revoir. Forcément. Juste avant de nous quitter, Mc est venue lui dire quelques mots à l’oreille. Il a souri et a mis sa main à plat sur son cœur, en penchant la tête, comme le font les musulmans. Et ils se sont séparés. Quand elle revenue vers moi, je lui ai aussitôt demandée :
« Qu’est ce que tu lui a dit ?
– Ça ne te regarde pas !
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Acte 2
Le lendemain soir, après les conférences de la journée et les discours des officiels, on s’est revu lors de l’apéritif offert par la mairie. Rachid était détendu et souriant. On a discuté de tout et rien : les guerres coloniales, Albert Camus, le canal de Gibraltar, l’humour juif, le fromage de chèvre, les seins d’Isabelle Adjani (dans l’Eté meurtrier) et je ne sais plus quoi encore.
Et deux heures plus tard, on s’est retrouvé de nouveau à la même table, dans la grande salle de réception du conseil régional, entourés d’amis et de bouteilles de vin.
Et c’est là que Rachid m’a raconté un bout de sa vie. Son enfance et sa jeunesse en Algérie, dans une grande famille bourgeoise. Son père était un propriétaire terrien et entrepreneur qui faisait de l’import-export. Il possédait un grand bureau luxueux dans le quartier d’affaires d’Alger.
Rachid était un élève brillant. Avoir son bac à 17 ans était chose rare dans l’Algérie des années 1950 où la plupart des gens était alphabètes. A l’adolescence, il a commencé à prendre ses distances avec son milieu. Garçon solitaire, plongé dans les livres, il s’est évadé en pensée du monde qui l’entourait. Et à rompu avec lui. A 16 ans, Rachid était devenu athée, philosophe en herbe. Surtout, il ne supportait plus déjà, le poids écrasant de la communauté qui l’entourait : l’hypocrisie et la vulgarité ambiante.
Moi : -A toi tout seul tu es une réfutation de Bourdieu. Sa théorie de la reproduction par l’habitus, l’empreinte culturelle, ne marche pas avec toi : athée chez les musulmans, rebelle chez les bourgeois.
Lui : – Mais j’ai connu Bourdieu, il était en Algérie à l’époque.
Moi : – Justement, toute sa théorie de la reproduction s’appuie sur l’exemple des microcosmes fermée de la société algérienne. Et toi, tu es élevé dans un monde clos et tu le mets à distance.
Je lui ai demandé comment il s’était séparé des siens. Rachid m’a alors raconté que c’est lors des grandes fêtes de famille, les mariages et les enterrements qu’il a commencé à détester son monde. Durant ces mariages, il se souvient des rituels de dépucelage de la mariée : en fin d’après midi, quand le marié pénètre la jeune femme alors que les copains du mariés frappent à coups de poids derrière la porte. Et quand on exhibe devant tous le drap taché de sang… Tout cette mise en scène dégoutait le jeune Rachid.
Il se souvient aussi des funérailles où les cousins et oncles racontaient autour du lit du défunt leur exploits avec les prostituées. Athée chez les musulmans, marxiste chez les bourgeois, Rachid était aussi féministe avant l’heure, chez les machos.
Finalement, Rachid est entré en résistance. D’abord avec sa famille et boycottant à toutes les cérémonies familiales. « Je ne suis même pas aller à l’enterrement de ma mère ».
Puis, après son bas, à 17 ans, il a décidé de rejoindre l’ALN l’armée de libération nationale, branche armée du FLN). C’était en 1959. Rachid m’a raconté comment il était passé voir son père pour lui annoncer sa décision et son départ. Cela se passait dans son grand bureau le son entreprise. Très vite, son père a compris que la décision de son fils garçon était irrévocable et qu’il ne reverrait peut-être plus jamais. « Mais il n’a manifesté aucune émotion ». On s’est quitté comme ça sans même un mot ou un geste d’affection entre un père et un fils. On s’est quitté comme deux étrangers qu’on était devenu l’un à l’autre ».
Arrivé dans le maquis, Rachid, bien que tout jeune homme devient rapidement officier de l’ALN. Un jour lors d’un combat, il reçoit une balle à la jambe. « Ce n’était pas des combats très violents. On se tirait dessus de très loin. Mais j’ai été atteint d’une balle perdue » ajoute-t-il sans fanfaronnerie. Rachid n’est pas le genre de type à se draper en héro. Il faut alors le transporter dans un hôpital de la résistance pour le soigner. Mais le transport à travers le maquis, les montagnes va durée 15 jours !
Et quand il arrive à l’hôpital, les médecins découvrent que sa jambe est gangrénée et qu’il faut la couper afin d’éviter que la propagation.
Mais le médecin chef a un scrupule : couper la jambe à une garçon de 18 ans, qui n’a pas encore eu de vie… Non, ce n’est pas possible. Une autre décision sera prise, qui va changer le cours de la vie du jeune Rachid. L’ALN est en contact avec les soviétiques qui ramènent régulièrement des armes et munitions aux combattant. Des hélicoptères et avions font des voyages régulier entre la Russie et les bases de la résistance. Un matin, Rachid est embarqué dans un hélicoptère à destination d’un hôpital de Moscou.
« Le voyage a duré 6 heures. Nous sommes arrivés à Moscou. Au bout de quelques jours d’hôpital, j’étais debout. Ma jambe a été sauvée.
– Et ensuite, que s’est-il passé ?
– Je suis resté quelques mois en Russie, j’ai appris à parler russe. Puis on m’a confié des missions en Chine, au Vietnam, puis en Europe. J’ait été le représentant du FLN à Barcelone. J’étais révolutionnaire professionnel. »
Quand la guerre d’Algérie se termine, en 1962, Rachid va retourner en Algérie où il reprend des études. « J’avais à peine plus de 20 ans mais j’avais déjà beaucoup vécu ». Etudiant brillant, ses études de philosophie le mène d’Alger à la Sorbonne à Paris, où il passera son agrégation et soutiendra une thèse de doctorat. Pendant plusieurs années, avant de devenir écrivain, Rachid a donc été prof de philosophie. Et comme tout prof de philo, il a lu Platon, Aristote, Spinoza, Nietzsche, Sartre, etc. et s’est un jour passionné pour Kant. Et voilà pourquoi, l’autre jour, lors de notre repas, quand il a entendu prononcé le nom de Kant, son oreille s’est aussitôt dressée.
Catégorie : Tranches de vie
L’art français de la mémoire
3Le 3 novembre 2011 par Jean-François Dortier
Le prix Goncourt a été décerné à Alexis Jenni pour l’Art français de la guerre. Le premier roman d’un inconnu, dit la presse. Un inconnu? Pour moi, ce nom évoque pourtant quelque chose…
Dans les années 1970, lorsque j’étais élève au lycée de Belley, j’étais ami avec Marie Françoise et Jean-Paul Jenni. La douce et belle Marie-Françoise était la documentaliste du lycée, j’étais un peu amoureux d’elle. Elle illuminait par sa présence la bibliothèque qui était mon refuge pendant les heures d’études. Elle m’a fait découvrir la grande culture et moi, ingrat que j’étais, je lui volais des livres en cachette.
Jean-Paul était prof d’allemand. Je ne sais plus comment j’étais arrivé à me lier d’amitié avec lui, n’étant pas son élève. Je me permettais d’aller squatter la salle des profs où on tolérait ma présence. Je prétextais d’avoir une question à poser à la prof de physique, par exemple, puis je restais à discuter avec les uns et les autres. C’est sans doute comme cela que j’ai connu Jean-Paul. Je me sentais plus proche des enseignants que de mes camarades de classe. Ce n’était pas de la maturité précoce: au contraire, j’avais très en retard. Jean Paul m’avait d’ailleurs appris qu’il existait un mot en allemand pour désigner l’inverse des précoces : ceux qui se révèlent tardivement (mais je ne me souviens plus de ce mot).
Parfois, Mc et moi, nous étions invités dans leur grande maison, près d’Andert. C’est chez eux aussi que se tenaient des réunions d’écologistes dans une atmosphère enfumée. Dans leur maison, il y a avait un adorable berger allemand et deux ados : Alexis et Olga que l’on croisait parfois dans les couloirs. Olga, la petite enfant sauvage, venait parfois nous rejoindre. Alexis, lui lisait dans sa chambre, pendant que nous étions tout occupés à refaire le monde dans le salon.
Bien après le lycée, la fac, nous nous sommes souvent souvent revus avec Jean Paul. Le jour où ma file est née, en 1984, Jean-Paul était invité à la maison; on avait du interrompre le repas pour aller d’urgence à la maternité.
Puis le temps a passé, et ces vieux souvenirs allaient presque s’engloutir, lorsqu’hier soir Mc m’a dit. « Tu sais, le Goncourt, Alexis Jenni, je crois que c’est le fils de Jean Paul et Marie-Françoise ».
– Non, tu crois? Je suis allé vérifier sur internet et j’ai vu la photo d’Alexis Jenni. Aucun doute, c’est bien lui. A travers son visage illuminé, j’ai reconnu Jean-Paul et Marie Françoise. Tout m’est revenu en mémoire. Jean-Paul et ses moustaches, ses yeux pétillants de malice, sa gentillesse, son gout immodéré pour les idées, sa vieille 4 L, les après midi passé au lac de Saint Champ où on allait souvent se baigner. Marie-Françoise ses yeux bleus et ses cheveux blonds attachés en bataille. Les montagnes de livres qui l’entouraient.
Je me souviens combien Jean Paul avait était fier quand son fils a été reçu à l’agrégation. Il devrait encore être fier aujourd’hui. Son fils a eu le Goncourt ! Mais voilà : Jean-Paul n’est plus là. Il est mort brutalement à 52 ans. Il s’est couché un soir et ne s’est jamais réveillé.
Catégorie : Tranches de vie
Faire le mort pour se protéger du danger
2Le 1 novembre 2011 par Jean-François Dortier
Catégorie : Psychologie

